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Johnie Walker globe-trotter
Delhi-Katmandhu-Taman Negara-Hong kong-Canton-Tokyo-Manille-Nouméa-Papeete-Waïkiki-San Francisco
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Avertissement au lecteur de l’Hexagone
à propos d’une Belgitude revendiquée.
Ni français, ni allemand, ni néerlandais, ni britannique, la belgitude est une a-nationalité. On n’est belge que par cela qu’on n’est pas.
Les Flamands sont convaincus d’appartenir à une autre histoire et à une autre tradition que leurs voisins du Nord avec qui ils partagent pourtant les charmes de la langue de Vondel. Les Wallons et surtout les principautaires liégeois, se savent francophones par accident de l’histoire, leur langue propre ayant été en son temps celle d’un état. Leur évidente francophilie (on fête le 14 juillet à Liège) tient plus de l’attachement aux principes d’égalité, de liberté et de fraternité qu’au sentiment d’une appartenance linguistique imposée somme toute par Bonaparte.
Au reste, la façon d’envisager l’expression du vécu par la langue française est typique des racines mi-latines, mi-germaniques des Wallons. Un indigène cherchera d’instinct à baroquiser son français, à le rendre sonore, haut en couleurs, rabelaisien, sensuel et synthétique; à lui rendre enfin les forces que ce sinistre châtreur de Malherbe lui ôta in illo tempore. Qu’on mesure à quel point le verbe " sprôtchi " contient, par son caractère onomatopéique, de richesse évocatrice. A la place, le français " écraser " fait bien falot ... ou alors il faudrait lui ajouter tout un paragraphe de notations annexes.
Le français de Belgique n’est pas une langue de philosophe. C’est une langue de poète. Le belge est pris dans un dilemme : ou il abandonne son génie propre, ou il manie la langue française dans un esprit diamétralement opposé à ses qualités reconnues de clarté discursive, descriptive, rationnelle et analytique. Cela se remarque aussi dans le style, amoureux soit de l’énumération, de la redondance, des rythmes, d’une fausse proximité du langage parlé (comme chez Michel de Ghelderode); soit des brusques moments de silence, d’intériorisation méditative voire mystique (Maurice Maeterlinck); le tout privilégiant paradoxalement l’expérience directe, tactile, sensorielle plutôt que conceptuelle (Verhaeren, De Coster).Voilà pourquoi nous nous sentons si proches des Québécois, des Alsaciens et des Suisses Romans. Tous peuples confrontés au contact de la germanité. En dépit des apparences, l’esprit nous relie autant à Brugge qu’à Paris... Entre la France et nous il y a Descartes et elles ne permettent pas toutes d’abattre nos atouts!
Ce livre, où quelques francicismes sont noyés dans beaucoup de belgicismes, est donc une tentative d’écrire " belge ". Pour autant que, la situation politique étant ici ce qu’elle est, ce mot ait encore un sens lors de l’hypothétique édition de ces lignes.
Belge d’entre les belges, Tintin m’aura tracé la piste. Partageant avec les publicités Banania tout l’esprit d’une époque, le reporter (Ô magie! Ô aventure!) du "petit XXème" s’est institué commis voyageur des valeurs occidentales, fourguant à l’envi des tonnes de bonne conscience caritative, des avalanches de bonne foi civilisatrice, des fleuves d’expérience technologique et salvatrice. Marcher sur ses traces ne me fut pas facile à moi, soixante-huitard attardé, le crâne bourré de culpabilité post-coloniale, de crise des valeurs, de dégoût de consommer, de certitude que la piste des hippies, toute chaude encore, ne pouvait conduire qu’à d’extraordinaires alternatives...Je pense qu’au dernier retour (mais qui a assisté à son dernier retour?) Tintin a finalement gagné quelque sagesse et perdu quelques illusions ... ce que faisant, il ne pouvait plus être Tintin ... il a donc laissé à ses albums le soin de courir le monde. Puisse-t-il en être de même pour moi.
INTRODUCTION
Je ne verrai jamais flotter tous les drapeaux.
(M. Théodorakis)
Ai-je vraiment jamais supporté qu’il existât quelque part un coin de terre, une coutume, une femme que je ne connaîtrai jamais; un plat dont je n’aurai pas goûté, une liqueur que je n’aurai pas bue? J’ai horreur, instinctivement, des bouteilles à demi vides, des femmes restées potentielles, de l’espace trop grand pour mes bras, de l’infinité des possibles. Angoisse! L’humain, c’est la nécessité du choix, la limite, la frustration, le " si " qui ronge, avec son i insidieux comme une vrille.
Goinfre, Don Juan, alcoolique, bougeotteux, angoissé, velléitaire anxieux. Impossible de choisir la blonde sans regretter la brune. Qu’il s’agisse de boissons ou de femmes, de couleurs à poser sur une toile, de mots à coucher ici. La solution? les prendre toutes : la course à l’impossible, le chaos, le melting-pot, le bouillon de sorcière qu’est devenu ma vie...
Faiblesse? Démence? Ou approche de Dieu, quête désespérée, course impossible vers la totalité des facettes du réel? Fuite dans le rêve aussi. Sinon, comment vivre plusieurs destins? Je cumule déjà les redoutables fonctions d’artiste maudit, de Don Quichotte politique, d’altruiste à la grande gueule, de séducteur moustachu, d’amuseur provocateur éthylique, de cynique mondain. La vérité, la vraie, c’est celle de huit heures trente à seize heures : l’obscur petit prof de province, ballotté d’un couple à l’autre, empatouillé dans ses contradictions, son envie de fuir, ses désirs inaccessibles, ses rêves d’enfance inassouvis, noyant tout ça, goutte-à-goutte dans l’alambic, dans la merveilleuse gourmandise liquide qui permet par moments de se satisfaire du fantasme, de faire " comme si "...
Un jour pourtant : cadeau du ciel, un petit paquet de fric... un beau petit paquet. Qu’en faire? Choix ... donc, angoisse!
" Assurer sa sécurité : une femme, un enfant, une maison " dixit Dr. Jekill... Mais Mr Hyde aussitôt : " La sécurité, c’est bon pour les hamsters, pour les résignés du cul et de la tête, les citoyens, les profs, les oligophrènes, les mesquins et les trouillards. "
N’en jetez plus! J’ai passé toute ma vie à me prouver que je ne suis pas de cette lamentable tribu d’épiciers et de concierges, que je suis un martien, que je suis " autre ", que je suis de la race des aventuriers, de ceux qui vivent dangereusement. (Il y a toute une métaphysique du mouvement à écrire, si la grandiloquence me reprend, j’en parlerai plus loin). Bref, mes ancêtres s’appellent Marco Polo, Magellan, Phileas Fogg!
Quatre " trappistes " plus tard, tout est clair ou le paraît. Le fric me met au pied du choix. Cela m’angoisse. Je refuse l’angoisse, donc je refuse le choix. Dépensons le fric, cela supprimera et le choix et l’angoisse. Comment dépenser le fric? Demandons-le à Phileas Fogg... C’est encore un choix... Mais je ne m’en rends pas compte. Et c’est bien ainsi!
CHAPITRE 1
Rien de ce qui est dit sur l’Inde ne peut être totalement vrai.
(Indira Gandhi)
Bref, me voilà dans ce zinc archi-bondé de la Lufthansa avec en poche tout un tas de carnets de vol, de billets, de réservations...
Obscurément, je sais bien que pour la grande aventure, c’est déjà truqué. Le frisson à bon compte, l’épopée pour pharmacien lauréat du Lotto avec vol régulier, service à bord, palace hôtel et tutti quanti. Pour me justifier, je me dis que, sur place, il sera toujours temps de fausser compagnie à mon cocon. Plus tard... Quand je pourrai...
D’abord dominer la trouille qui me tord les tripes. Qu’est-ce qui m’a pris? Et cette super-fille dont, pour une fois, j’avais l’air de me contenter? Cet amour passion qui remplissait ma vie, chassait l’angoisse, m’apaisait enfin? Ben, elle est là, très petite fille, à me regarder partir, à regarder s’amenuiser la silhouette de l’avion, à se forcer les yeux à travers une vitre dépolie par la pluie. A m’attendre. Déjà! Gentille, admirable, statuaire Pénélope!
Egoïstement, je la plaque. A mille kilomètres à l’heure. Et je n’ai même plus envie de partir. Je plonge dans la bière allemande du bord, je me rassure un peu. Après tout, je vole vers l’Inde et ses mystères métaphysiques, je suis en quête. Chercheur du Graal, compagnon du tour de France! Paradoxe pourtant : au lieu d’ouvrir la Baghavad Gîtâ, c’est le guide de voyage qui se retrouve dans ma main. J’embraye déjà sur l’autre angoisse, l’immédiate. Tout me pose problème: la convertibilité des devises, des travellers chèques, mon mauvais anglais, le climat, le transfert depuis l’aéroport. Je relis dix fois les mêmes pages et, l’alcool aidant, raide sur mon espace vital de cinquante centimètres carrés, je m’endors enfin, enterré debout comme les morts du cimetière juif de Prague.
Nuit courte. A la rencontre du soleil levant. Lequel, via le hublot, me réveille après deux ou trois heures en me tapant à l’horizontale sur la rétine. Coup d’oeil dix mille mètres plus bas : le martien est servi, merci! Il a sa planète natale sous les yeux : rouge, aride, sèche, pleine de gorges et de canyons, apparemment désertique. Il paraît que c’est l’Afghanistan. Pays en guerre. De mon point de vue de Sirius, il n’y paraît pas... Déjà que ça a l’air d’un coin inhabitable!
Petit déjeuner suivi de quelques heures de cinéma série E ou F (pourquoi diable tant d’imagination et de créativité pour faire voler ces jets sophistiqués et tant de médiocrité, tant de mépris pour la matière grise de leur contenu?... A moins qu’une logique très chartérienne ne présuppose un rapport proportionnel entre l’épaisseur du carnet de chèques et le volume des circonvolutions cervicales? En première classe, peut-être ont-ils droit à Fellini?).
Au moment où l’avion amorce sa descente, je ressens tout à coup un vide à l’estomac. Quelque chose m’a quitté : le choix! Disparue l’angoisse! De la peur, mais plus d’angoisse. A Dieu vat!
Et tout de suite, à l’ouverture de la porte, la gifle! L’air bouillant de la plaine qui vous saute à la face. Pas besoin de faire un pas pour savoir déjà qu’on a changé de monde. C’est ça l’avion, pas de transition. Adonc, ça brûle, ça assomme, ça mouille d’un mouillé collant. Parachuté au milieu du désert, je rejoins à pied les bâtiments de Palam Airport, où je m’engloutis illico dans l’ahurissant bordel hindou!
Ça grouille, ça ne se ménage pas, ça transpire ferme. Ça arnaque (déjà). Je suis tout raide, sur mes gardes, tout chiffonné en moi-même. La trouille au ventre. Change laborieux de travellers chèques, récupération et angoisse des bagages. On est hébété par la chaleur et le dépaysement, avec une quarantaine de visages hurlants, grimaçants autour d’un Vishnou plein de bras qui s’agitent en direction de votre valise .
- Porteur Sir? Porteur?
Un bras plus long ou plus fort que les autres ne vous demande rien, s’empare du précieux objet et hop! Débrouillez-vous pour suivre l’itinéraire zigzaguant et cahotant de votre bien qui s’éclipse périodiquement derrière un mur d’épaules brunes et luisantes. En général, ce parcours du combattant vous mène fissa à la station de taxis dont votre porteur n’est qu’une sorte de sous-traitant. Le chauffeur, flanqué d’un acolyte à la fonction imprécise, vous attend derrière son grand sourire blanc, émaillé de créneaux noirs comme un clavier de piano. Votre valise? Déjà dans le coffre et vous sur le siège arrière en train soit de vous résigner, soit de prier tous les saints du paradis chrétien pour qu’ils vous assistent dans cette aventure au Royaume du tacot... Et voilà, vous êtes exaucé! Miracle! ça roule! ça peut rouler! Va pour la découverte des taxis du tiers-monde.
Entre mes pieds, par le trou du plancher, la route défile. A chaque nid-de-poule, mes vertèbres mesurent exactement l’état (lamentable) de la suspension. Le pot d’échappement est visiblement considéré comme un accessoire superflu. Impossible donc d’ouïr les explications enjouées du conducteur. Je finis par comprendre quand même qu’il me prie respectueusement de tenir la portière droite pour qu’elle ne s’ouvre pas toute seule sous l’effet des cahots! Détail important : l’aéroport de Palam est loin de la ville et le compteur est en panne... depuis hier, justement!
Première leçon d’indologie à l’usage du naïf occidental. L’arnaque, contrairement à ce qu’enseigne le code napoléon, n’est pas un péché... C’est bien plus rigolo. C’est un jeu, un sport. C’est comme la belote, il faut perdre au début pour apprendre. Moi, je ne sais pas encore que c’est un jeu. Le trajet me paraît effroyablement long, sans trace de vie urbaine. Je commence à trouver que le brave chauffeur a une sale gueule. Et puis, pourquoi ont-ils besoin d’être deux dans ce tombeau roulant? Où me mène-t-on? A mon hôtel, pardi! Soulagement : je paie sans discuter trois fois le prix normal de la course. Il veut revenir demain... Je comprends ça, il n’a jamais vu un pigeon pareil. Je m’en fous! Je sens déjà le souffle frais du conditionnement d’air, je subodore la fraîcheur du bain, le moelleux du lit, la sécurité de ce havre de civilisation. Brèves formalités. Ascenseur. Ma chambre. Tout est à sa place, la baignoire, le lit et même un énorme frigibar. Caverne d’Ali-Baba pour éthylique patenté. Je ne sais pas encore que chaque lampée me sera facturée à un prix calculé sur le montant des allocations familiales d’un maharadjah. Je suis fasciné. Le reste n’a pas d’importance, même et surtout pas le super-luxe environnant. C’est celui de tous les grands hôtels à rupins de la planète avec, en prime, un arrière-goût très Indes Britanniques. Un tour rapide de la boîte me convainc que tout est fait pour que le touriste de passage puisse assouvir sa soif superficielle d’exotisme sans même mettre un pied dans la fange miséreuse du dehors, sans se commettre avec la populace. Sur le mur de ma taule, une pancarte révélatrice : on me recommande de ne pas ouvrir à des étrangers et, surtout, de ne pas être trop familier avec les membres du personnel. Des fois, sans doute, qu’être traités en humains leur donnerait des idées de dignité, de droits de l’homme ou même de syndicats. Toutes ces pourritures inventées par l’occident dégénéré. D’autre-part, vous êtes certainement pressés. Time is money, isn’t? Ok Sir! Par ici Sir! Sous-sol Sir! Shopping! Sight-seeing Sir? Air conditioned car! Female guide sanitized for your safety!.. Que faire? Il faudra sortir de ce piège à cons. Mais doucement. Pour l’accoutumance. Y aller comme les chats, progressivement. Explorer un peu les environs de l’hôtel, faire pipi autour pour marquer le territoire et me rassurer. Le garde Sikh tout chamarré me voit refuser le taxi et partir A PIED. A l’intérieur de sa tête, discrétion oblige, il se tape le front de l’index. On lui expliquera plus tard que le Sahib est un " artiste ". Il comprendra. Nihil nove sub sole. Ceci dit, ce n’est pas de la tarte. Je rassemble mes brins de courage épars pour surmonter la fatigue du décalage horaire, la chaleur, le manque de confiance, le dépaysement et ... le vide. Un vide effarant. Je suis dans New Delhi. Je me balade sur des trottoirs hallucinants, rectilignes et déserts. Comme des Champs-Elysées tracés au milieu d’un grand parc. Çà et là seulement, une grosse propriété bardée de barbelés très Buchenwald. Au milieu de cet espace surréaliste : la Porte de l’Indépendance, l’arc de triomphe local. Tout récent, il a pourtant un air de survivant, de ruine babylonienne post-atomique, parfaitement incongrue sur l’horizon plat.
