chaque jour est un bon jour
(proverbe zen)
pantalonnade bouffonne en 6 ou 7 tableaux (c'est selon et surtout c'est comme on veut !)
Personnages:
Barrigundo: Mercenaire Wallon de l'époque de Charles-Quint,joyeux drille un peu enveloppé, la cinquantaine
Flacco :Idem, la trentaine , genre perche à haricots
Une forme cadavérique , larvaire, évolutive et féminine
Professeur Vivisexius: psychanalyste autrichien détenteur de vérités premières
Quatre arabes mâles
Une arabe femelle dont le voile laisse supposer des traits ravissants
Le Sphinx
Bouddha
St Michel
Le dragon
Dieu le père
La Ste Vierge
Une statue Loquace, susceptible et intéressée
Un prêtre
Des processionnaires
Un violoniste
Des masques
Un marais putride
Un désert assoiffant
Une maison
Une ville
etc… etc…
1erTableau
Dans une atmosphère brumeuse, apparaissent deux soldats en costume de mercenaires Wallons de l'époque de Charles-Quint.Ils semblent fatigués et passablement dépenaillés.
Fl: Tu as vu! Ils ont à peine eu le temps de lever le camp! Nous avons fondu sur eux si vite et si fort qu'ils se sont enfuis comme des lapins.
B:Oui! Mais Ils ont filé si vite et si loin que nous les suivons à peine à la trace ...A quoi bon chasser encore ce lièvre fantomatique qui nous glisse toujours entre les doigts pour surgir ensuite sur nos arrières et désorganiser notre intendance? Ils vont nous faire crever dans ce trou pestilentiel, fils! Deux jours que nous courrons cette fange...Heureusement que j'ai prévu de quoi survivre! S'il fallait compter sur la roulante!...
(On entend un appel de trompe)
Fl: Écoute! ! Les autres continuent. On ne va pas rester là !
(il s'élance dehors)
Vite! Sus! Sus! A mort! A moi!
B: (Un mouvement pour le suivre puis se ravise)
Eh! Attends! ...Ah, jeunesse!...Et quand veut-il que je mange, que je dorme et que je boive? Toutes choses pourtant bien indispensables au bon fonctionnement du fantassin! ...Patience!
(il s'assied)
Voici de quoi lubrifier à souhait ma panse, ma cervelle et les deux besogneuses chargées du pénible soin de trimballer le tout.
(Il étend ses jambes)...
Là, étirez-vous mes enfants. Ce tapis de mousse vous convient-il? Ou ne préférez-vous pas le chatouillement dorlotatoire du serpolet?
(Un appel de trompe plus lointain) (Barrigundo hoche la tête, hausse les épaules et croque à belles dents dans un saucisson. Il utilise ensuite cet engin pour faire un bras d'honneur en direction du susdit appel)
Cours toujours, mon bonhomme! ...
(Il boit)
Aah! Cela fait douce musique et joyeux concert en ma tripaille!
(il empoigne une autre bouteille)
Deuxième mouvement: Allegro con pizzicato ...à petits coups! Troisième mouvement: largo con brio et à gogo d'al capo al fine!
(il boit à longs traits, s'arrête pour respirer et s'étrangle de rire)
Et ce gâche métier qui patauge! Il faudra bien que je rejoigne cet imbécile
(Un appel de trompe! encore plus lointain)
...Merde! Ils s'enfoncent de plus en plus dans les marais, ma parole!...Folle engeance que les crabes qui rongent par l'intérieur le cerveau de notre capitaine.
(Il se lève)
Hé! Flacco! Attend-moi compagnon!
( Un peu ivre, il rote et titube)
Seigneur ! recevez l'hommage de cette partie de mon intégrité retournée à votre sainte nature et que chaque chose chante ainsi votre gloire à sa propre façon qui est aussi la votre et que le contenu s'exhalant perpétuellement du contenant, lequel est lui même partie du contenu ... ...Enfin, Seigneur, que les fumées de ce bref holocauste vous soient agréables quoique quelque peu frugales et...
(Appel de trompe)
et ...et protégez-nous du mal
(il se signe)
du capitaine et des moustiques des marais, Amen!
(il sort) (L'éclairage change et donne d'autres ombres)
Fl:(en coulisses)
Hooo! Quelqu'un? Hooo là? Barrigundo, ou es-tu? Barrigundo?
(Il entre en scène)
La peste soit de ce vieux débris! Barrigundo, réponds-moi ! Barrigundo?...Plus un bruit! C'est comme si l'horizon s'était vidé d'un coup.
(très faiblement, un appel de trompe devant lui, un autre un peu plus tard derrière, à droite, à gauche. Flacco court dans toutes les directions. A la fin, il s'assied, essoufflé)
Inutile, je ne les retrouverai jamais. Maudit pays où chaque trou d'eau vous renvoie l'écho de vos propres pas, où chaque touffe d'ajoncs possède mille soeurs parfaitement jumelles! ...Et voici que le soir tombe. Je suis complètement égaré. Dieu sait quels monstres hantent ces marais putrides? Quels sombres maladies y rodent, fantômes blafards portés sur l'aile translucide des anophèles ...Seigneur! Le soleil se couche! Serait-il dit que pour la première fois, j'aurai manqué l'appel du soir?... Essayons encore de nous orienter ...Voyons, n'ais-je pas déjà vu cette souche?...Mais aussi n'est-elle pas semblable à mille autres de ces tabourets rabougris auxquels j'ai reposé mon courage défaillant? Si seulement on distinguait les étoiles!