Un seul humain en vue, très brun de peau et noir de cambouis, assis sur la chaussée parmi les pièces détachées d’une bagnole réduite à l’état de puzzle. Un moment pour comprendre que c’est le garagiste du coin. On n’a déjà pas de quoi loger les gens. Alors, les ateliers ...
Il fait épouvantablement chaud, il y a à peine une heure que ça me tape sur l’oeuf et mon cerveau durcit. Il faut rentrer. Pas de taxi à l’horizon, pas d’autre véhicule non plus d’ailleurs. Je me résigne.
Retour à pinces... Exploit sportif entrecoupé de brefs vertiges. Fatigue? Chaleur? Je marche...
ça tape!
Je transpire et ça tape
sur ma tête
le Soleil à mes tempes
le vent affolant
l’ivresse des ocres, des blancs, des bleus
ça tape
sur mes muqueuses
brillance rouge bordée de vent humide.
la
saharienne colle sous ma tête vide
transparente
ballottante
marche
regarde
ça glisse sur les choses
juste une caméra qui enregistre le désert
incompréhensible.
Mais où sont donc passés
les Hommes?
... J’ai soif, très soif. Je me soutiens en me disant que chaque pas me rapproche de mon bar; lequel devient peu à peu une sorte de substitution du sein maternel, accueillant à ma fatigue et à ma déprime, gros ours en peluche contre qui pelotonner ma langue desséchée d’épuisement ou d’angoisse. Quand enfin la silhouette importante de l’hôtel surgit de dessus les bougainvilliers, je suis en état de liquéfaction avancé. Un dernier regard aux alentours avant de plonger dans la fraîcheur qui me tend les bras derrière la porte : J’ai un sursaut. Qu’est-ce que c’est que ce machin, j’ose à peine dire cet " abri " en perches de bambou tendu de toile de jute, là, de l’autre côté de la route, à côté de l’éblouissante blancheur du cimetière musulman? Toute une famille grouille là autour... Seigneur! J’avais oublié...
Conditionnement d’air à fond, quatre gin-tonic dans le réservoir à songe-creux, je me retourne et me tourne à la recherche du sommeil. Il est pourtant l’heure. Il me faudra longtemps pour me rendre compte que, justement, pour moi, il n’y a plus d’heure, plus d’horaire fixe, ni pour bouffer, ni pour dormir, ni pour rien du tout. Bien réglé sur son rythme Métro-Boulot-Dodo, le corps continue à jouer les ordinateurs. Pourtant j’ai sommeil!... Et un sacré cafard. Qu’est-ce que je fous là, au bout du monde, sans autre but que d’être ailleurs. Qu’ai-je fui? En désespoir de cause, j’ouvre la radio. Ç a borborygme en Hindi et puis... soudain... surprise! Toute une émission de chanson française... De la bonne. De celle qu’on n’entend plus en France et encore moins en Belgique. Merci Radio Machin. Je vais fermer l’oeil un peu rassuré. J’embrasse mentalement la présentatrice et sombre....
J’émerge. Je sonne le garçon. Petit déjeuner à l’anglaise. Tentative de contact :
- Are you married?
- Yes sir! (courbette)
- Are you happy?
- No sir! (courbette) et tout de suite :
- Can I do something for you, sir?
Ç a m’agace leurs courbettes! J’y sens presque du mépris. Pas moyen d’avoir un vrai rapport humain. Seul point d’intérêt notable : le fric. Seul le mot " Money ", a ici la curieuse propriété de faire s’allonger les oreilles, fendre les pipes, fixer les regards, trembler les mains. C’est terrible, ce refus de moi. Jusqu’à la fin de mon séjour, je ne supporterai pas. Sortir, vite! Je sors donc. Je suis déguisé et je le sais. Ma saharienne doit leur rappeler dieu sait quel souvenir colonial. On me classe dans le tiroir " touriste à pognon ". Je m’en plains. Je n’ai jamais été très cohérent. Je refuse les taxis de l’hôtel et monte un peu plus loin dans un scooter tricycle noir à bande jaune, comme un vulgaire et modeste parsi. Ils n’y comprennent plus rien.
Le chauffeur n’a pas le droit de pénétrer dans la cour de l’hôtel. Trop minable avec son tricycle! Moi, j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose d’important pour le tiers-monde, d’avoir montré ma volonté de dialogue, d’avoir provoqué le système au vu et au su de tous. Je ne me rends pas compte que tout le monde s’en fout ou me prend pour un foldingue. Je marchande un peu. On finit par apprendre. Ce cicérone-ci, a l’air un peu plus détendu et débonnaire. Donc, deuxième essai, je recommence mon laïus :
- Are you married?
Essai transformé. Il me parle un peu de sa famille. J’exulte, je jubile... Il a une femme, trois enfants encore en vie, la plus jeune est adorable, sir. Photo. J’admire.
- And you, Sir, do you like company?
Bien sûr que j’aime la compagnie! Il va sûrement m’inviter à prendre le thé! Je réponds : " yes, of course! " avec empressement.
- Boys of girls?
Curieuse question. Je dis : les deux. Il a un bref sourire qui en dirait long à d’autres que le gros naïf que je suis et se relance dans une longue énumération des qualités de sa fille cadette qui n’a que quatorze ans, si bien élevée, si jolie, " vous avez vu, sir! ", et qui est vierge... bien entendu!
- Cheap sir! very cheap!
- Une affaire, quoi!
Je me sens comme un pigeon à l’ouverture de la chasse, comme un poulet prêt à plumer. Pourquoi diable, me demandais-je avant de quitter mes pénates, ces européens du tiers-monde vivent-ils en clan hermétique, dans un ghetto doré? Sont-ils donc si racistes? Je crois tenir un petit bout de réponse!
Entre-temps, le sympathique olibrius zigzague comme une otarie ivre au milieu d’une circulation d’apocalypse. Visiblement, les signaux routiers et le code ne sont là que pour donner à tous le plaisir de les ignorer. De nombreux panneaux gisent d’ailleurs à terre. Tombés tout seuls sans doute, résignés, déprimés, honteux de leur inutilité. Nous ratons de justesse la calandre d’un gros bus bleu blanc et rouille, la roue avant droite brandie en l’air comme un poing fermé, ultime protestation contre la grappe de corps agglutinés à sa porte arrière gauche en guise de contrepoids humain. Pendant ce temps, l’engin balance de droite à gauche et de gauche à droite, cheval de trait à demi-fou.
Dans ma cabine, je crève de soif. Jour moche que celui-ci. C’est " dry day ". Jour " sans "! Pays de sauvages! Heureusement que j’ai fait provision! Rien n’est plus dangereux que l’eau ici! On m’a rabâché les oreilles à propos de maladies aux doux noms évocateurs : typhus, para-typhus, choléra, hépatite virale, sans compter une tripotée de bacilles à vous foutre les Koch et les Hansen à zéro.
Se méfier même de l’eau du robinet, m’a-t-on dit. Même des fruits, cultivés à grand renfort de raclures de chiottes. La bière étant hors de prix, je me suis rabattu sur le whisky. Au fond ça m’arrange, ça me dope. Je traîne du matin au soir une demi-cuite qui m’aide à tout surmonter : fatigue, chaleur, peur, pitié, solitude, culpabilité, dégoût. Mon scaphandre c’est ma flasque. Elle ne me quitte que vide.
... Tout à coup, je m’inquiète. On sort de la ville. Je me croyais en route pour Old Delhi, moi! Le temps de me faire comprendre et crac, on est à l’aéroport! J’avais dit au chauffeur : " Drive me to the " red fort " please! " Il a compris " Airport " ou fait semblant. Bon! Demi-tour. Double tarif, évidemment. Je retire illico tout ce que j’ai bien pu dire de génial sur la similitude des défauts de prononciation français et hindous dans la langue de Shakespeare!
Me voilà enfin dans la vieille ville, déambulant à la tête d’une escorte de colporteurs, mendiants et solliciteurs en tout genre. J’apprends vite une technique élémentaire : ne regarder personne dans les yeux. Ce serait comme une invitation immédiate à l’arnaque. Evidemment, ne pas s’arrêter. Surtout pas. Marcher vite, la tête haute d’un air intensément préoccupé. Tout défile alors comme dans un film accéléré. Méli-mélo discordant et pourtant harmonieux comme une symphonie barbare et violente : les cris, les trompettes des rickshaws, cette inimitable odeur de curry, de merde et de mort; l’orange et le kaki, le blanc des murs, le bouquet des saris. Seigneur! ça grouille! Je progresse étourdi, un peu " stone " à l’intérieur de ma bulle. Soudain, une espèce de harpie en sari bleu et blanc me saute dessus, s’accroche à mes revers, essaye désespérément de m’agrafer quelque chose à la boutonnière. Elle me hurle un truc en travers du visage. Je ne cherche pas à comprendre. Un réflexe : je l’empoigne, la plaque au mur, violemment; et reprends ma marche raide, mon regard fixe.
... Dis, c’est toi qui as fait ça? C’est toi cette brutalité froide, implacable? Je ne me sens même pas coupable. Paradoxalement, j’ai beau traîner mon Minolta, une pudeur, une honte idiote m’empêchent de m’en servir... Peur de jouer les voyeurs? De zieuter la misère et de revoir ça bien à l’aise devant une trappiste mousseuse dans mon pays de cocagne? J’enrage contre moi et cette sensiblerie de couvent-des-oiseaux. Je suis loin d’être désoccidentalisé. Pour la première fois, je me pose la question : qu’est-ce que ce voyage va faire de moi?
Il commence à faire vraiment irrespirable! L’air est incandescent, poussiéreux, immobile. Le seul endroit vraiment ombragé, quoique sans fraîcheur, ce sont les arcades qui bordent les maisons. Evidemment, les hindous le savent mieux que moi. Il s’y est agglutiné toute une cour des miracles. Je me faufile entre les étals des petits marchands, les dormeurs couchés à même le sol, maigres à faire peur, très ambigus; les cadavres de chien, les lits de sangles portables des plus privilégiés parmi les sans logis. Je contourne les garagistes sans garage, les boulangers sans boulangerie, les épiciers sans épicerie, les quelques vaches qui pourraient bien être sacrées. Devant moi, une femme urine debout, sous son sari, les jambes écartées tout en continuant à vanter ses gâteaux au miel... Au fait, c’est vrai! les hommes eux pissent accroupis, le machin élégamment pendouilleur par les fentes de leur pagne! Comme porté par les courants qui agitent en tous sens ce bouillon de culture, j’émerge sans crier gare sur un grand carrefour muni de feux tricolores. Un peu par hasard, je me retrouve planté sur le terre-plein du centre, sorte d’îlot des deux côtés duquel gronde le fleuve automobile et ses rapides pétaradants. Un bruit de reptation sur ma gauche, je risque un coup d’oeil... Il a peut-être sept ans, le portrait classique : les yeux qui saillent, immenses, les côtes itou, le ventre ballonné par le kwashiorkor, une sébile en alu à la main gauche. Il est complètement nu, se traîne sur les fesses et un talon, fémur gauche amputé à mi-hauteur.
-One roupie, sir, one roupie!
La panique à nouveau.
Ne pas regarder! Surtout ne pas regarder!
Paraître serein, indifférent. Je me lance comme un fou dans le trafic. Mes tripes se tordent, les pneus crissent. Je fuis à toutes jambes. Je me retrouve dans une espèce de parc. Personne. Si! Un charmeur de serpents sans doute placé là par le syndicat d’initiative pour rassurer le touriste sur le pittoresque des lieux. Je sors ma fiasque, tète un coup, et me taille sans même regarder le numéro de l’histrion. Il le prend mal. Du moins si j’en juge par le ton des trucs qu’il gueule dans mon dos.
Au fond, j’ai bien fait. Je ne vais pas résoudre à moi tout seul tous les problèmes de pauvreté de cette ville folle. J’ai agi comme un riche hindou l’aurait fait. Ils savent ce qu’ils font, non? Je m’adapte, moi! et puis quoi, on m’a prévenu : les enfants surnuméraires par rapport au budget, c’est comme ça. Il vaut mieux une patte en moins et pouvoir mendier que mourir de faim, bêtement, sous les arcades là, comme tant d’autres! Alors les parents... pour son bien...
J’ai beau me raisonner. Ç a ne va pas. Je me dégoûte, je me méprise, j’ai envie de vomir, j’ai eu peur de ce gosse, peur de regarder sa souffrance en face. Pharisien va! Tiers-mondiste de fête paroissiale! Peur d’admettre que ça puisse exister. Peur de voir l’évidence : à savoir que même sa patte en moins, ne lui servira à rien, qu’il va quand même crever comme les autres, qu’on n’est pas donneur par ici, que au fond, moi non plus, que je ne suis pas meilleur...
Petit bonhomme
oeil brun
immense
oeil creux
écran éteint
entre deux tempes aux veines apparentes
où bat le sang
le peu qui reste
rouge
comme ici la couleur de la
chance
petit
bonhomme
ventre
creux
juste au-dessus
de ta jambe coupée
ta
jambe fantôme
parfumée au curry
tu va mourir
tu vas mourir petit bonhomme
et toute cette apocalypse s’en
fout
couronnée par
les cris concentriques des vautours
que l’on dit ici
plus charitables que les hommes.
.................
Et merde! écoeurant! tout est-il prétexte à littérature?
Je rentre à l’hôtel. Je ne sais plus comment. Trop givrasse, bourré. Le nez dans les coussins, bien au frais, je cuve... J’oublie. Enfin je voudrais. Je rêve du gosse, il me poursuit en me tendant une roupie et en hurlant.
-My leg! Your roupie! Give me back my leg!
Quand j’émerge, j’ai l’estomac et la conscience nauséeux. Il faudrait pourtant que je me blinde. Que j’accepte. Comme toute l’Inde semble accepter. C’est ça ou la dépression. Je choisis la troisième voie, la mienne : l’anesthésique. L’alcool, après tout, a la vertu de ramener mon hypersensibilité maladive à un niveau acceptable. Il me permettra même ce soir, seul dans une des immenses salles à manger du palace où je crèche, de supporter sans l’étrangler, sans même faire d’esclandre, le cheik arabe qui après avoir vainement essayé de me faire virer du restaurant, m’ignore à présent superbement. J’observe, détaché, hors du coup, spectateur d’un film. Il est là, à l’autre extrémité du local, bâfrant dieu sait quoi à une immense table circulaire, ses femmes assises à ses pieds. De temps à autre, il leur jette quelque chose à ronger. Comme à des chiens. Ç a ne me choque même plus. Je ne vibre plus. Ce soir, la peur me quitte avec mes certitudes et mes a priori. J’ai tant à apprendre, à entasser dans le sac de ma mémoire, sans trier, sans tricher, sans chercher à comprendre, sans filtrer à travers l’étamine de ma culture et de mon monde. La différence! Le nez dessus, j’accepte l’inacceptable... Le moyen de faire autrement? Je me désimplique, je me désengage. Ç a rend serein.
Je me sens doux. Je monte sur le toit de l’hôtel. Il y a un bar-terrasse très " empire des Indes ". Ici, cocktail, malgré le " dry day ", ciel de velours noir, touffeur et moiteur comme en plein jour, lumières rouges de la ville. La lune brille en fin croissant comme une pièce d’argenterie bien astiquée. Les singes s’appellent pour l’amour... Ç a ne rate pas! petit coup de nostalgie. Je pense à toi, Pénélope . Si loin derrière moi déjà et plus loin encore devant moi! Je rêve... des courbes, surtout des courbes, l’ondulation de la chevelure, l’épaule, le sein, les hanches... Stop! Erection dans la sensualité de hamman de cette nuit d’alcôve moite. Seul. Atrocement seul. Imbécile!
Le regard erre, contemple le ciel, redescend. En bas, dans un éclat orange de lumière artificielle se révèle ce qui ressemble à un chantier routier. Deux heures du matin. Les coolies s’affairent, tout autour des tentes de fortune. Quelques flaques putrides laissées par les dernières pluies de mousson. A l’aube, les femmes y débarbouilleront les mômes. Je me renseigne. Travailleurs itinérants. Six roupies par jour (trente francs belges environ)... ça n’empêche pas la nuit d’être superbe et la misère de faire joli!
Sommeil encombré de cauchemars. Matinée vaseuse. Je n’ai guère le courage de replonger dans la fournaise et pourtant je veux voir! Tant pis! Voiture de location, air conditioned, chauffeur, guide patentée et en route pour le tour du touriste, celui à la tentation duquel je m’étais promis de ne jamais céder, celui que " si on ne l’a pas fait, bien sûr, c’est pas le plus important, mais on aura loupé la vue d’ensemble, tu comprends? "
Heureusement, je suis tout de suite dans l’ambiance. La guide fait la gueule. Visiblement, ça l’emmerde. En plus, physiquement, ça ne colle pas. La voiture est confortable mais étroite. Ç a me dégoûte un peu le contact contre ma hanche, mon bras, mon épaule, de cette nana trop grasse, huileuse, suiffeuse, molle même dans ses gestes et dans ses grands yeux languides. Tant de femmes de la petite bourgeoisie indienne lui ressemblent dans ce pays où l’obésité est un signe respecté de réussite sociale. Je me cale le plus possible dans mon coin pour échapper à son parfum sucré, écoeurant : vanille et patchouli. Je l’écoute à peine litanier le baratin qu’elle me débite d’une voix monocorde avec une passion d’ordinateur. J’ai droit à toute l’histoire de la dynastie mongole, à la visite du Red Fort, au récit de la révolte de Cipayes, au tombeau des Humayades, préfiguration paraît-il du Taj Mahal. Je n’en ai rien à foutre. J’en ai vite marre et au risque de passer pour un béotien, je lui demande à voir un temple. Un vrai. Un qui fonctionne, un de maintenant, un pas " musée-à-voir-sous-peine-d’avoir-raté-les-merveilles-de-la-culture ". Je vois clairement que je l’emmerde de plus en plus. C’était pas prévu. Ça la dérange. Pour la motiver, je fais étalage de ma science de l’hindouisme, j’argumente, je théologise, j’exégèse, je lui cite la Gîta. Et paf! Ç a va l’épater! Penses-tu! Elle s’en fout... Il fallait bien que ça tombe sur elle. Un dingue occidental en rupture de civilisation, en recherche d’âme. Je m’obstine. On y va quand même avec force soupirs résignés.
Qu’est-ce qu’il est kitsch, ce temple! Tout blanc. Une pièce montée en sucre pour communion solennelle exotique. Avec plein de Saint-Sulpice façon Orient. Tu remplaces Saint-Antoine par un éléphant assis sur le cul et tu as Ganesch. Tu repeins la SainteVierge en rouge et en vert criard et tu as Parvâti, la divine épouse de Shiva (rien moins que vierge, elle). On nous fait rentrer dans une espèce de sacristie, on se déchausse, on s’incline devant le dit Shiva, devant son linguam puis devant un Vishnou à la trogne pas très débonnaire. Le curé de service vous passe un collier autour du cou et, suivi de l’oeil par le préposé, on passe à la caisse : offrande obligatoire. Sans blague, j’essaie d’être sincère, recueilli, respectueux du lieu sacré. Après tout, c’est pour ça que j’étais venu. En réalité, j’ai toutes les peines du monde à étouffer le fou rire qui me bouillonne dans les tripes. Quelle mascarade! Pire qu’à Lourdes! Je comprends presque l’agacement de la guide. Coup d’oeil en sortant aux chaussures alignées à l’entrée. Les hindous se déchaussent aussi, mais sans avoir droit à la sacristie. En revanche, pour eux, c’est gratuit... Ben tiens!
- Foutons le camp d’ici... quickly!
L’Inde, je m’en rendrai compte plus tard, m’aura donné une fameuse leçon de spiritualité. Mais pas à l’endroit ni de la manière dont je l’attendais. Plutôt à cause du spectacle quotidien de la rue et de ma solitude. Ici, la spiritualité n’est pas un phénomène intellectuel, encore moins un discours verbal. Elle se vit, s’apprend, se construit au jour le jour dans l’être tout entier. Un proverbe local dit : " n’enferme pas le dieu dans le temple, il est trop grand, il a les pieds qui dépassent "!
La guide a comme un sourire! On va repasser aux choses sérieuses. Celles qui vont lui rapporter du fric. Direction : les emplettes! D’abord, le bijoutier. Pas n’importe lequel, celui avec lequel elle est de toute évidence en cheville. On ne vient pas en Inde sans s’offrir l’occasion d’acheter des pierres à des prix... disons plus que raisonnables. Et ça recommence. Fausse cordialité, aménité intéressée, obséquiosité commerciale, thé, arnaque, re-thé, re-arnaque. Que faire? Il faut bien faire bonne figure et puis il faut rapporter à Pénélope de quoi rêver sur la splendeur (défunte) des Maharadjahs. Entretenir le rêve et la légende... Bon! Je ne connais rien ni aux prix des black stars, ni à la qualité des agates, je marchande mal, et puis je suis mal à l’aise. Je dis oui à tout pourvu que ça finisse. Je me fais plumer. A voir le sourire satisfait des deux compères, c’est hors de doute. Bon pigeon ça! Bien tendre! First Class, sir! Et ce n’est pas fini. En route pour Connaught Place et les fabuleux trésors du bazar.
J’en ai vraiment marre. J’enrage. Je me laisse traîner avec une mauvaise grâce évidente. Moi qui ai toujours eu de la peine à dire non, j’en trouve tout à coup le courage. Je m’obstine. Non, non, non! Je n’achèterai pas de breloque made in Hong-Kong, ni ce superbe Shiva-porte-plume, ni ce pittoresque Ganesh-tirelire. La guide s’énerve, elle voit fondre son pourcentage, elle me laisse sous-entendre que je suis un malpoli. Je m’en fous. Ras-le-bol. On remonte en bagnole. Claquements de portières excédés. A gauche et à droite. Mais pour des motifs exactement opposés.
Ben voilà, j’ai comme un remords, une culpabilité. Comme toujours quand j’ai enfin réussi à être un peu agressif, à me faire respecter. Hypocritement, je fais l’aimable, je la remercie, je lui offre un échantillon de parfum français. Je me dégoûte un peu.
- No! Tanks! (regard méprisant). Elle en a justement un gros flacon à la maison. Pour qui je la prends avec mes verroteries? Bien fait pour moi! Ç a m’apprendra à ramper ainsi et à mettre mes grands pieds dans le plat à curry... C’est ce moment de douloureux débat avec mes insuffisances que choisit une mendiante loqueteuse pour secouer la poignée de la portière. Elle porte un gosse, encore au sein. Mal en point. Très mal en point. Par la vitre à peine entrouverte, pour me réconcilier avec moi-même, je lui file dix roupies sous le regard désapprobateur de mes cicérones.
La voilà qui se prosterne. Je donnerais bien plus de dix roupies pour être ailleurs. Heureusement, à part nous, Connaught Place est totalement déserte... Du moins je le croyais. Soudain, c’est la ruée! Il en sort de partout. Ç a vocifère en s’accrochant aux portières, aux rétroviseurs, aux pare-chocs.
Posément, le chauffeur passe la première. Contact, vroum, vroum!
- Don’t worry, sir!
Il démarre brutalement, fonce dans le tas. Deux chocs. Je regarde derrière. Il y a deux gisants... dans l’indifférence totale des autres. Je fais celui qui n’a rien vu. J’arrangerai ça plus tard avec ma conscience. Ce sera laborieux!
Cette fois, je suis vraiment écoeuré, je me fais larguer au hasard et renvois la voiture. Je préfère rentrer en rickshaw, même si j’ai scrupule à me faire tracter par une bête de somme humaine. Pendant que le pauvre type ahane, je me laisse aller à la méditation.
" Va, distribue tes biens aux pauvres et suis-moi. "
Le riche est reparti tout triste. Il ne pouvait pas. Moi non plus.
A la rigueur, vu d’Europe, ce truc là, ça a l’air faisable. Même pauvre, on ne prend pas trop de risques. Au pire, il y a l’Assistance Publique, l’ Armée du Salut, la Communauté d’ Emmaüs, ATD quart-monde. Mais ici! Plonger dans la merde, la mort, la souffrance! pour quoi faire?... Une goutte d’eau dans un océan de pourriture!
- Mon vieux, pour qu’ils t’acceptent, il faut essayer de vivre comme eux!
... Tu parles! Ils te prendront pour un intouchable occidental. Et ça, c’est encore plus bas qu’un intouchable hindou. Parce que l’intouchable occidental, il a pas d’excuses. Un occidental, on le méprise un peu, mais enfin, c’est normalement quelqu’un qui a réussi. Ç a mérite qu’on le tolère. Alors, la grande charité chrétienne, le grand partage : inapplicable! Zéro! Utopie! Devant cet immense bordel, on se protège, on s’assume. On apprend à jouer le traître de la pièce, le mieux possible, pour que le spectacle soit réussi. On fait comme les riches hindous. On repousse la marée des nécessiteux, on apprend à ne plus les voir, a être sans remords. On n’y arrive jamais tout à fait. Il y a des moments de faiblesse où l’on s’effraye de soi. Des moments où l’on se réconcilie avec son arrière plan culturel.
Nom de dieu! Je suis peut-être un abominable résidu du vingtième siècle et de la larmoyante pitié démocratique. Je suis peut-être de cette race qui paradoxalement a permis Auschwitz. Mais ici, Auschwitz, c’est toute la ville, d’autres villes, tout le pays peut-être!
Alors, je vais vous dire, il y a des culpabilités de vilain colon qui s’évaporent peu à peu dans ma tête sous le soleil implacable de Delhi. Pour la première fois, moi qui croyais ne pas avoir de racines, je m’en sens pousser! Vérité élémentaire : pour dialoguer, être d’abord soi-même à fond. Alors, peut-être on vous respecte. Alors on peut commencer à causer, à faire collaborer les différences au lieu de vouloir à toutes forces les gommer. Et zut! " Je n’ai pas bon " dans ce coin! Ce pays est terrible avec sa violence sous-jacente, cet impitoyable " struggle for life ". " For life ". Pas " for my car " ou " for my T.V. " ou " for my refrigerator "!
La vie, ici, n’est pas distincte de la violence. Elle est violence. C’est pourtant le creuset du Bouddhisme, du Jaïnisme, d’Asoka et de Gandhi... Paradoxe... Paradoxe... Je sais, c’est une autre sorte d’amour, moins attendri et plus universel, une autre approche de la souffrance et de la mort... n’empêche! Un soir, j’ai vu des danses sacrées empreintes de sang et de tripes. Des peintures religieuses avec des contrastes de couleur à vous faire hurler la rétine. La vie à poil, quoi! Sans tout ce qui, comme en Europe la masque, l’émascule, l’édulcore. Ici, mes frères, règne la vérité des choses. Pas beau à voir. Pas soutenable. De quoi vous gâcher à jamais vos couchers de soleil. Parce que, à chaque fois, vous saurez que, pendant l’admirable spectacle, sous chaque brin d’herbe, sous chaque buisson, une vie tue une vie... pour vivre. Alors... l’exotisme, n’est-ce pas ma bonne dame, les turbans, les saris, le regard langoureux des femmes, vous savez où vous pouvez vous les mettre?
La pollution, oui! Les taxis à fond la caisse qui doublent sans freins à trois de front... La cellulite respectable de quelques uns, et la crevaille haïssable de beaucoup d’autres. Le sourire énigmatique et cruel de Vishnu. Les nettoyeurs d’oreille à une roupie les quatre (seigneur, donnez-nous d’y trouver enroulé notre chapati quotidien)... C’est tout ça qu’on devrait mettre sur les dépliants touristiques.