(l'obscurité s'est faite entretemps. Entre Barrigundo. Ils se croisent sans se voir).
B:Pénible promenade que celle-ci! Voici qu'à force de trébucher dans les mardelles, j'ai la panse couverte d'un froid manteau de boue humide, comme un sanglier sortant de sa bauge ...Enfin, si cela nuit au bon fonctionnement de ma cornue intestinale, cela protège au moins des moustiques!
Fl:(avec effroi)
HA! Une fondrière!
(il tombe)
B:(bas)
Saint Bernardin mon patron, qu'est ceci?
(bravache, à haute voix)
Qui que tu sois, créature échappée de l'enfer, spectre né de la pestillence des feux follets, succube exproprié du monde des suce-moi ça...
(pendant ce temps, Flacco se relève lentement en se frottant les membres)
Seigneur! Ca remue!...Epargne-moi, envoyé de Béhémoth, démon tout exprès formé par son souffle pour châtier mon ivrognerie...Je te promets un pèlerinage à notre Dame de Wégimont...sur les genoux, grand épouvantable...Je...J'entrerai au couvent, grand exécrable...
Fl: (à part)
Quelle chute! Je suis trempé et moulu jusqu'aux os, ma tête tourne. Mais...suis-je bien réveillé ou flotte-t-il vraiment dans cette désolation une odeur de vieux genièvre?...Ou bien ma chute fait délirer mes sens ébréchés ou..........une seule source semble capable de débiter en ce lieu un tel parfum!
(il crie)
Barrigundooooo !
B: (tremblant)
Oui, oui, Grand Hideux! Je...enfin, vous voyez jusqu'où je vais...je ne boirai plus !
(Flacco s'avance vers lui et le saisit aux épaules)
Fl:Oh! Le magnifique serment! Rassure-toi, compagnon et cesse de faire tremblotter ta bedaine, il s'en échappe des vapeurs alcooliques si concentrées que le moindre feu follet allumerait sur ta tête une furieuse et déflagrante pentecôte!
B:Flacco! Sacré gamin! Quelle idée de sortir ainsi de terre! ...Tu fis en leur temps de meilleures plaisanteries !...J'ai le coeur fragile, compagnon ! Mais, coupons là et buvons à nos retrouvailles!
Fl :(arrête le coude déjà levé de Barrigundo)
Ce n'est pas le moment, nous sommes bel et bien perdus.
B: Alors, buvons à notre perte!
Fl: M'écouteras-tu, outre à vin, stupide dame-jeanne? Nous avons du tourner en rond.
B:(complètement ivre)
Tout tourne en effet en rond autour de ma tête ! C'est un fameux limonaire!
Fl: Que faire de cette barrique? Je ne puis tout de même pas le porter sur mon dos!
(il essaye)
B :Je suis porté sur l'aile des anges...Serais-je déjà mort? ...Oui, de soif !
(il porte un cruchon à ses lèvres, le geste fait déraper Flacco qui s'étale )
Fl:Et mêêêêrde!
B: Il y a comme un hiatus, Seigneur! tes anges ont du trainer dans les corps de garde du temps de 1a guerre éternelle entre le bien et 1e mal!
Fl: Bon, j'ai compris, attendons le jour. De toutes façons, dans cette purée, on voit à peine l' extrémité de ses mains.
(Il se couche à côté du corps écroulé de Barrigundo dans l'espoir bien évident de prendre un peu de repos)
B:(en plein délire éthylique)
Je me souviens déjà du temps où j'étais sur la terre...J'étais...dans la marine...Ah, les escales! Les bordées aussi!
(avec reproche)
Seigneur, ton paradis tangue comme le pont d'une frégate sous le souffle de l'aquilon
(il crie)
Tous les séraphins dans la mâture ! Carguez le grand cacatois et mettez en panne, bougres de fainéants! ...Je ne veux pour me bercer que la molle ondulation de mes rêves !
(il chante)
Tantum ergo sacramentum...etc
Fl: La paix! Pour l'amour du ciel!
B : Mon cher, la paix et l'amour du ciel sont des biens précieux, reçois les donc de mes mains en témoignage de notre précieuse amitié.
(il l'assomme avec son cruchon)
...Magnificat Deo gracias Gloria et lux fiat et credo in saecula saeculorum amen!
( ce que marmonnant il s'endort sur Flacco) (appels de trompes très loin)
2eme tableau
(Même lieu, mais agrémenté d'un petit matin froid et triste et gris)
Fl:( se tâtant 1e front) Où suis-je?
B:(s'étirant) Quel endroit, mon dieu, pour un paradis!
(il se frotte les yeux)
Fl:La couleur du brouillard a viré du bleu au gris ...à part ça, rien de changé! C'est ici le seul signe auquel le monde se renouvelle chaque matïn...Nous n'y verrons pas plus clair, compagnon! N'importe! Il faut marcher!
B :Va, je te suis!
(Flacco sort)
Pas de danger! Dans quelques minutes , il sera ici, un peu plus crotté, les yeux rougis de s'être cogné la tête contre le brouillard, la rétine folle de mirages, l'oreille emplie d'appels de trompe et des certitudes variables de la brume!...Tiens, où ai-je fourré ma divine compagne? Ma Vénus aux hanches renflées qui m'abreuve par sa bouche d'un puissant jus de réconfort?...Ah, te voilà enfin! Tu voulus me fuir, hein, catin!