La soirée à l’hôtel m’achèvera. Je suis en train de m’en foutre plein la lampe. Pour me rassurer, je bâfre et je picole pour oublier que je suis mentalement, psychologiquement, physiquement, totalement, désécurisé. J’écluse des quantités astronomiques de bière et de whisky. Je cherche désespérément la détente. Je viens de quitter un diplomate français qui m’a fait un portrait idyllique du Népal. Prétentieux et précieux. Tout vu, tout su, tout compris, comme hélas beaucoup d’occidentaux rencontrés au cours de mon voyage. J’aurais aimé le gifler. Là-dessus s’amène une famille d’Américains suant ostensiblement et odieusement le fric. Impudiques et inconscients. Prototypes eux aussi de leurs compatriotes voyageurs qu’il me reste à rencontrer. Ils poussent devant eux une chaise roulante où trône un petit môme paraplégique mais rayonnant, claironnant, sûr de lui, rose et propre, dorloté, adulé et, on s’en aperçoit vite, épouvantablement gâté. Caprices et compagnie. Le père et la mère obéissent docilement. Je sens mon souper qui me remonte. Une nausée incoercible. Je file quatre à quatre dans ma chambre et je me couche, les yeux clos sur l’image obsédante du petit amputé aux grands yeux.
- One roupie, sir !
... Foutre le camps d’ici! l’avion, tout de suite, demain! Je ne sais pas ce que je vais trouver ailleurs, mais ça ne peut pas être pire. Je cherche le sommeil et l’oubli dans mon bar : merci Johnie Walker qui m’a donné de tout voir sans vomir, sans avoir envie de tuer ou de me tuer. Merci Johnie Walker qui transforme la souffrance des autres en élément du décor, qui m’a fait vivre tout cela du dehors, comme au cinéma. Merci d’avoir anesthésié ma sensibilité, aiguisé les couleurs, les sons, les mots. Merci d’avoir fait de cette visite chez Sardanapale une aventure esthétique. Merci! Merci!
CHAPITRE II
Sur la piste des hippies
" This house is clean enough to be healthy and dirty enough to be happy. "
(B. Shaw)
Quoi, Katmandu? Tout le monde y est allé... ou presque. Tout le monde aussi y est allé de son petit couplet sur la mystique, la folie, la démesure, l’annihilation du temps que l’on y découvre. Nirvana ou paradis artificiels. Au choix. Pour le moment, je n’y pense pas encore, je m’angoisse un peu dans la carcasse volante du zinc de la Royal Air Népal flirtant, grâce aux turbulences, avec l’épaule de ma voisine, une jeune avocate d’Atlanta au profil de camée. (Bouh! Le vilain jeu de mot quand on survole la capitale du hasch!). Je fonds en la regardant et j’en suis à espérer un orage violent qui me précipiterait dans ses bras quand, brutalement, l’avion décroche... dans l’autre sens, le salaud! Ç a me ramène l’oeil au hublot et à ces centaines de crêtes éblouissantes qui captent le soleil et découpent à la scie un azur presque violet. Un frisson quand même pour cette glissade sur l’aile. On plonge au fond d’un gouffre entre deux parois rocheuses que l’échelle démesurée des lieux rend illusoirement proches. Cette tache verte, là-dessous, c’est la vallée de Katmandu. L’oasis du bout du monde... Le " lieu où souffle l’esprit " (dixit mon agent de voyage).C’est aussi, je m’en rends compte dès l’atterrissage, la continuation, le prolongement de l’Inde. Même puanteur embaumant la mort et la merde. Même misère omniprésente. Avec cependant un je ne sais encore quoi qui me dit que ce n’est qu’apparence; qu’ici, ça n’a rien de tragique, que la merde vit, que la mort n’est que le langage des dieux.
Mais j’anticipe.
- Namasté! Namasté!
En moi, un sentiment d’enthousiasme, d’accueil, de bienveillance. Le cognac dans l’avion?... Ou la grandeur du site? La qualité des sourires? Je n’en sais foutre rien. J’ai l’intuition qu’il se passe ici toute une alchimie qui déjà me fascine.
- Namasté! J’arrive!
J’arrive sur les traces de tous les hippies, de tous les clodos barbus, de tous les refuzniks du système quarante heures semaine, de tous les illuminés remplis de mirages, de tous les fuyards gorgés de hasch. J’arrive avec ma propre came, ma drogue liquide. J’arrive avec mes nerfs à vif, avec ma sensibilité exacerbée d’ alcolo. Prêt à tout. A tout étreindre. A bras le corps! Même les Vishnous polypodes.
Dans le taxi épouvantablement semblable dans son délabrement à ceux de Delhi, monte déjà en moi un enthousiasme irraisonné. Chose étrange, je n’ai pas encore été assailli par un seul mendiant. Même le mec qui conduit le débris tintinnabulant auquel j’ai confié mes os, a l’air plutôt sympathique. Cette fois, je n’ai pas d’effort à faire pour surmonter la trouille. Juste un zeste d’appréhension dans un magnum de curiosité!
Pourtant, physiquement, ça ne tourne pas rond. Vertiges, malaises. L’impression curieuse de ne pas reposer vraiment sur le sol, de marcher sur l’eau. Comme un avant-goût de lévitation.
Un peu de fièvre aussi. Pourtant, il fait plus respirable qu’à Delhi. Doux, un peu venteux. Une ambiance d’antichambre du paradis. Ravissants minois féminins, sourires, et, tout de suite, le sentiment d’avoir plongé dans une miniature. Excepté la montagne, tout est à l’échelle un demi : les maisons en bois sculpté, les habitants, les petits bouts de rizières bien dessinés. Ç a tient du jardin japonais et, n’était la crasse, de la Suisse.
La crasse! Elle saute aux yeux et aux narines, elle agresse la rétine et les muqueuses, prolifère, s’étale, se rengorge, s’affiche. Non pas honteuse, lépreuse, miséreuse, culpabilisée comme en Inde, mais royale, truculente dans sa démesure même. Elle mêle son désordre, ses effluves, ses formes décharnées au vert de l’espace, au brun des murs, à l’ocre et au rouge mouvant des temples et de la foule. On ne conçoit pas le paysage sans elle. Elle complète le baroque, l’enlumine. C’est la même substance dans ses différents états d’évolution, du vil au sacré : la transcendance de la merde. La sublimation des tripes. Il n’y a pas de fossé, pas de rupture entre les guirlandes d’intestins de moutons qui sèchent au plafond des boutiques et les frises des temples. Unité de la vie, unité de la mort. Je sens cela très fort, d’instinct. Ç a se confirmera à travers tout le reste : les rites, les rythmes, les mentalités...
... En attendant, je râle à côté d’un climatiseur particulièrement bruyant, dans une chambre particulièrement semblable à celle que j’ai quittée, dans un hôtel très cher et tout aussi isolé de la vie réelle qu’à Delhi. Pelouse british, bâtiment british encadré de quelques sculptures religieuses puant la copie. Tout de même, on n’est pas aux îles susdites : trois jolies nanas en sari sont en train de tondre la pelouse... avec des ciseaux!
Bon, il faudrait dormir... Il faudrait. De toute façon, passé dix-huit heures, il n’y a rien d’autre à faire. Pendant tout ce périple, les soirées seront le moment pénible, le cap difficile, le trou. Pas sommeil, bar désert, solitude de la chambre. Je relis pour la Xème fois le guide de voyage. Mauvaise opération. Cela me file l’anxiété du lendemain. Je le ferme... Je m’ennuie... Je le rouvre. Peu à peu, j’apprendrai à en foutre à la poubelle les pages déjà trop lues. Ça allège les bagages et fait de la place pour les bricoles que j’achète. Je me sonne au whisky. (Au moins ça me donne sommeil)... Je bois sans plaisir, systématiquement, minutieusement...
... Et voilà! On est le lendemain et je suis rentré fou! Fou de couleurs, de sonorités, de parfums, d’extases, de découvertes, de surprises, d’inattendu, d’émerveillement. Je nage en pleine incohérence. Je ne classe pas, je ne pense pas. Je ressens. En vrac...
Passé la gueule de bois inévitable du matin abondamment " rincée " à la bière de riz, j’ai plongé dans la ville. Marché comme un dingue assoiffé, comme un intoxiqué avide, couru pour ne pas manquer une seule lichée de ce ragoût fort en gueule et en épices. En Inde, j’aurais pas osé. Pas comme ça. Pas plonger à corps perdu. J’aurais eu peur. Ici, je me sens à l’aise, en sécurité et en paix, malgré ma surexcitation intérieure. Je cours, je vole, je ne sentirai que le soir ma fatigue, mes ampoules aux pieds.
Tous les clichés cent fois rabâchés me sautent à la figure. Curieusement, ils retrouvent leur fraîcheur première, j’ai l’oeil et l’âme du premier voyageur. Un pêle-mêle de flashs, d’instantanés. Un sourire d’enfant. Une femme Tamang aux lourds bijoux d’or. Un temple en bois ouvragé et doré. Un sourire d’enfant. Un coolie au trot, la perche élastique faisant lame de ressort sur l’épaule, les cages à lapin et à perroquet y suspendues dansant la gigue. Les boutiques, les toutes petites, les minuscules boutiques. Les jeunes en pantalons pattes d’éléphant rescapés de l’époque hippie. Un sourire merveilleux d’enfant encore. Un temple, superbe et miniature, pour ce vieux copain de Ganesh. Une maison. Des fenêtres sans vitres, superbes et cradingues, voilées de sculptures couleur sépia, dentelles de bois, lanternes japonaises au centre desquelles vacille la nuit la lumerotte d’une bougie ou d’une lampe à huile. Maisons enduites comme il se doit d’une crasse noble, d’une crasse nature : celle où pousse l’herbe qui obstinément colonise les toits. Mon dieu! Chez nous, de telles merveilles, vous pensez! On aurait briqué, restauré, classé, musée, immortalisé, tué. Ici non ! Merveille peut-être, mais désacralisée, quotidienne, présente, périssable, provisoire... vivante, quoi!
Dans le ciel dansent les petits cerfs-volants carrés des enfants, je me saoule de rouge, d’ocre, d’or passé... Avez-vous remarqué que chaque pays pratique sa gamme de couleurs bien à lui?
Ivre, vraiment ivre. Pas d’alcool, pourtant. Je n’ai presque rien bu aujourd’hui. Juste le coup du petit déjeuner. Celui qui empêche la tremblote et les vertiges, la lampée anti-bouffée d’angoisse. Mais depuis que j’arpente les rues d’ici, rien! Ç a m’étonne... Après tout, peut-être que je ne suis pas vraiment alcoolique. Que je ne bois que dans les situations de stress. Et, comme je suis stressé tous les jours...
J’aurais pas dû y penser! Voilà l’envie qui remonte. L’obsession. Pas un guest-house en vue! Je suis de l’autre côté de la ville et je n’ai même pas sur moi ma réserve habituelle. La trouille monte, irraisonnée, inexplicable, irrépressible. Rentrer à l’hôtel, dare-dare.
-Rickshaw!
Scrupule? Enterré! Il faut le faire vivre, le bougre! Pourtant c’est pas Delhi, ici. Ç a grimpe, ça descend, ça montagne russe... des kilomètres! Il est maigre à faire peur. Il sue. J’offre de doubler le prix de la course (dix roupies, soit quarante francs belges). Il ahane, il va se faire péter les temporales. Il me vomit devant l’hôtel. Je lui tends cinquante roupies, il me regarde estomaqué. Je suis déjà au bar. Un whisky double. Cul sec... Je tousse. Ah! ces maux de gorge de climatiseur! Je réajuste mes mirettes. Devant moi, un bon sourire un peu attendri. Celui d’un barman plutôt déplacé ici parce qu’européen. Que dis-je? british! très british! très major Thompson troisième âge bien porté.
- I beg your pardon, sir, you look so tired. Would you try my " Himalaya flower ", my speciality? I’m sure you’ll like it!
Bien sûr que je veux essayer. Le personnage est trop cocasse, ça s’arrose!
Deux minutes plus tard, il est de retour, brandissant fièrement une mixture fumante, brune, à l’odeur indéfinissable. Quelque chose à mi-chemin du gingembre, du Yorkshire pudding, du cake, des scones, du Worshester sauce... Un drôle de truc, en tout cas. Je trempe mes lèvres. Etrange! Un arrière-goût de sirop des Vosges Cazé. Et pourtant ça passe, ça réchauffe, ça rassure, ça défatigue, ça détend. Merci Freddie.
Freddie est le seul européen à s’être fait naturaliser népalais. A septante-quatre ans (" soixante-quatorze " pour mes illogiques frères d’outre -Quiévrain), il est l’époux comblé d’une indigène de vingt ans qui lui a fait un beau bébé. Un passé d’armée des Indes suivi d’une carrière de barman dans les grands palaces d’Asie. C’est un créatif, Freddie. Un compositeur savant de symphonies éthyliques. Certains cocktails mondialement célèbres portent son nom, me dit-il, en se rengorgeant.
- Alcool looks like poetry, sir. Sweet or hard, tender or cruel, artful, disconcerting, powerfull, assène-t-il le regard fixe.
Et il me tend une brochure...
- Tout est là sir!
Ses recettes, ses poèmes, ses dessins... Mirabile visu!
- Hundred roupies, sir!
Ben tiens!
" Je vais pour sortir " quand une image se concrétise derrière mon pariétal gauche : une équerre et un compas... en marbre... là, sur le comptoir. J’ai dû rêver. Un symbole maçonnique, ici, à Katmandu? Et exposé, mis en évidence comme un emblème du Touring Club de Belgique? Je me retourne aussi sec :
- Are you free-mason?
En ce temps là, j'en étais encore...
Cela s’est terminé tard... très tard. Dans le décor fantastique de l’ancien hôtel de Boris, un vieux palais tout sculpté de têtes grimaçantes. Après, tout tourne comme un carrousel. Vague souvenir d’une réception BCBG chez le directeur de la distillerie de Kat. Son petit intérieur très années cinquante. Le grand luxe par ici. En réalité un pavillon de banlieue parisienne. Mais je sombre, la photo se brouille... Autre flash : je suis dans une voiture zigzaguante sur la route chinoise. Les phares balaient une nuit inconnue. On freine : le bar international et ces deux américains en forme de bûcherons des rocheuses qui se foutent une peignée. La fuite, le trou... le trou du cul de la cuite noire. L’assommoir, le néant...
Que ceux qui n’ont jamais eu la gueule de bois ferment ce livre et fuient son odeur acide de vin tourné!...
Traîné dans l’hôtel toute la journée. Je m’en veux. Je déprime. J’ai raté des trucs passionnants. Quel con! Demain, je ferai attention. Un verre ou deux, pas plus. Aujourd’hui, c’est déjà trop tard, je ne peux pas rester avec ces vertiges, ces tremblements, cette nausée, ce crâne qui cogne. Peut-être une ou deux bières, pour me rafraîchir, pour me rincer l’intérieur...
Descente vers le bar. Même pas culpabilisé... Il faut ce qu’il faut. Le cher Freddie est là, calme, disponible. Un coup d’oeil compréhensif, un sourire rassurant et en quatre coups de shaker, il m’administre un verre de potion magique, moitié alcool, moitié médicament. " Mountain’s plants, sir! "
De quoi réveiller de son sommeil éternel le Bouddha lui-même. Alors, moi, vous pensez!
Un peu dopé, je suis déjà dehors et dehors c’est déjà le crépuscule. Un crépuscule peuplé de cris, de crécelles, de croassements étranges qui vont crescendo, qui semblent remplir l’espace, qui s’agglutinent autour des frondaisons. Je lève les yeux : d’étranges fruits noirs pendouillent parmi les feuilles. D’étranges fruits qui s’envolent ou se posent. Je réajuste ma focale : des centaines, des milliers d’énormes chauves-souris s’abattent sur l’avenue, se coagulent sur les arbres. Dix-neuf heures, le soleil s’enfonce derrière la montagne. Ça se calme. Silence. Je quitte la rue du palais royal, les néons des restaurants, les entrées monumentales des ambassades. Je plonge dans les ruelles. Je suis dans le Paris d’avant Philippe le Bel, dans les venelles tortueuses, coincé entre les façades en surplomb, trébuchant sur dieu sait quoi, vaguement éclairé par les flammes vacillantes perçues à travers les dentelles de bois fermant les fenêtres sans vitres, trous de lumière jaune et or qui laissent couler leur rumeur dans la rue. Prières, clochettes, vague odeur d’encens. Mon Dieu! Ces gens n’arrêtent donc jamais de te faire la conversation?... Le peuple du ciel! Bien ancré sur terre cependant. Peut-être ont-ils déjà vécu, sont-ils déjà morts et la terre est-elle le ciel où ils ont la sensation d’avoir trouvé leur récompense!
Peuple sans questions, sans angoisse apparente, religieux par goût et non par crainte. ils sont familiers des dieux, réconciliés, intègres, convaincus de la normalité et de l’excellence des choses; accueillants sans excès, gentils sans servilité, indifférents un peu, puisque rien, vraiment rien, n’est drame, tragédie, événement inadmissible. Tout est. Donc tout est bien. Même la mort. Même cette indifférence face à la mort. Même, " shoking ", cette fillette renversée par une auto et qui baigne dans son sang au beau milieu du carrefour sans que personne, apparemment, ne s’en inquiète plus. Ça me la coupe, depuis que je suis là, cette impression que tout est en place pour l’éternité. Ça secoue un peu ma philosophie existentialiste, ça ridiculise ma révolte, ça me boute la colère aux oubliettes, ça me réexplique la leçon mal apprise de l’Inde. Je me sens bien. Très en sécurité aussi. Les rues n’ont du coupe-gorge que l’aspect extérieur. Le sourire, la gentillesse des rares passants le confirme.
Parfois, par un rideau entrouvert on plonge dans un intérieur : tapis, divan bas, textiles et cuivres et bois. C’est chaleureux. J’entre dans une minuscule auberge. Le cocktail de Freddie me file des gargouillements apéritifs. Soupe wan-tan, dal et mouton. Pas terrible. Un sourire ému pour le musicien des rues qui m’a suivi et se croit obligé de me jouer sur son violon à une corde " frère Jacques " et " alouette ". Il a l’air si tendre, si gentil, si désolé de ne pas pouvoir faire autre chose pour moi que je l’invite à bouffer. Je ne comprends rien de ce qu’il baragouine. Tant pis, on rigole, on est heureux. A la sortie une bande de gosses :
- One roupet (sic) sir!
Ils sont bien nourris et convenablement habillés. Visiblement ce n’est pas de la mendicité. De la rigolade plutôt. Celui qui semble être le chef me fait le salut militaire!
- Shalom!
Où diable a-t-il appris ça?
Bon, c’est pas tout ça. Que faire d’autre après la visite du Katmandu guest-house où plane l’ombre enfumée des hippies? Retour au bercail, à la bulle, à l’isoloir de ma chambre. Avec sa seule issue vers le rêve : le frigobar. Dieu que les débuts de nuit sont longs avant de trouver le sommeil.
Je relis mes guides de voyage comme d’habitude et comme d’habitude ça m’angoisse. Qu’est-ce que je fiche là? Question qui fera désormais partie de mon rituel vespéral avec la nostalgie folle des seins, des hanches, de la chevelure de Pénélope... Par ailleurs, que faire demain? Je repousse vite la question. Je sais où elle peut me mener. Je sens qu’il faut vivre ce voyage un jour à la fois. Demain est bien trop fragile, trop incertain. Je fais là un apprentissage qui me servira - oh combien - par la suite. J’avais bien lu quelque part que c’est la base de toute sagesse, mais je n’avais jamais été obligé de la couler dans ma réalité, de trouver les techniques, les trucs concrets pour maîtriser mes sentiments, mes pensées. Ma deuxième leçon de vie au présent se prendra bien plus tard, lors de mon divorce d’avec l’alcool. Mais ceci est une autre histoire. Ce soir, pour m’occuper la boîte à idées, je n’ai rien trouvé d’autre que de me faire monter un marteau et, sans scrupule pour les voisins, de redresser à grands coups la carrosserie de ma valise métallique, bien maltraitée dans les soutes du coucou de Royal Air-Népal.
Je ne veux pas passer ma soirée à raconter ma journée dans le micro de mon mini enregistreur, mon contact factice avec Pénélope... Trop frustrant! Résultat : je plonge dans la méditation, je révise ma journée pour en extraire du bon jus métaphysique... Demain... Demain sera un autre jour. A vivre lui aussi. A vivre totalement sans me souvenir d’aujourd’hui et sans appréhension de l’heure qui reste à venir. Au fond, en Inde, suant un peu l’angoisse, j’ai appris à constater, à supporter, à respecter la différence. Ici j’apprends à la vivre, à y trouver du charme, heure par heure, à ne pas me poser de question sur ce qui vient, sur ce qui est parti. Katmandu est le paradis de l’instant. Il est impossible d’y vivre autrement. Cela devient naturel, coule de source. Pas le choix. Même mon cafard du soir est significatif. Devenu habituel. Rituel en quelque sorte. Il m’apprend la distanciation. Il m’enseigne la sagesse de la lanterne magique. Mes humeurs en gros plan sur l’écran. Au fond de moi quelqu’un regarde. Constate tout simplement. Le drame est mort. Reste seulement l’impression pénible et fugitive. Adonc, j’ai compris : laisse la grosse tête à l’écurie, mon pote. Bois, mange, rote, pète la vie, caresse cette ville, triture la de tes pieds, arpente sa sueur, ses cris. Laisse envahir tes oreilles des éclats de cette langue un peu gutturale, du tintement omniprésent et incessant des clochettes, des pouets-pouets des Rickshaws. Goinfre tes yeux des jupes rouges et noires des femmes Newars, de l’or barbare aux yeux refendus des filles Tamang, de la démarche de tigre des Gurkas, du pas glissé des Sherpas.
Ne pas classer, ne pas analyser, bouffer le melting-pot, la fleur de bordel, la moisissure superbe des toits d’or passé. Noyer ma raison. Flotter. Marcher.
Et je marche, nom de dieu! Je marche! Je ne fais même que ça, à m’en user la plante des pieds! A me raccourcir les quilles de cinq centimètres! Je marche... plus heureux que les clebs, les malheureux clebs de Kat, qui trottent sous les injures et les pluies de cailloux.
Kaléidoscope, cacophonie, images juxtaposées, séquences au montage fou. Une vache sacrée broute un étal de fruits puis, soudainement, charge la foule qui s’égaille. Les clochettes, les trompes. Je croise un procession, deux processions, trois processions. Bouddhiste ou hindouiste, peu importe. Même rouge omniprésent. Couleur du bien. Mêmes génies grimaçants. Aujourd’hui on ballade le linguam obsessionnel de Shiva. Sous la forme d’un arbre qui sera dressé devant le palais royal et que trimbale fièrement une escouade de Gurkas, précédée d’un personnage proprement surréaliste qui balance au-dessus de sa tête, comme dans un carnaval à la Nouvelle-Orléans, un splendide parapluie très britannique. Tout se mélange ici : fête, travail, armée, religion, danse profane, danse sacrée. Autant de jours fériés que de jours de travail. Fêtes carillonnées. J’en ai le Minolta qui s’affole! Clac : un groupe de bonzes or et garance. Clac : le vieux Gurka envestonné, sans doute artéroscléreux, qui, au vu de ma saharienne, me donne du " mon colonel ". Clac : la marchande de fruits sous une vieille pub " Fanta ". (Interdite de séjour en Inde, la multinationale Coca a par contre pénétré jusqu’ici). Clac : je mitraille n’importe quoi, jusqu’à l’orgasme, jusqu’à ce que mon téléobjectif retombe tout mou, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une goutte de péloche dans mon boîtier.
Je me retrouve sur Durbar Square, ex-forum hippie. Je suis hébété, la poche sous l’oeil, l’air masturbé. Un gosse de dix ans m’aborde. Superbe d’intelligence pétillante, de sourire ouvert :
- Good H, sir ... no? Opium, sir?
Je lui souris, lui file un petit cadeau, lui caresse la tête. Horreur! Ses yeux changent, lancent des éclairs, la bouche se tord pour moduler un torrent d’injures sans doute particulièrement ordurières... J’ai gaffé! On ne touche pas la tête. Surtout pas la tête! C’est la pire des insultes! Du coup, n’importe quel représentant de ce peuple le plus pacifique, le plus doux, le plus tolérant, le plus accueillant de la terre, se transforme en bête fauve. Je ne pouvais pas deviner. Je n’ai jamais vu ici d’engueulade violente. J’apprends.
Quant à la drogue... D’abord j’aime pas. Incompatibilité, pour moi avec l’alcool. Et puis, depuis que le roi Tribuvan en a interdit la vente histoire de faire fuir les hippies, méfiance! Il y a des tas d’histoires qui courent sur les faux dealers, indicateurs ou même flics! Dix grammes de H peuvent aussi bien vous servir de visa pour une villégiature gratuite à la prison de Kat. J’ai visité. Dire que c’est un trou à rat est un doux euphémisme. Alors, merci bien! Ceci dit, je remarque que depuis ma dernière tamponne au bar international, je ne fume presque pas, je picole peu, saoulé à suffisance d’images, de sons, d’odeurs, de fatigue. Un verre ou deux de temps en temps, juste de quoi oublier le mal de dos que m’infligent mes longues courses sur mes échasses inégales. Pour en revenir à la drogue, curieux tout de même, ce souci du gouvernement de se protéger de l’invasion étrangère. Pressions du " narcotic bureau "? Goût de l’indépendance pour ce pays longtemps fermé aux étrangers, jamais vraiment colonisé, coincé dans une étroite marge de manoeuvre entre l’Inde et la Chine? Souci de donner au touriste fournisseur de devises une autre image que celle de capitale du paradis artificiel? J’ai le sentiment, pourtant, qu’il était temps de venir, que la gangrène touristique a déjà commencé son oeuvre de mort. Le soir, à l’hôtel où m’a poussé une fringale irrépressible, un besoin de bouffer bon, chaud et copieux, une famille parisienne me le confirmera...
" Dieu! Est-ce possible? Il n’y a pas de steak-frites-salade à la carte? Pays de sauvages! Tellement surfait, si peu cartésien. Ils n’en sortiront jamais! Le développement est incompatible avec leur mentalité!...La religion c’est l’opium du peuple, non? "
J’arrête là le bêtisier mais en réalité, cela a duré tout le souper. Je commence à comprendre pourquoi, hors d’Occident, on ne nous aime guère. J’aurai souvent l’occasion de constater la surprise de mes interlocuteurs indigènes découvrant en moi non pas un touriste mais un voyageur non pas un marchand de tapis fricailleur mais un pèlerin en quête d’âme.
Pourtant une évidence s’impose : je suis un occidental, je ne l’ai jamais autant été. Disparu le malaise de l’homme blanc. La culpabilité soixante-huitarde du fils des colons. Paradoxalement, plus je découvre et admire les valeurs des autres, plus je prise et revalorise les miennes... Non pas opposables. Complémentaires, simplement. Au-delà des incompatibilités. J’ai beau sympathiser, je n’ai aucune envie de m’assimiler. Je reste étranger, voyeur, avec mon hôtel de luxe tout confort où me réfugier, mes vêtements à moi, mon oeil à moi, mes jugements à moi, ma culture à moi qui de plus en plus, me colle à la peau, quelqu’ait été mon désir initial de m’en laver.
Sur le moment, tout ça ne me semble pas contradictoire. Seule compte l’émotion. Elle amalgame, elle harmonise. Au fond, il n’y a rien à raconter, surtout pas une succession d’événements, ce qui s’opère ici c’est une rapide et profonde transformation intérieure. Une autre leçon à prendre: la tête ne sert à rien, le projet ne sert à rien, comprendre ne sert à rien et surtout pas à être heureux. Il n’y a pas de fil conducteur et il est idiot d’en chercher un. Ce qui arrive, arrive. Quelle sottise, quelle folie limitative, quelle perte d’énergie que de vouloir adapter l’évidence des choses au désir, que d’essayer de programmer le cours des événements en fonction d’un plan préétabli par le champ très circonscrit du moi. Au lieu d’explorer le réel, la diversité, l’infini des possibles que la vie nous fout en travers de la gueule, en vrac. La sagesse, c’est choisir soi-même l’inévitable. Le bon projet c’est celui qui peut être jeu, celui dont on a par avance, sereinement accepté l’éventualité de l’échec... Tordre le coup au gendarme intérieur... mais aussi au désir, ce portier de la frustration, ce convoyeur du périssable. Vive la liberté! Vive la vie! Vive la surprise de ce qui est donné en sus!... Et que périssent les " si " et les comparaisons, le passé et l’avenir. Merveilleuse gratuité d’être simplement présent!
Je commence à comprendre que mon bonheur ne devrait pas dépendre de ce qui m’arrive mais bien de ma façon de le vivre. Travailler ma subjectivité, changer mon optique et ses filtres plutôt que bosser bagnard à modifier les maillons du destin.
... Dans la nuit chaude, l’impatience et sa petite soeur l’angoisse m’ont quitté. Par la moustiquaire de ma chambre, un air de flûte. Etrange, aérien, comme une danse d’étoiles... ça s’arrête, reprend, s’arrête. Mystérieuse correspondance avec mon état d’âme.