(il l'agite)
...Elle est vide!...Triste femelle avide d'indépendance!...Mais je suis injuste avec toi ma mie ! Sans doute, ne pouvant plus me servir, tu voulus te dérober à mes yeux pour m'épargner avec tact les souvenirs qui sont a présent le seul fruit de tes entrailles... Ô âme sensible!...Je te garderai, ma mie. Maintenant que je ne pourrai plus dormir et oublier le monde dans les longs embrassements de tes lèvres… mais je ne crains plus le souvenir, ma belle ! Il s'efface en moi comme visage sombré dans les algues
(un silence)
...Quand je pense au pays, tout ce dont je me rappelle, c'est d'un bruit comme le tien, ma reine morte ...une fontaine, sans doute, au milieu d'un jardin plein de fleurs rouges. Une odeur lourde de feuilles et de terre...Un visage de femme...Ca se brouille ...Tu as tant coulé là dessus, mon épouse, que tes brouillards ont émietté les images de ma tête...Et à présent, te voilà couchée et creuse, plus morte que ne sont les Dieux...De profundis, requiescat et perpetuat memoriam in saecula saeculorum, amen! Bref, que tes mânes reposent en paix ! je transporterai ta momie comme le support froid de tes yeux rouverts sur cette vallée de larmes, ne trouvant plus qu'en moi-même le rire de ma tripe!
( Pendant cette tirade, Flacco est rentré et a assisté hilare au monologue de Barrigundo)
Fl:Alors, invraisemblable bavard, toujours à rêver ripaille?
B :Silence, homme fruste! Ma bouteille est vide et mon âme triste jusqu'à la mort ! ...Néanmoins, je suis plein de courage ...Les as-tu retrouvés?
Fl:(soupir) Non!
B.:Je m'en doutais, gamin! C'est pourquoi j'ai mieux utilisé mon temps en procédant aux funérailles de mes souvenirs.
Fl:Oh, ça va! Garde ta salive! Tout ce dont je puisse encore me souvenir, moi ...et mon souvenir est comme la cendre ...c'est d'une immense tache rouge sur le noir de ma tête, j'ai les yeux aussi pleins de sang que les mains.
B.:(sentencieux) Fils, tu tournes mal! Hier encore: discipline, courage et uniforme; puis ce matin pauvre traîne merde comme tout un chacun . Voilà une métamorphose qui honore le créateur et qui te profitera !
Fl:( poursuivant son idée comme s'il n'avait rien entendu)
...Tu comprends ça Barrigundo? ...Monter à l'assaut avec le sang qui te bat dans le sexe, te reposer dans des nuits peuplées de cauchemars rouges et le matin, réveillé par les tambours qui battent le rythme de ton poul pour te faire repartir!
B.:Fichons le camp d'ici ...Dans ce matin gris, le vent fait craquer trop de côtes dans les arbres ...On dirait des morts qui marchent sur des morts!
Fl:(impératif)
Écoute!
B.:C'est le vent dans les roseaux.
Fl:Ta gueule! Écoute!
(ils tendent l'oreille, on entend comme une mélopée à peine perceptible)
B.:(tirant son épée)
Qu'est-ce que c'est encore que ça?
Fl:Cette fois, en tout cas, ce n'est pas une souche...On dirait qu'il y a quelque chose qui bouge!
B.:Et ça sent! Seigneur, quelle odeur! Tu es sûr que ce n'est pas un cadavre en train de se décomposer?
Fl: Chut! Écoute!
(sur un monticule on aperçoit enfin une forme couchée qui commence à s'agiter en des mouvements de plus en plus amples, évidents, et saccadés)
La forme: Je naquis...je naquis...très longtemps ...je m'éveille des os... Je m'étire des hormones...je me souviens de mes nerfs, je mourus... je mourus un jour...je rappelle ...je rappelle, ne pas souvenir... revenons ...j'agite le bras gauche...regardez...regardez, je naquis, je naquis et mourus...la roue tourne, regardez, je bouge le bras droit, la roue a tourné...regardez...voilà que l'oeil se réveille... je vois ...regardez...je vois mon bras, je vois...regardez...Je suis, je tourne avec la roue ...ce qui tourne en haut est comme ce qui tourne en bas...à l'envers...regardez...je pense...(elle s'assied) car écoutez la parole survenue de la mort: me laisser dedans aller ma solitude pour ne penser plus...écoutez...petra autem erat Christus ...tourne ...tourne... J'éclate dans ma chair...ouvre...ouvre... ouvre ,corpus decrepiens, ouvre...je sens en moi un ventre je me rappelle du ventre...
B.: Saint André et Sainte Barbe! ...Qu'est ceci?
(Flacco lui met la main sur la bouche)
La forme:Ils entrent...ils entrent...les voilà qui reviennent ...la roue tourne et vous enfonce en moi...petits...petits d'hommes...rentrez...(elle pousse un cri de bête à l'agonie) la roue...le supplice ...la roue...j'étais, j'étouffe, je me souviens...j'étais...le choc, le choc, écoute, sens, respire, estoc, carnage, bataille, dévore, sens, écoute, mange , mange...j'avale, j'avale la nouveauté d'être, me voici, seule, nue, seule, si petite, si petite, écoute, vois, ...conseils...je ne peux pas vivre si petite écoute, la roue, la roue, presqu'au bout de son tour, le supplice...