Dieu, l’Atman, la réincarnation? Cela existe-t-il? Question idiote. Aucune importance. S’il y a un Dieu, il grouille dans mes cellules. Dieu est une sensation pas un concept. Pour baiser une fille je n’ai pas besoin de connaître son groupe sanguin, pourquoi aurais-je besoin de nommer Dieu? La vague sait-elle qu’elle n’est que forme, structure? Sait-elle ce qu’est l’eau? Sait-elle qu’elle est elle-même la mer?... A l’hôtel Mala, Freddie, entre deux coups de shaker, m’a raconté l’histoire suivante :
" Un moine veut chercher Dieu. Il va trouver son guru qui lui enseigne la voie de la méditation et de l’illumination. Mais celui-ci le prévient : le chemin est abrupt, la progression difficile... le moindre faux pas peut avoir des conséquences désastreuses. Le moine se retire donc dans un ermitage de la montagne, s’assied en lotus et médite pendant sept mois sans interruption. Le deux cent dixième jour : coup de tonnerre, éclairs... Est-ce l’illumination?... Hélas, c’est seulement un tour de passe-passe du " TOUT AUTRE "(1) car voilà notre moine instantanément muni d’une superbe queue d’âne pendouillant à l’endroit ad hoc. Pas content, le moine retourne vers son guru et exhibe sa queue d’âne:
- Je t’avais pourtant prévenu dit le guru avec un soupir, enfin... tu cherches peut-être Dieu là où il n’est pas... essaye autre chose... reste avec les hommes, et aime les.
Cachant comme il le peut sa queue d’âne dans les plis de sa robe, le moine part sur les routes. Il sera moine errant, soulageant les souffrances, s’efforçant en tous lieux et en tous temps à la compassion, à l’humilité, s’oubliant lui-même dans le service du prochain, dissolvant son ego abhorré.
Hélas, au bout de sept mois, un matin, au réveil, voilà qu’il se trouve des sabots d’âne au bout des guibolles... Il retourne dare-dare, en passant par la Lorraine, chez son guru et lui dit :
- Guru, t’es un guru des 3 Suisses, de la Redoute ou quelque chose comme ça... regarde un peu ce qui m’arrive avec tes fichus conseils! Sans quitter son Sirchasana, qui, en l’occurrence, lui fait faire le poirier depuis trois jours, le guru lui répond :
- Ô Bikkhu! Je pourrais te trouver ingrat, mais je suis bonne poire. Vois-tu, tu cherches encore Dieu là où il n’est pas : essaye la voie du milieu, pratique à fois méditation et compassion mais surtout, SURTOUT, n’oublie pas la Sainte Humilité.
Ça c’est vraiment très difficile, et le moine se plaint que c’est pas de la tarte et tout ça, mais c’est un bon moine alors, en signe d’humilité, il cesse de cacher dans les plis de sa robe sa queue et ses pieds d’âne et recommence sa quête.
... Un jour, après sept mois de méditation au sommet de la montagne, entrecoupés du lavage quotidien avec le bout de sa queue d’âne des pieds de lépreux fort crottés d’être montés jusque là ; un jour d’entre les jours donc : CRAC! Eclairs, tonnerre, trompettes, pluie de lumière etc... un petit vieux barbu et débonnaire se trouve tout à coup en face de lui et lui chevrote :
- Je suis Dieu!
Eperdu, le moine se prosterne et murmure :
- Mon Dieu! Merci! Je t’ai enfin trouvé!
Le vieillard soupire d’un air déçu, hausse les épaules et lui lâche :
-Imbécile! Tu as tout gâché! C’est MOI qui t’ai enfin trouvé. D’ailleurs tu m’as fait cavaler si longtemps que, tu m’excuseras, mais je vais me coucher, salut!
Et hop : fumerolle... il a disparu! Laissant en sus au front du moine ébahi deux superbes, longues, douces, veloutées, grises et élégantes oreilles d’âne. "
L’angoisse métaphysique me quitte. Pensée émue de reconnaissance pour le Bouddha, vieux sage, saint patron des agnostiques et des pas maso. J’ai l’oeil qui dérive sur les deux bronzes érotiques marchandés tout à l’heure du côté d’Asan Tole ou de Bagh Bazar. Ici, on se réconcilie avec sa queue. On fantasme libre. On ne se pose pas de questions sur sa " normalité ". On est. C’est tout. Le sexe est à la fois sacralisation et innocence. Dieu innocent et enfant. Innocence divine.
Je cherche à m’en convaincre... (entre la prise de conscience dans sa tête et la descente dans les tripes et le comportement, il y a toute la longueur du voyage, toute la longueur d’une démarche qui aboutira un jour à sortir des dépendances)... dans les bras éminemment hindous de la surveillante des femmes de chambre... Elle me rappelle opportunément - j’allais gaffer - qu’elle est la femme du directeur de la distillerie et que hier, justement, j’étais reçu chez elle. Je ne me rappelle plus. Ou plutôt si : le souvenir d’une gaffe, justement, qui émerge comme un glaçon du whisky :
Elle: - Je ne peux pas manger de gâteau (air navré)
Moi: - Ne vous en faites pas, à votre âge, un peu d’embonpoint, c’est normal!
... Complètement givré, j’étais. Elle ne m’en porte pas rancune, semble-t-il. Tout à fait en manque de tendresse, je me laisse aller à ses caresses languides, à son parfum sucré d’ hibiscus, à ses seins et à son ventre de bronze pâtissier et tendre, à son con juteux, passif, chaud et rassurant en diable. J’ai l’impression de coïter la lenteur, la tiédeur, la douceur d’une vache... Un rien écoeurant. Je baise dans un aquarium exotique, j’éjacule dans un bain chaud et moite. Je m’endors pacifié, la queue épuisée entre ses lèvres de rose trémière trop cuite.
Matin migraineux, baignant dans les odeurs d’insecticide généreusement répandu par le personnel d’entretien... Migraine, malaise... Malaise de m’être laissé aller hier à ce demi-dégoût. Le bruit du climatiseur me scie les tempes. Je n’arrive pourtant pas à me tirer du lit. Englué que je suis de mauvais sommeil et de demi cauchemar qui jouent de la scie musicale sur mes nerfs. Voilà plusieurs nuits que je rêve des gens qui m’ont empoisonné l’existence, que je revis les conflits : mon père, ma femme, mes maîtresses... catharsis? L’ombre de Shiva passe, écrase le passé, le mal, l’illusion. Place! Place pour demain! Place à aujourd’hui!
A propos d’aujourd’hui : dose d’aspirine, douche, une ou deux bières pour me remettre d’aplomb. La journée sera chargée. Je repars au marathon. Le plus maso d’abord : les centaines de marches de Swayambunath, le " Monkey temple ", le bien nommé. Je grimpe escorté de macaques sympas, effrontés, agressifs, chapardeurs et sûrs de leur impunité. " Sacrés, sir! very sacrés! " Sortis tout droit du Ramayana. Un effroyable casse-pattes et je débarque haletant en pleine prière bouddhiste. Superbe vue sur la vallée et la ville. Mes genoux tremblent... Chute de tension? C’est grandiose mais si attendu, après mes lectures, que même l’étrange musique des bonzes me laisse froid. Dieu est ici, sans nul doute, et zut... je n’ai rien à lui dire! Navrant. Redescente flâneuse et terre à terre donc, par le quartier des réfugiés tibétains. Le mot " réfugié " sonne douloureusement à mon oreille coutumière des angoisses d’abandon. Tandis que je descends la pente, tout un bouillon de sorcière héroïco-catho m’agite les tripes : pitié et admiration pour " la beauté tragique de ce peuple fier qui par son calvaire s’est élevé au plus haut niveau de la dignité humaine "...! Foutaises, fariboles morbides, déconnage stupéfiant de cerveau occidental malade de ses attendrissements putrides. En réalité, le tibétain est simple, tout simple, gai, très gai, pas du tout tragique. Calme, serein, souriant. Encore plus désarmant, encore plus divinement gentil que le népalais, plus chaleureux aussi. Mais il ne perd pas le nord! Il bosse, le tibétain, dans son fier exil. Il bosse tant que sa réussite financière commence à le faire jalouser des indigènes. Il bosse tout le temps. Il tisse des tapis splendides. Tout petit déjà, il s’entraîne si j’en juge par le spectacle : tresser et détresser en famille la splendide chevelure des mères est un sport national. Sur chaque seuil de maison, on se détresse, peigne, retresse, cherche les poux... interminablement. Tout ce charmant petit monde vous tire poliment la langue au passage. Entouré d’une nuée de gnards morveux et sympathiques qui me hurlent des " hellos " et des " bye bye " et qui achèvent d’épuiser ma collection de bics à quatre couleurs, je pénètre dans une maison. Le patron me reçoit avec un grand sourire :
- Do you make carpets here?
- Yes sir!
Et il ponctue d’un signe de la tête sans équivoque qui, dans tous les pays du monde veut dire non... sauf ici. Je passerai ainsi du tisserand qui tisse au marteau au potier qui meut son tour de pierre avec les orteils. On dirait que la pauvreté oblige ici à rentabiliser au maximum l’outillage naturel disponible... Voyez ces bijoutiers quadrumanes dont les pieds étirent des filigranes d’argent d’une finesse incroyable. J’échoue finalement dans une petite gargote où l’on peut manger tibétain :
- Do you have dal and mutton?
Signe de tête affirmatif. Il n’y en a donc plus! Tant pis ce sera pour une autre fois.
Je me résigne et saute dans un taxi. Visite de Badgaon, l’ancienne capitale. Plus belle, plus calme aussi que Katmandu. Repos. Re-taxi. Direction la cour des miracles : Pashupatinath, la cité des morts, la cité interdite.
Evidemment... c’est tout de suite un problème. Je ne suis ni bouddhiste ni hindouiste et par conséquent, ne puis pénétrer dans le dédale des temples, dans le labyrinthe des ruelles encombrées de vaches sacrées, de fagots incinératoires et de corps qui attendent de brûler sur les ghâts qui bordent la Baghmati. Une seule solution, passer la rivière, et là en face, dans la forêt, en la compagnie surréaliste de saddhus multicolores et superbes de crasse, jouir à la fois du spectacle de la mort qu’on achève par le feu, de la vie qui grouille parmi les ors et les rouges des bâtiments, de l’esprit qui plane dans ce bois, porté par le regard de ces ombres étranges qui me croisent . Voilà un ascète à la tête couverte de cendre. Corps nu et émacié, à qui j’adresse vainement la parole. Voeu de silence ou plus prosaïquement méconnaissance de l’anglais? Je ne sais. Silence propice en tout cas. Je me prends moi aussi à méditer : une image me remonte : celle de cette petite fille gisant sur le sol... Passons!
Là en face, personne ne pleure pendant que la grand-mère braise doucettement. Famille pauvre à en juger par le peu de bois consacré à la cuisson, par l’absence de pleureuses professionnelles aussi. Celles qu’on paye parce qu’enfin ce n’est tout de même pas à la famille, ni à qui que ce soit de se lamenter vraiment. La mort, c’est normal, ça ne se cache pas, ça fait partie de la vie. D’ailleurs, à côté du ghât où la vieille achève de cramer en se dressant sur son séant, un type fait calmement ses ablutions dans l’eau sacrée où l’on vient peut-être de balancer les restes mal cuits de sa voisine de palier. Pour un peu, il pisserait dans l’eau. Peut-être le fait-il. Il n’y a qu’en Occident que la vie et la mort sont contradictoires, que l’organique est impur, que le sacré est désincarné. Dieu, ici, c’est la vie, toute la vie, zizi et tripes et mort compris. La vie c’est le mouvement, le désordre orienté, le déséquilibre qui préside à la marche. La vague, pas la dune. Le bonheur roule et son moteur c’est la souffrance.
Le soir tombe, la mousson aussi, chaude, douce, veloutée, maternelle. Je suis devant une maison un peu à l’écart des faubourgs de Kat, sur un coteau un peu province française où il ne manque que de la vigne. Jardins en terrasses. Je frappe...
- Jagdish Schrittakar?
- Yes, first floor, sir!
La ravissante poupée, la créature de rêve qui vient de m’ouvrir me précède dans l’escalier, balançant sous mes yeux deux fesses parfaites moulées dans un sari or et noir. Tantale! Toucher, j’en brûle, mais incongru serait! Déjà en Europe. Alors ici... Elle se retourne. Sourire.
- I’m his sister, sir.
Je bénis le ciel de ma prudence!
Jagdish a fait ses études à Londres. Sa soeur aussi sans doute. On ne s’était pas vu depuis mai 68. Retrouvailles chaleureuses. Tasses de thé et parlotes. Les nouvelles toiles de Jagdish aussi, synthèse étrange de surréalisme, d’expressionnisme flamand, de népalisme plein de mandalas et de tankas. Décidément, cela mériterait les cimaises en Europe. Je le lui dis. Il écarte les bras d’un geste d’impuissance : " Money! " Eh oui! En attendant qu’un pseudo-intellectuel, reconnaissant dans sa peinture l’occasion de faire briller sa propre glose, sa propre exégèse, le présente à un vrai vampire faiseur de fric, je le laisse à sa montagne. Nous reverrons-nous jamais? Aucune importance!
Adieu Kat. Il est temps que je parte, que je quitte ce pays fascinant où j’ai appris la relativité, le détachement, la non-réalité du temps. Il est temps de poursuivre ma quête. Mais je reviendrai, je reviendrai voir aussi l’envers du décor. Voir à quoi servait cette importante patrouille de police croisée tout à l’heure, voir ce qui se passe dans ce bidonville qu’à mon grand étonnement, j’ai quand même fini par découvrir. Comprendre les problèmes de pollution, de planning familial, de prison de Katmandu où tu risques, paraît-il, de croupir un peu pour avoir mal orthographié le nom du roi. Saisir le pourquoi de l’interdiction de la drogue et de la minutie du douanier qui manque démolir ma valise en prétendant qu’elle a un double fond.
Aucun autre pays au monde ne m’aura autant appris sur moi, la planète et les autres. Je reviendrai avec du temps pour vivre le quotidien ici. En attendant : Que Mercure me protège! Je m’en vais!
CHAPITRE III : " Si ta vie s’endort, risque-là. "
(Gérard Delahaye)
Bouh! J’émerge! Tout juste! Pâteux, vasouilleux, lamentable...