(elle se recroqueville sur elle même)
tremble, tremble, mère, chaud, air, feu, eau...
(cri inarticulé, fumée, elle disparaît)
B.:(qui se passe la main sur les yeux et tâte sa bouteille)
...Ma pauvre vieille...si tu n'étais pas vide,, j'aurais quelqu'excuse...
Fl:C'est un pays de sortilèges, Barrigundo, où la fatigue nous hallucine... On dit que parfois, dans ces marais, certains gaz... De toutes façons, ce n'est pas vrai! ...Parce que ça ne peut pas l'être!
B.:Vraiment vu ou imaginativement ou hallucinativement et collectivement vu, vaut mieux faire comme si on n'avait rien vu du tout...Déjà que ce combat de l'ombre contre l'ombre ne me dit rien qui vaille...On dirait que dans ce pays de fous se sont donnés rendez-vous toutes les fumerolles du sabbat...on croit saisir une branche et c'est un fantôme, on croit courir après un fanal et c'est un feu follet ...Nous sommes mal partis, petit ! les nôtres sont introuvables et toutes les illusions du brouillard nous rongent au coeur d'un incurable cancer ...C'est vraiment une sale guerre...contre les spectres!
Prof.Vivisexius: (surgissant de derrière une souche en complet veston, cravate, pochette, grosses lunettes)
Contre VOS spectres, jeune homme!
(Flacco met en garde) (Barrigundo regarde ahuri et se frotte les yeux)
B.:(soudain séducteur)
Dites ...vous ne pourriez pas...Enfin, pas fâché de vous rencontrer mon bon monsieur, la sortie S.V.P.?
Prof.Vivisexius: Aha! Réflexe de fuite! Vous êtes toujours comme ça?
(il lui tend un stylo et un bloc)
Dessinez moi un arbre !
(il se tourne vers Flacco)
et vous, là, l'agressif, auriez-vous l'obligeance de cracher?
Fl.: Pourquoi?
Prof Vïvisexius: Aha! Peu coopératif, hein!
(il note)
Réfractaire, asocial, paranoïaque sans doute?
(il hurle)
GAAAAARD'A VOUS...!…CRACHEZ!
(Fl. obéit automatiquement à l'injonction puis, gêné :)
Fl: Excusez-moi, c'était un réflexe conditionné.
Prof.Vivisexius: Vous vous excusez? merveilleux! ...Bon, je note: tendances agressives dues à un réflexe compensatoire de sentiments d'infériorité lovés au dessus de l'oeil gauche et consécutifs à un complexe de castration !
Fl.: ...De l'oeil gauche? ...de castration? Mais, docteur...
Prof.Vivisexius: (compatissant) Oui , mon ami, bien sûr. Mais je ne puis vous renseigner n'est-ce pas, je ne suis qu'un miroir ! ...Il faut m'excuser!
B.:.. Tiens...Vous aussi?
Prof.Vivisexius:Vous, le gros lymphatique schizoïde, silence!
(il hurle)
Je vous ai vu! Je vous ai vu! Criminel imbécile oligophrène! Vous parliez à une bouteille...Ne niez pas, je vous ai vu! ...Vu!...Compris?
( il note fébrilement)
complexe buccal élémentaire
(à Flacco)
Que voyez-vous dans votre crachat?
Fl.: (très intéressé, en contemplation)
...La lune qui s'y reflète avec les étoiles!
prof.Vivisexius:...La lune...complexe anal! Tout à fait typique du complexe anal !... jeu de mots primitif! association naïve d' archétypes néo-freudiens! Fixation oedipienne sans noosphère!
B.: Et mon arbre?
prof.Vivisexius: Quoi, votre arbre? Vous ne voyez pas que je suis occupé avec le beau complexe anal de votre petit camarade? ...Grimpez-y à votre arbre !
(il se retourne vers Flacco et, séducteur:)
Mon petit, déshabillez-vous, s'il vous plaît!
Fl.: Hein?
prof. Vivisexius: S'il vous plaît.
Fl.: Voyeur!
prof. Vivisexius:(un peu gêné) Hihi! Oui, évidemment! C'est le métier, que voulez-vous ...Vous savez, entre nous, il y a peu de patients qui présentent autant d'intérêt pour moi! Hihi!
Fl.: Autant d'intérêt, moi?
prof Vivisexius: Allons, mon vieux, mettez-vous à poil sans façons, je suis votre petit docteur. Je vais vous soigner et après...après...
( il cherche )
Vous êtes perdus, non? Eh bien, après...je vous indiquerai un chemin!
Fl:Bon, comme ça, ça va!
( il commence à se déshabiller)
Prof.Vivisexius: (docte)
Quelle est la longueur de votre pénis?
Fl:( qui réenfile sa veste en vitesse)
Ah non, hein! Je vous vois venir! Espèce de dégueulasse!
Prof.Vivisexius :Voyons, ne soyez pas ridicule!
(il tente de lui arracher ses vêtements)
Fl.:Barrigundo! au secours! au, viol!
(ils se battent furieusement)
B.: (regardant avec regret sa bouteille)
A toi de jouer, ma belle!
(Il en donne un grand coup sur la tête de Vivisexius . La bouteille se brise en même temps que Vivisexius s'effondre, visiblement trucidé) (au docteur :)
Grande salope! traîne zizi!
(à Flacco)
Mesure mon amitié au sacrifice de ce flacon...Toutes mes amours!
Fl:C'est malin! maintenant il ne nous dira plus où...
B. : (inspiré et ravi)
………Meeerde !
Fl: Quoi?
B: Qu'as-tu dit au juste à cette pédale savante?
Fl:Ben, je l'ai traité de voyeur, de dégueulasse...
B.: Mais quoi encore?
Fl.:............
B.: Qu'as-tu vu dans ton crachat?
Fl.:La lune ...les étoiles..
( ravi à son tour )
Merde!
( ils lèvent la tête)
Oui, mais elles ont déjà disparu!...
B.:. Regarde là, entre deux nuages, on dirait Sirius!
Fl. :Il faut avoir la tête enflée de genièvre comme un gros lymphatique schizoïde à complexe de bocal pour croire pouvoir distinguer Sirius d'un ver luisant dans une purée pareille!
B. :Tu croîs? ...moi je disais ça ...De toutes façons, en n'en est plus à chercher un chemin...Pour ma part, une éclaircie suffirait à faire mon bonheur... Alors, autant mettre le cap sur cette lamponette céleste, même si ce n'est que le fantôme de cette chère vieille Vénus.
(Il sort, Fl. lève les bras au ciel et le suit)
3eme tableau
(Plein soleil, des dunes, un petit gourbi, au loin un puits, quelques arabes)
1er ar:Salut!
2e ar:Salut!
3e ar:Salut!
4e ar:Salut!
1er ar:Allah est grand!
2e ar:ben oui alors!
(le 3e arabe lui donne un coup de coude)
2e ar: Allah est grand!
3e ar: Mektoub!
4e ar: Bon , ça va les salamalecs! On va pouvoir commencer!
1er ar: (apercevant le public) Qui c'est, ces gens là?
2e ar:. (avec un clin d'oeil) Des dunes!
1er ar: Même le gros, là?
2e ar: Même le gros!
3e ar:Allez, grouillez-vous, les voilà, j'entends marcher...
4e ar: (au. public)
Vous autres, silence !...Un grand silence saharien!... Rappelez-vous le contrat!
(il sort un papier de sa gandourah et lit)
Article 56:"l'agence s'engage à faire assister le touriste à un vrai mirage, à cet effet, le touriste se déguisera en dune pour ne pas troubler le bon déroulement des opérations. L'agence décline toute..."
1er ar: (l'interrompant d'un geste impératif)
Chttt!
( silence . puis on entend enfin un bruit de voix)
Fl: (en coulisses)
Quel pays! Ont sort des marais et c'est pour tomber en plein désert!"
B:J'ai tellement soif que ...tiens, même de l'eau, ça me ferait plaisir!
(Ils entrent, les arabes se sont planqués sous une couverture jaune)
Fl:De l'eau!...Quand je pense que je suis tombé dedans jusqu'à la taille au tableau précédent!
B:Flacco! ...Pince moi!
Fl:Voilà!
B:Aie! imbécile! ...encore!
Fl:Voilà!
B: Aie! ...Regarde!
(ils tombent en arrêt devant un charmant tableau: une table et des chaises
de jardin, un parasol, des siphons ...un grand nombre de siphons multicolores)
(Barrigundo se précipite, s'assied, se sert un grand verre en mélangeant tous
les siphons)
Fl: (en retrait)
tu ...tu crois qu'on peut...?
B.:Sais pas ...ai soif .
(Il boit d'un trait, s'étrangle, recrache)
Bêêêêrk! Beuââârk!...aie....la gorge me brûle!
Fl.:(qui saisit le verre et le flaire)
Quekçèkça?
(un arabe sort la tête de la couverture)
1er ar.: Alors? L'est bon, hein? ....T'achètes ?
B.:Rhâââââhhh
Fl.:d'où il sort, ce phénomène?
(l'arabe se relève et tire Flacco par la manche)
1er ar :Tu veux goûter aussi?
(à B.)
L'est bon , hein roumi!...T'achètes ?
Fl.: Ah vous le sauvage, là , hein, l'indigène, foutez-nous la paix, hein! Vous ne voyez pas que mon copain est malade?
B.: (qui achève d'éructer) ça ira petit!...Mais qu'est-ce que c'est que ce coquetèle à la Brinviliers ?… J'en ai la panse comme un athanor!
1er ar :(qui s'énerve)
Alors, t'achètes? J'aime pas qu'on se foute de moi! Déjà que tu me traites d'indigène et qu'on n'aime pas ça ici (il se retourne)
Hein vous autres?
les autres: (de dessous la couverture, rumeur)
Ben oui alors! tu parles! quel malotru! tous les mêmes, les touristes ...aucun respect de la culture,
de l'authenticité ! prétentieux! racistes ! Va donc eh! suppôt de Kodak !
(Flacco et Barrigundo regardent dans la direction des voix)
B:(Un peu inquiet)
Il est nerveux, mon fils. Mieux vaut ne pas le contrarier
(à l'arabe)
Bon, moi je veux bien...Mais avouez que ce n'est pas très bon ...alors, pas cher!
1er ar.:Quoi, pas cher ? ...et l'inflation alors?
B.:Écoute toi ! une bibine aussi trafiquée ça doit pas être très légal! ...Et si j'allais raconter tout ça aux flics? ...Enfin, sois raisonnable, ce n'est pas buvable ton truc!
1er ar: (conciliant)
Bof, si tu veux pas le boire, tu peux faire autre chose... Pour moi, tu sais, c'est kif-kif!