Je n’ai jamais pu résister au charme d’un vol avec la Thaï Airlines (publicité gratuite). Compagnie reine du confort (enfin de la place pour mes échasses), du charme (les hôtesses... no comment) mais surtout, bordel de dieu, du pinard! Que dis-je, -pardon Bacchus- du vin! Pas n’importe lequel: embarqué à Paris le matin même et, last but not least, gratuit mon petit père! ...Un gamin dans l’usine Dinky toys, un joaillier chez Ali baba, Robinson Crusoë dans un harem... Commencé peinard dans la dégustation douillette, le frisson raffiné des papilles; puis l’extase de l’oesophage, peu à peu l’exultation du gosier, l’orgasme de l’estomac et enfin la course contre la montre pour faire le tour de la carte avant l’escale de Bangkok.
Escale réduite au souvenir d’une banquette en plastique orange : quatre heures d’attente vasouillante dans un brouillard que je tente d’éclaircir à coup de petites chopes de bière, de celles qui, en rassurant l’estomac, en dépâtant la bouche, sont censées aussi me remettre sur mes rails. En fait, je crois que j’ai fini par dormir. Je ne me rappelle plus par quel miracle j’ai trouvé la correspondance pour KL, ni comment je ne me suis pas fait piquer mes bagages. Me remonte seulement le regard mi-apitoyé, mi-sévère des hôtesses de la Malaysian Airlines. Musulmanes, comme il se doit. Heureusement que ma mise vestimentaire en fait assez pour justifier le diagnostic d’alcoolisme mondain dont elles m’ont sans aucun doute gratifié. A bord: flotte, thé, café, jus d’orange, de fruits exotiques, de pomme, tout ce qu’on veut sauf jus de la treille. Ça me permet d’arriver à Subang un peu dégivré.
De quoi apprécier le changement. A peine descendu du zinc, j’ai une sensation de malaise. Il me manque quelque chose : cette chère bonne vieille crasse, cette chère vieille odeur de décharge publique, cette ambiance colorée de latrines appétissantes saupoudrées de curry. Ici, tout est rigoureusement a-sep-ti-que. Au mur, une affiche tout à la fois définit la longueur autorisée de vos cheveux sur la nuque et vous prévient en une image sans équivoque qu’au moindre flirt avec la came, qu’à la moindre complaisance à son égard, le chanvre, au lieu de se laisser fumer sagement, s’enroulera autour de votre cou pour une étreinte définitive... Brr! Heureusement que l’alcool, lui... mais j’apprendrai vite, ô déception, que ce pays puritain, ce supermarché victorien, ce respectable puits d’ennui a réussi à en rendre l’accès à tout le moins " malaysé ". On ne l’a pas vraiment interdit, bien sûr. On respecte trop les vices coloniaux! Néanmoins, on les décourage... C’est dommage! Ce sont leurs vices qui rendent les anglais humains.
Bref, je poireaute avec tout le monde dans la file à la douane, pour des formalités qui, comme d’habitude, me semblent longues et superfétatoires. L’occasion de quelques réflexions grandiloquentes sur cette planète qui, nom de dieu, est tout de même à tout le monde. Je rumine les yeux à terre jusqu’à ce que s’encadre dans mon regard une paire de pompes bien cirées et bien british, surmontées de deux bas en coton à grosse côte, cols roulés d’où émergent deux genoux chauves et impassibles aussi nickels que les godasses. Après un pareil prélude, le regard continuant à remonter, passé le traditionnel short trop large style auvent de hotte de friterie, je m’attends à croiser un regard bleu délavé surmontant une moustache rousse, hérissée et hystérique, fleurant bon le whisky écossais. Bernique! Sourire aseptique et asiatique, regard aseptique et asiatique, odeur d’eau de toilette au coco très sucrée et très asiatique. Tampon... Sourire de faïence... Tampon... Un autre sourire de faïence. Fourré d’autorité dans un taxi par un flic absolument indiscutable. Propreté, autorité! Ça m’énerve. Travail, famille, patrie, ça ressemble. Pas étonnant qu’on ne boive guère ici. L’horreur de l’alcool m’a toujours semblé aller de pair avec la rigidité, la rigidité avec l’ordre, l’ordre (nouveau) avec la maniaquerie, la mesquinerie, l’antisexe, le puritanisme malsain et pour tout dire ... le fascisme. L’abstinence est un comportement pré-fasciste, rance et pisse-vinaigre ... cela sent le vomi et le lait suri... J’en suis là de mes réflexions sociologiques, quand, brusquement, sans crier gare, le véhicule prend feu. On ne peut pas tout avoir! Ici, les compteurs marchent mais les taxis brûlent... Au prix où ils sont, c’est du gaspillage!
Vingt-deux kilomètres plus loin... (vingt-deux kilomètres avec un autre taxi mais sans arnaque) : Kuala Lumpur. Cela se traduit : l’estuaire bourbeux. Cela promet! Un million d’habitants, une monarchie élective, une très importante communauté chinoise, un apparent dynamisme, un modernisme en béton cuit sous l’équateur, une politesse froide, l’islam, et l’alcool rare... Tout un programme! Trois cent trente mille kilomètres carrés d’ennui en perspective.
... Préjugé? Peut-être! Mais je n’ai pas bonne impression. Une sorte de Suisse asiatique, tout un lumpur où l’on s’enfonce, où l’on s’englue... et des dimanches, mon cher, des dimanches plus anglais que nature. J’en découvre un, progressivement, le front collé à la vitre de la chambre du Holliday-Inn de Jalan Pinan Merlin, contemplant bêtement une fête de gymnastique à l’école des filles qui me fait vis-à-vis. Jupettes bleues et socquettes blanches! Victoria a semé à tout vent, ensemencé toute la planète de petites corolles bleues et blanches, particulièrement nombreuses autour d’un biotope nommé " collège ".
Bon! Pas la peine de glander, je ne suis pas encore assez amoché du prépuce pour que ça me fasse gamberger les échalotes... Vite dehors, dans la fournaise humide, le long de longs rubans de béton. Toute la ville n’est qu’un noeud d’autoroutes hérissé des frites verticales des gratte-ciel . Une maison malaise de temps en temps : le charme du bois des murs, du toit de feuillage. Il fait vraiment à crever, collant, sucré, gluant. Je sprinte d’une galerie marchande à l’autre, d’un air conditioning au suivant, feignant de m’intéresser aux jeans Lévi’s de fabrication locale à deux cents francs belges. Bu l’un ou l’autre gin-tonic sous les ventilateurs parfaitement anachroniques d’un vieil hôtel de style colonial, le seul un peu marrant à KL. Fermé les yeux pour imaginer, comme dans un film des années 30, l’errance de l’un ou l’autre écrivain irlandais alcolo ou même rongé d’opium entre les fauteuils en rotin du bar. Toute cette scène se tourne dans la pénombre. D’ailleurs dès que l’on entre quelque part, la pénombre est là : une étuve brune et ocre. Tout est brun et ocre, depuis les sarongs des serveuses jusqu’aux murs, en passant par la terre et le toits des maisons. Au Népal, régnait aussi l’or et le brun mais l’écarlate omniprésent rendait le coup d’oeil plus gai. A peine rentré, le froid du climatiseur vous glace. Les vêtements sont humides dans le placard. Le rideau de l’obturateur du Minolta se bloque. Elle sent le moisi, la nuit équatoriale. Merde!
Dans l’ambiance étrange, victorienne encore, et confinée d’un restaurant-wagon de luxe plus Jules Verne que nature, repas en tête-à-tête avec mon moi-même et du poulet sauce cacahuète. Il me fait mal mon moi-même... " Tristes tropiques ", le titre m’est revenu spontanément à la mémoire. On traîne à table, on se saoule un peu, on s’achève dans sa chambre, devant la télé à six chaînes à l’américaine. On sombre dans un sommeil très anglo-saxon lui aussi, entouré des vapeurs d’un bon whisky. Ronflements d’origine garantis. Ma dernière pensée lucide va à la chère Europe, cette vieille merde en train de crever de sénilité, cette granny si chouette tout-à-coup quand on a vu le reste! Ici, en Asie du sud-est, c’est le nouveau Far West, l’argent rapide, le capitalisme sauvage... " Terima kasih "! Merci bien. Pas pour moi... " Selamat "! A la prochaine!
Bref, après cette crise de paranoïa éthylique, réveil pénible, vaseux et migraineux, dissipé à grand peine par les bulles de la bière de riz (drôle de breuvage!).
Le téléphone!... On m’annonce dans un anglais fort peu compatible avec le mien, que quelqu’un m’attend : un type avec un nom incompréhensible... Peut-il monter?
- Nein, no, niet, surtout pas! Z’avez pas vu la pancarte qui vous déconseille formellement d’ouvrir à un inconnu? (Si, si, en lettres rouges, là, juste à côté du gros verrou à chaîne)... Alors qu’il m’attende en bas n’est-ce pas, bien sagement... j’arrive. Qui cela peut-il être? Je n’attends personne...
Pauvre Lim Fook Lim, le plus sympathique guide chinois de tout KL et peut-être bien de toute la Malaisie...! Des kilomètres de méfiance plus tard, quand je me suis remis entre ses mains pour visiter la forêt " vierge ", j’ai pu apprécier toute la valeur de son efficacité et la chaleur de son amitié. Excuse-moi, vieux, de t’avoir si mal reçu. C’est la faute de tes excités de compatriotes. (Mais sont-ce bien pour toi, des compatriotes?). Tu remettras mon bonjour à ta charmante, prévenante et silencieuse épouse, celle qui pendant que tu me faisais arpenter le chinatown local de Petaling street et que tu me goinfrais de toutes les spécialités possibles, marchait sagement et chastement à tes côtés, celle avec qui tu échangeais des regards si chargés d’amour contenu que je ne pus m’empêcher de bêtifier :
- Vous semblez aimer beaucoup votre fiancée.
Sourire énigmatique, puis, en pesant bien les mots, la réponse :
- Ici, mon cher, les femmes on ne les " aime " pas, on vit avec. Vous autres occidentaux, mettez la charrue avant le buffle, vous ressentez une émotion, vous en faites toute une littérature et vous épousez... pour découvrir ensuite seulement si, dans le quotidien, vous pouvez vivre ensemble, c’est-à-dire faire équipe. Nous chinois, faisons le contraire. Nous commençons par nous demander si nous pouvons être de bons partenaires, après quoi, si le sentiment est là, nous épousons.
Histoire de ne pas me faire perdre la face, tu as alors ajouté avec condescendance :
- Mais, même comme ça, nous nous trompons souvent!
Décidément, " cuaca di sini panas " (il fait chaud)! Tout, plutôt que de cuire dans ce béton. Je m’entasse dans la bagnole de Lim avec un autre chintok un peu engoncé dans ses responsabilités de jeune cadre moyen et une malaisienne un peu distante, plutôt moche et plus musulmane que nature. Direction : la jungle mon petit père, les tigres, les nuages de moustiques, l’enfer vert. La plus vieille jungle du monde (cent millions d’années). A nous la cité perdue de l’île de Pabang, le dragon fabuleux du lac Chini, la rencontre inespérée du " Grand Pied "... Direction, le parc national du Tamang Negara puisqu’après tout il recèle encore, paraît-il, quelques coins inexplorés. On roule. Lim grignote ses petits piments. Il le fera tout le voyage... Comment ne s’étrangle t-il pas? Mystère... J’ai essayé... quelle horreur! Poussière, fournaise, panne de climatiseur, auberges chinoises, et cette odeur de piment rouge que Lim trimballe après lui. Conversation nulle. D’abord on crève, toutes les vitres fermées parce que la température est encore plus dingue dehors. Ensuite mon anglais n’a pas l’air d’être le leur. Ensuite la malaisienne fait des timidités et l’autre chinois des pudeurs, ça promet!... Et merde! Ça bouchonne... ça bouchonne à perte de vue! On va cuire dans le fer blanc de la Nissan Motor comme dans un four à micro-ondes. Lim et moi préfèrons sortir, remonter la colonne des bagnoles. Le spectacle est peu banal : pique-nique général à l’ombre des chassis. Des kilomètres plus loin : la barrière. Celle du passage à niveau. Fermée depuis quatre heures déjà, je me suis renseigné! Le train n’est toujours pas là mais bien le garde-barrière, casquette et drapeau à la main, qui consulte à tout bout de champs sa montre japonaise d’un air de moins en moins professionnel et de plus en plus déconcerté. Des cris fusent, qu’il ignore. Il leur tourne ostensiblement le dos. Tant de mépris met le comble à l’exaspération et déclenche un concert de klaxons. Dignement, mais visiblement un peu effrayé et de moins en moins résolu sur la conduite à tenir, notre homme rentre dans sa cambuse. C’est ce qu’attendaient deux ou trois énergumènes qui se précipitent, lèvent la barrière, klaxonnent à tout va et s’envolent littéralement dans le soulagement hurlant des bielles en chaleur et un nuage de poussière un peu démentiel. Sprint tous azimuts vers les voitures. Ceux qui rejoignent la leur trop tard pour suivre immédiatement le mouvement se font copieusement engueuler. Heureusement, notre deuxième fils du ciel a eu l’intelligence de se mettre au volant. Hop, en route! Nous n’aurons jamais de nouvelles du train fantôme. Sans doute s’est-il perdu dans un nuage de chaleur quelque part entre KL et Bangkok. Il roule à l’heure qu’il est sur cet autre mythe qu’est le pont de la Rivière Kwaï . Tant pis pour lui! Grand bien leur arrive à tous deux au pays des imaginaires un peu fous.
... Kuala Lipi, Kuala Tembeling, ça défile... Jerantut : 30 miles! Tiens! Enfin un bled dont le nom ne signifie pas estuaire, ni confluent, ni marais! Il paraît que c’est notre embarcadère. Moi, j’ai soif! Une de ces soifs faites de vraie soif, mais aussi de l’impérieuse nécessité de calmer l’énervement tortillé dans mes fibres depuis que je me sens escorté des deux ostrogoths mâle et femelle qui se livrent derrière, à chaque chaos, à des prouesses dignes de très vieux yogis, pour ne surtout pas se toucher. Le cul au frais, trempant dans la flotte sur la banquette étroite d’une pirogue, je vais avoir tout le loisir de méditer sur la différence interculturelle. Pendant que j’entame fébrilement ma réserve de bière de riz hâtivement reconstituée à l’escale, je subis les susurations incessantes de la malaisienne, (tiens, elle avait quand même une mi-voix celle-là?)... " Nice... so nice "... Alors qu’il n’y a vraiment rien d’autre à voir que ce vert végétal qui défile sur chaque bord, puis finalement par dessus, et se resserre, se resserre...
Le ruban d’eau bourbeuse a l’air de m’engouffrer dans le gigantesque trou du cul de la nature verte. C’est pas dieu possible, ça doit se terminer en anus de vache... ou de buffle d’eau... De temps en temps, on se retrouve dans les rapides qu’il faut remonter à grand renfort de " Accrochez-vous, sir! "... " Attention, sir! " S’accrocher à quoi, bon dieu? A cette bordel de merde de pirogue? Et si elle se retourne, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse?