Fl :Mais ça pue ! Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse avec ça?... une arme de destruction massive ?
1er ar:(réfléchit un instant)... pas bête ça... Mais tu peux aussi chauffer ta maison... très bon chauffage, ça !
B :(étonné)
Vous chauffez les maisons ? ici ?
(il se tape le front de l'index à l'intention de Fl)
... vous n'auriez pas plutôt un peu d'eau ?
1er ar :(méprisant, lui tend sa gourde) (il crie :)
Ca va, sortez vous autres... J'ai compris : c'est pas des businessmen américains, c'est seulement des touristes. On perd son temps. !
2e ar: (qui s'amène avec les autres) Alors... pas de mirage aujourd'hui ?
1er ar: Non
(ils sortent en faisant des bras d'honneur et en insultant Fl et B)
Arabes ensemble : Nom d'Allah ! Fils de chien ! Fils de truie ! Fils de pute ! Fils du sciaire ! (liste non limitative)
B :(rappelle le dernier)
Eh ! On voulait vous demander... Vous n'avez pas vu notre armée, par hasard ?
2e ar: (les bras au ciel)
Quelle armée ? Y a que ça ici... une grande ? ... une petite ? une avec des moustaches ?... sans moustaches.?... avec mirages ?... sans mirages ?...avec F16, ..sans F16?... avec des blindés anglais ou américains ?...
Fl: Ben... on sait pas... une comme nous, quoi ! ... le même uniforme !
2e ar:(qui rigole) Ah non alors ! Une comme ça on n'a plus vu depuis un certain temps... Alors ciao, les enfants ! Je vous souhaite un bon trip ! Welcome in Arabia , ses sables et ses mousmées ... (il sort)
B : Nous voilà bien avancés !
Fl: Tu crois qu'on va être portés déserteurs ?
B : déserteur de quoi ?... Je m'en fous. Je veux rentrer à la maison.
F1 : Quelle maison ?
B :(qui éclate)
Sais pas !... Je veux de l'ombre, du vin, une femme, un palmier, n'importe quoi qui se rattache à la vie !
Fl : alors... faut chercher !
B: (qui désigne l'horizon d'un geste circulaire)
... Par où ?
(on entend chanter en coulisse et une très belle femme voilée entre, une cruche
sur la tête. Elle se dirige vers le puits).
B: (entre ses dents) Seigneur, Merci ! Vous n'avez pas laissé votre serviteur dans
l'adversité !
(à la femme)
Je peux vous aider ?
la femme: Qui es-tu seigneur ?
B :(se redresse) Barrigundo, madame : bâtard, héros de diverses batailles, admirateur servile de Bernard-Henry Levy et de Bacchus... surtout de Bacchus... Pour l'heure, voyageur au long cours cherchant son chemin... Voici mon ami Flacco.
Fl :(en retrait, courbette) Mes hommages, Madame !
La femme: Tu cherches ton chemin, Seigneur étranger ?... Pour aller où ?
Fl :Noble dame, je serais déjà content d'en trouver un... n'importe lequel et pour aller n'importe où...
B :(Sententieux)
Goethe ne disait-il pas : "le but c'est le chemin" ?
Fl :Qu'il vous plaise, noble dame, de nous fixer un destin. Pour l'amour de vous, nous n'en voudrons point d'autre...
B :Ben oui, vous comprenez, à présent, nous sommes comme qui dirait au chômage... Alors, si vous avez un carré de patates à bêcher, des cochons à nettoyer, une fosse septique à récurer... enfin, quelque chose comme ça... il ne faudrait pas nous payer cher... juste quelques bouteilles de vin, le gîte, le couscous... J'aime beaucoup le couscous !
Fl :(à part)
Toujours la même chose ! Cette outre à pattes est d'un prosaïsme
(bas à Barrigundo)
tu ne vas pas faire tout rater... Elle me plaît, moi, cette moukhère !
la femme :(qui sourit visiblement sous son voile)
Venez avec moi... vous me plaisez, Seigneurs
Fl :(jubilant)
tu as entendu ce qu'elle a dit ?
B : (ironique)
Oui ! Elle a dit que nous lui plaisions !
4eme tableau
La maison de la femme : Une grande pièce obscure et fraîche. Dans un coin : un cabestan, dans l'autre un grand lit. Sur le lit Flacco, habillé en prince arabe. Enchaîné au cabestan : Barrigundo. Une machinerie faite de poulies et de cordes fait descendre alternativement à chaque cinq tours, soit une gamelle de couscous, soit une outre de vin à portée des lèvres de Barrigundo. La machine actionne encore, à grand renfort de grincements, un immense éventail qui procure à Flacco la fraîcheur nécessaire à l'entretien de sa nonchalance.
Fl : (baille)
Aââh !
B : (ahane)
Oôôôh !
(Flacco croque des raisins et re-baille)
F1 . Aâââh ! !
B . Oôôôh !
(l'outre descend, il s'arrête et se désaltère)
Fl : Eh ! Tu interromps le courant d'air... Dépêche-toi, mon vieux, je vais crever de chaleur !
B : Parce que, Môssieu, s'imagine que ça va durer ? Parce que Môssieu s'imagine que ce con de Barrigundo va éternellement tourner comme un âne autour de cette maudite roue...
Fl : De quoi te plains-tu, compagnon ? N'as-tu pas demandé toi même du travail, du vin et du couscous ? Ma bien-aimée te fournit tout cela et tu te mets en colère ... l'admirable femme pourtant! As-tu jamais vu coeur plus généreux ? Moi, je lui ai demandé son amour... et je l'ai obtenu... Vois comme elle m'aime! Je n'ai besoin de rien d'autre, elle me nourrit et m'abreuve par amour, elle me retient sur ce lit par amour et je n'ai rien d'autre à faire du matin jusqu'au soir que d'attendre son amour ... Mais, tu es libre, Barrigundo ! S'il te plaît de ne plus tourner cette roue, de défaire tes chaînes, de te passer de vin et de couscous... retourne à notre vie errante et que le petit Jésus de Prague te protège !
B :
(entre ses dents) (il recommence en même temps à tourner)
Cause toujours, mon bonhomme... Un jour, le peuple aura ta peau !
(il crie)
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Fl: Vraiment, je ne te comprends pas... Elle a tout fait pour toi, le doux cœur, tu es affilié à la sécurité sociale, à une caisse de pensions, à l'assurance contre les accidents de pensée...
(il rit).
Elle ne risque pas de faire faillite avec des gaillards comme toi ! Bref, examine ton contrat... tu bénéficies même d'une carrière planifiée... tous les 2.000 tours, ton outre de vin augmente de deux centilitres et ta ration alimentaire de quinze grammes... tu es un ingrat... Que serais-tu sans la valeur rédemptrice de l'amour auquel moi je sacrifie ?... Un pauvre traîne merde, grelottant de froid et de peur dans les marais, crevant de chaud et de soif dans le désert...
(Pendant toute cette tirade, B. a repris son labeur en fredonnant l'internationale).
Fl : Mais... qu'ouï-je ? Un chant révolutionnaire ?... Ne peux-tu comprendre que nos destins sont liés?... Pense aux valeurs occidentales dont notre alliance assure la présence en ces lieux lointains et...
(l'entrée de la femme voilée lui coupe la parole).
Fl : Jour de ma nuit ! Te voici, enfin!... Je me languis de toi et dépéris depuis des heures... Où étais-tu passée ?
La femme :(sèchement)
Est-ce pour me poser des questions, étranger, que je t'entretiens ici ?
Fl: Pardon ma toute belle... Que dois-je faire pour te plaire ? Qu'attends-tu de ton serviteur ?
La femme : (se radoucissant) (elle s'assied sur le bord du lit)
Paix !... adore-moi !
Fl : Bon !
(il se prosterne à ses pieds. Très vite, comme une litanie:)
Jour de ma nuit
soleil de mes jours
Etoile du matin
Tour d'ivoire
reine des abeilles
Vénus du ciel
astre lumineux
vision d'espoir
soutien de ma vie
feu ardent sous les flots
...........avenir de l'homme !
B : (à part) :
Plagiaire !... Imbécile !
La femme: Quelles billevesées ! Les hommes sont tous les mêmes. Ils croient que pour nous séduire, il est indispensable de débiter des salades.
(à Flacco)
Alors, salopard, tu me considères comme une femme-objet ?...
F :Heu l... Non ! Je...
La Femme :Tu ments ! D'ailleurs vous mentez tous ! C'est bien ce qui vous caractérise, vous les hommes!... Tu ne pensais pas un mot de ce que tu m'as dit... en réalité, tu ne m'aimes pas, tu n'espères que mon corps !
Fl : Mais non, mon poulet!
La Femme: Quoi ?... ose dire maintenant que je ne te fais aucun effet ! Impuissant !
(Elle se met à sangloter)
Quand donc trouverai-je un homme, un vrai, qui m'aimera, qui me protègera, me dominera, m'obéira, qui fera le ménage, qui rapportera de l'argent dans cette maison, qui... qui fera les enfants.
B : (toujours à sa roue)
Ha Ha Ha !
La Femme :
(à Flacco)
Alors minable, tu me laisse insulter par ce gros porc ?
B : (rigolard)
Hé là, Hé là ! Et le respect du au travailleur ? ... vision d'espoir …... Ha Ha Ha !
F: (à Fl) :
Alors tu fais quelque chose ? ... Ou tu me laisses traîner dans la boue ?
Fl : Bon !
(à B) (ton faux)
Toi, le gros hystérique, tourne ta roue et tais-toi !
F : Ah ! Enfin ! C'est mieux !... Encore !
Fl : (qui commence à se prendre au sérieux)
Vermisseau puant et servile issu des amours de la crapule du bas peuple et des vices ancillaires d'un lombric avec un nécrophage!
F : Oui ! Oui ! C'est ça ! Vas-y !
Fl : (qui s'excite)
Bouc alcoolique ! Lie de la société ! Révolutionnaire ! Socialiste !
F : (elle porte la main à son sexe et se masturbe)
Vas-y ! Casse-lui sa sale gueule ! Ah ! Ah !
Fl : (décrochant un fouet)
Plus vite, ordure !
(il frappe B qui se met à courir autour de sa roue).
F : Ah ! Je jouis ! Ah !
Fl :(s'écroulant sur le lit)
Ouf ! Cette scène m'a donné chaud ,
(Il s'aperçoit que son éventail est désespérément immobile) (à B)
... Qu'est-ce qui te prends ?
B : (assis par terre)
Mmmmmmh !
Fl : Si tu ne fais pas ton travail, t'auras rien à bouffer et moi je vais crever de chaleur.
B : Merde !