Ben... justement!
- Nagez sir!
- Ok! Ok! Je nage et je m’essore à peine qu’on recommence...
Un bain tout frais, par cette chaleur, vous pensez!
Je suis un peu déçu, je m’attendais à du bruit, les cris des singes, le jacassement des oiseaux. Mais rien... Le grand silence couleur de rhubarbe. Seule trace de vie : un paon sauvage, étrange silhouette d’ archéoptéryx qui nous survole. Vide et silence de nef de cathédrale. C’est un peu angoissant, générateur d’une sorte de respect religieux.
Est-ce la bière? Je me calme, je cesse de déconner et de pester, le silence me gagne, m’étreint la poitrine. Ça devient long, interminable, monotone et dangereux. Un orage en aval, dont nous n’avons même pas connaissance, et en une demi-heure, le niveau monte de plusieurs mètres. Le malais qui joue de l’ Evinrude à l’arrière et le malais qui zyeute le passage à l’avant n’ont pas l’air de se tracasser. Bon! Alors moi non plus... Le temps d’écluser trois Shanghai beer, voilà Kuala Tahan, simple confluent entre deux cours d’eau avec un petit embarcadère pour les pirogues. Une dizaine de bungalows. De quoi suffire provisoirement à mon bonheur. J’ai vachement envie d’un lit.
Evidemment, confort sommaire. Un ventilo asthmatique bien incapable d’effrayer les moustiques fait pourtant voler élégamment les pans du baldaquin de la moustiquaire. Le choix : l’autocuiseur ou la démange... Je choisis la chaleur. Hélas, pas ce cher Lim qui remet derechef l’engin en marche. Il a trouvé un excellent moyen de se faire du pognon sur ses frais généraux, celui-là! Il s’est débrouillé pour occuper gratis le deuxième lit de ma chambre. Je pense à son prochain mariage, ça m’attendrit et je rengaine mon désir d’intimité. Je fais celui qui n’a rien vu, rien compris. Les chinois ont horreur de perdre la face et moi je tiens à mes amis.
Trois jours de farniente. Baignade rivière pour admirer la pudeur musulmane : notre indigène plonge avec son maillot une pièce sous sa robe en coton. Le drame des censeurs du sexe c’est que sans doute, ils n’ont tant de facilité à sévir que parce qu’ils n’éprouvent eux-mêmes aucune tentation victorieuse. Comment expliquer sinon à ces grands puceaux à quel point une robe mouillée peut, en moulant les galbes ad hoc, soulever l’intérêt (restons polis) du mâle à l’oeil inquisiteur? Le nu, lui, est antiérotique! Mais chuttt! gardez ça pour vous et profitez-en!
Il faudra bien passer aux choses sérieuses. Je m’ennuie ferme et puis, tous ces sagouins qui m’ont surnommé " Mister Beer " ironisent dans mon dos : " Le belge là, il va rester au bar tout le séjour " Et merde! Haut les coeurs! On va voir ce qu’on va voir!... Le whisky (l’ai-je déjà dit?) est un puissant adjuvant des grandes décisions.
Ce soir là, en écoutant, sous le floup-floup du ventilo géant de la terrasse, tomber les hectolitres tièdes d’un nuage tropical, tututant ma bouteille de gnôle soigneusement entrelardée de boîtes de bière de riz, l’archange de l’aventure, tout rose avec sa tête d’éléphant est apparu sur l’écran de mes rêves :
- Crac!
- Bonjour!
- Toi courageux, toi imiter Fawcett, toi partir en jungle, toi envie voir leurs gueules quand toi raconter en exagérant beaucoup.
- Oui mais...
- Crac!
Il avait déjà disparu.
Quand un ange vous dit ça... ça fait un choc. On ne peut pas le contredire. Il faut ce qu’il faut. Il faut y aller. Se donner le genre de type à Fawcett et tout et tout. Avec ma tête un peu major Thompson, ça devrait aller... J’en parle tout de suite à Lim. Demain, dégrisé, j’oserai peut-être plus. Il va m’arranger ça... C’est promis.
Et voilà pourquoi, le cul par terre sous un auvent de feuilles, face à une nana édentée qui sent le vieux tabac en me foutant plein l’oeil le spectacle de son sexe un peu fatigué, j’attends... J’attends mon futur guide. Un Orang-Asli tout ce qu’il y a d’authentique. Très sauvage, garanti par Lim. J’ai un doute en zyeutant les quelques casseroles en alu parmi lesquelles trône la rombière! Doute confirmé par le transistor qui pend à un mât. Cadeau touriste anglais, paraît-il. N’a plus de piles. Gardé pour faire joli! Tant mieux. Qui a dit que ces gens étaient des primitifs? J’ai tant souhaité, depuis, que mon voisin de Belgique fasse de même. En tout cas, il ont une notion du temps différente, élastique. Quand je m’impatiente, j’ai droit à :
- Man come soon... come now!
... Il y a ainsi quarante-huit heures qu’il arrive tout de suite. Je dors au bungalow, bois ma bière, bouffe mes cachets de sel, vais tenir compagnie à la belle à la jungle dormante et reviens me foutre au pieu... Patience!
On a bien fini par s’en aller... Où? Je ne sais pas. Au fond, la jungle, c’est simple : un pas, " tchac "! (coup de machette en bas) ; un pas, " tchac "! (coup de machette en haut)... (ou à droite) (ou à gauche) ... Un pas. L’impression d’être un ver creusant son chemin dans une feuille de chou vert. Forant son tunnel dans ce désert de feuilles de rhubarbe. Il fait presque noir. Noir et vert et c’est tout. Et marcher et marcher et silence étonnant. J’avais imaginé des fleurs fabuleuses, des animaux gueulards à s’en claquer les esgourdes contre les troncs d’arbres. En fait de bestioles, au menu (le leur) : moustiques, sangsues et vice et versa. On marche, on marche... On se surpasse, on se drogue de fatigue. Ça monte, ça descend. Le casse-pattes, les montagnes russes. Nous avons grimpé (je le saurai plus tard) à plus de mille mètres. Je crève. Mais, mystérieusement, je me sens bien, en accord avec les choses comme le " primitif " qui me balade. Parfaitement adapté, lui. A l’aise comme moi sur le boulevard d’Avroy, en train de trimballer son martien en laisse et de le faire voir à toute la forêt. Polie, la forêt. Elle se tait. Toujours le grand silence. Mais j’ai l’impression qu’elle ricane dans mon dos.
J’ignore comment mon cicérone se dirige dans ce fouillis, j’ignore aussi comment il repère le singe, ou l’iguane, ou la quelconque bestiole crépusculaire qui va nous servir de repas du soir.
-Look! Sir! Monkey! There!
There, je ne vois rien, strictement rien! Et floup, à trente mètres, la fléchette de bambou dans l’oeil. Tout ça avec une sarbacane de deux tiers plus courte que celle des indiens d’Amazonie! Or donc, le soir, quand on a enfin trouvé une clairière ou (oh délice!) une plage de cailloux au bord d’une rivière, moi moulu écrasé, réduit à un petit tas de merde, on passe aux délices de la bouffe (voir menu plus haut). On s’assied dans un coin sec avant la pluie qui occupe toujours la dernière heure du jour. Un petit feu pour cuire le monkey comme un bébé à la broche, le briquet en batterie pour brûler le ventre des sangsues et les obliger à me lâcher la couenne, un petit balai de feuillage pour écarter les fourmis grosses comme des guêpes et les guêpes grosses comme des hannetons et on peut enfin un peu rêver en regardant passer de superbes papillons géants tout-à-fait psychédéliques.
Après le repas, pas de veillée, pour cause d’incompréhension linguistique mais aussi, de toute façon, de guide taciturne. On dort dans son hamac... du moins après une ou deux nuits d’insomnie, le temps de se faire aux singes qui vous chient dessus, aux araignées et aux serpents qui ne voient pas pourquoi cette grosse branche qui bouge là (votre jambe) serait différente d’une des milliers d’autres où il est permis de ramper, manger, voire forniquer.
A l’aube... Le bagne! Marcher... Marcher... Merci à l’archange rose de l’aventure! Je le voue aux gémonies. J’espère qu’il va choper le sida des chérubins ou un autre sale truc dans ses amours illicites d’ange. Qu’est-ce que j’ai été foutre là dedans? A jeun, depuis quelques jours, le ridicule de ma situation m’apparaît clairement... Pure gloriole! Même pas pour épater les autres! Pour m’épater moi! Lamentable!
Le guide voit bien que je traîne la patte, je dois le ralentir considérablement. Heureusement que, pour lui, le temps n’existe pas! Il est d’une patience, d’une indulgence! Une vraie nounou, m’indiquant les fruits bons à manger (il y en a de succulents), m’offrant généreusement une part de sa récolte de larves jaunes. (Allez donc refuser!) Et il sourit. A tout bout de champ. D’un air de dire : désolé! désolé!
Désolé de quoi, bon dieu?
De ma connerie qui m’a fait grimper un escalier trop haut pour moi? De n’avoir pas à m’offrir dans son chez lui végétal le confort des palaces de KL? De ne pas pouvoir me dire : " Frère " en bon anglais? De repousser les offres du gouvernement qui lui attribue des terres arables pour essayer de le sédentariser? Désolé d’être sous-développé? Mais, bordel de Dieu, ces gens-là ne sont pas sous-développés! Ils sont non-industrialisés, c’est tout. Et leurs valeurs ne sont pas les nôtres et ils ne se tracassent pas pour leur santé, ils ont à bouffer et ils ont la PAIX!
C’est en rentrant à K.L. avec quelques kilos de moins, après une grosse semaine de voyage en pays préhistorique que je vais comprendre et sortir de mon mythe à la Jean-Jacques Rousseau. Trop épuisé pour lire ou seulement sortir, je me fais l’oeil vague devant la télé. Télé stupide. Télé US. Cinquante deux centimètres en diagonale : le miroir d’un monde, d’un idéal au ras des pâquerettes, d’une culture de poudre à lessiver : l’american way of life. Dieu du ciel! Ces pauvres gens n’ont donc pas d’autre alternative? Même plus celle de rester tranquillement dans leur non-développement? Aujourd’hui c’est vivre américain ou mourir dans la merde des bidonvilles (de ceux qui n’existaient pas avant la colonialisation ). Même plus le choix de virer communiste : ça fait déjà démodé. Voyez les villes : KL est une mosaïque de béton découpée par les autoroutes, une ville sans trottoir où le piéton se sent traqué, une sorte de New York asiatique en plus propre!
Côté acculturation, je n’ai encore rien vu, le pire est à venir, mais j’ai là une belle image de ce qui attend l’Europe dans pas tellement longtemps si nous continuons à nous laisser envahir par la culture (j’ose à peine employer le mot) d’outre-Atlantique. Tiers-monde-Europe, même combat! Pourquoi pas? D’autant plus qu’eux se sentent volontiers (dixit Lim) sur la même longueur d’onde que nous, considérés que nous sommes comme un peu moins matérialistes, un peu plus civilisés que les américains. Hélas, ça ne pèse pas lourd face aux lois du business! Je cause de tout cela une dernière fois avec mon frère jaune en réarpentant les trottoirs grouillants de Petaling street.
La fatigue de la jungle m’a vraiment déboussolé. Je ne dors qu’à coup de mogadons (en vente libre au drugstore). Cela forme avec l’alcool un cocktail explosif qui me détruit la méninge, me perfore la mémoire et me fait faire une fameuse connerie : pendant vingt-quatre heures, je vais mettre sur pied de guerre tout le Holliday-Inn de KL en sollicitant l’intervention (musclée) des " shérifs " locaux. Tout le personnel, du directeur à la préposée aux W-C, va passer à l’interrogatoire avant que je me rende compte que ce fameux passeport, ces fameux travellers chèques qui avaient disparu de la poche gauche de mon sac, dans ma chambre, en mon absence, se trouvaient en réalité dans la poche droite du même sac. Ce à quoi ni moi, angoissé, ni le directeur de l’hôtel, stressé, ni les Sherlock Holmes à colt magnum n’avaient visiblement pensé!
Honte! Envie folle de me transformer en cancrelat pour rentrer sous le balatum. Plates excuses. Le directeur, soulagé, rit... jaune. Les flics, eux, ne rient pas. Pas du tout! Pour me consoler, Lim, décidé à me remonter le moral à tout prix, m’emmène dîner au Mac Donald local.
-Si, si, mon vieux! Cuisine occidentale très bon aussi que chinoise! Tu avoir besoin un peu chez toi!
Atroce! Coincé! Je ne peux pas refuser... Et en plus c’est hors de prix. Au menu : poulet frit et " frites "... Le tout baignant dans l’odeur si apéritive du kretek ... Si la vésicule biliaire vous en dit!...
Enfin seul dans ma chambre, une chanson de "beau dommage" dans sa version Félix Leclerc se met à m’obséder :
" Ça ne vaut pas la peine de laisser ceux qu’on aime pour aller faire tourner des ballons sur son nez "!
Tu parles, Pénélope! Je suis ici à claquer une petite fortune, un fric dont j’aurais bien besoin pour vous installer, tes gosses et toi, nous planquer quelque part en attendant l’holocauste nucléaire qui, j’en suis sûr, ne saurait manquer... Je serre convulsivement le collier de cauris maliens que tu m’as passé au cou en guise de porte-bonheur. Je verse une larme sur le sarong de batik qui attend tes seins au fond de la valise... C’est le rituel d’apitoiement de vingt heures. J’en viens à bout en même temps que de la bouteille de whisky dégottée ce matin. Couché sur mon lit, mon esprit dérive au souvenir de ce Français tout vu, tout vécu. Rencontré dans quel bar?... Quand?... Je ne sais plus. Derrière les vantardises on retrouvait pourtant tout le dérisoire de la condition du voyageur : Fuite (de quoi?), solitude, curiosité insatiable, amour du départ, déception des atterrissages... Quel besoin de se faire valoir avec ses récits de chasse à l’éléphant en Afrique? Il me faisait pitié. Pitié aussi ce jeune Américain qui se plaignait dans le livre d’or du camp d’avoir trimballé en vain jusqu’au milieu de la jungle sa planche à voile. O innocence! Ça me rappelle que moi j’aurais tout de même bien aimé voir un tigre ailleurs qu’au zoo... Tant pis!
Le Taman Negara est un endroit où on peut trouver seulement ce qu’on a amené avec soi : l’amitié si on est capable d’en donner, le sourire, si on est capable d’en faire, la victoire sur soi-même, si en soi il y a quelque chose à vaincre.