F : Ne t'en occupe pas, chéri, il est vulgaire... c'est toujours ainsi dans les basses classes.
Fl : (se rengorgeant)
J'ai été bien ?
F : Adorable !
(elle l'embrasse sur le front et il veut l'attirer à lui, mais elle le repousse)
Fl : Qu'est-ce qu'il y a mon aimée ?
F : (sèchement)
J'ai mes règles.
Fl : Merde !... Depuis deux mois ?
F : Et puis, je ne suis pas sûre.
Fl : de quoi ?
F : que tu m'aimes vraiment!
Fl : Comment te le prouver ma douce ?
F : Ben... Va me chercher du vin chez le marchand.
Fl : ... Par cette chaleur ?
F : tu vois, la moindre petite chose et monsieur rechigne... à part ça... il m'aime !
Fl : (grognant)
Bon... Bon... On y va.
(il sort... un long moment se passe)
F (à B)
Monsieur, s'il vous plaît ?
B : Mmmmmh ?
F : Vous trouvez qu'il m'aime, vous ?
B : Mmmmmh !... Rien à foutre !
F : ... I1 est un peu faible, n'est-ce pas... tandis que vous !
B : Quoi, moi ?
F : Vous, vous êtes une force de la nature, une sorte de bélier, tout votre moi setrouve inscrit dans les puissants pectoraux de votre poitrine adonissienne !
B :Adonissienne ?
(il tente désespérément de remonter son ventre à hauteur de ses seins)
F :Vous n'êtes pas comme ces penseurs, ces intellectuels dégénérés, n'est-ce pas ? Vous êtes la force vitale de la société
(elle le caresse et lui touche respectueusement le sexe)
... En fait, votre force vitale doit être énorme !... Au moins comme ça !
(Elle écarte les mains à la mesure de sa supposition)
B :(qui a failli se laisser séduire)
Laisse tomber, mégère, harpie, matrice de chienne, ordure, putain!... Si je n'étais pas enchaîné, je te flanquerais la plus belle raclée qu'on ait jamais vu sous le plafond de cette saloperie de chambre de bordel de merde !
F :(admirative)
... Il m'insulte... Mon dieu ! C'est un homme ! Un vrai !... Comme il est nature !
(elle tombe à ses pieds)
Faites de moi ce que vous voudrez... Aimez-moi ! ... Battez-moi !
B :(dégoûté)
Non !
F : Oh ! Que j'aime ça !
(elle lui embrasse les pieds)
Fl :(qui rentre avec des bouteilles)
... Trahison !... Tout l'édifice social s'écroule !
F : Ciel ! Mon mari !
B :(un peu gêné)
Ecoute, je n'y suis pour rien mais... mais ça t'apprendra à me battre !
Fl :... Tu ne vas pas m'en vouloir, hein ? C'était une erreur d'analyse socio-politique...
enfin, je veux dire un mouvement d'humeur... une sorte d'impulsion, quoi ...
Comme si un démon me poussait...Pardonne-moi, Barrigundo et nous boirons ces bouteilles ensemble.
B :(réjoui)
Bon ! Alors, détache-moi et voyons d'abord ces bouteilles, nous discuterons après.!
F :Eh là ! Mon vin ! Voleurs ! Propres à rien ! Je vous ai réchauffé sur mon sein et c'est ainsi que vous me remerciez !... Dehors ! Monstres ! Phallocrates !
(Fl détache B et ils s'enfuient avec les bouteilles, poursuivis par les invectives de la femme et quelques objets contondants et ménagers qu'elle avait sous la main) .
... Profiteurs ! Menteurs ! Voleurs ! Séducteurs !...
(elle s'arrête hors d'haleine et fait face au public)
... Ils m'abandonnent, les lâches... (silence)
Et je suis enceinte du jardinier !
(elle pleure bruyamment)
5ème TABLEAU
(En scène :
1) une ambiance paradisiaque et mortellement ennuyeuse
2) Saint Michel terrassant le dragon
3) Le sphinx
4) Bouddha (qui entre en scène et en méditation.)
(long silence)
Sph : Pff ! Quel ennui !
Boud : Chchttt ! Ne troublez pas la sérénité des cycles inexistants de l'existence !
St Mich :
(qui se gratte l'occiput)
Je vois... Je vois... Finalement, l'apocalypse, c'est tous les jours !
Sph: La création aussi mon bonhomme !
(il hausse les épaules puis agacé)
Dis, tu ne peux vraiment pas laisser cette pauvre bête tranquille ?
(il montre le dragon).
le dragon : Mais... je suis le Mal !
Sph : Excuse-moi... j'oubliais...Dis, Bouddha, qu'est-ce qu'on va faire ?
(silence)
Bah ! Bouddha boude !
Bouddha:
(du bout des lèvres) :
c'est stupide... un calembour ! c'est indigne de nous !
Sph: Ben, les énigmes, jeux de mots, contrepèteries et tutti quanti, c'est mon
job, non ?
(on entend une sonnette en coulisse)
Sph: Merde ! Ca manquait !
St Michel: Quand le Patron a besoin de nous, il faut y aller!
(au dragon)
Allez, pousse-toi !
le dragon :
(entre ses dents qu'il a fort longues)
Lèche-cul !
St Michel :
(levant sa lance)
Que marmonnes-tu entre tes dents ?
le dragon : rien l... rien !... Tu me feras signe pour reprendre la pose !
(Il sort)
(re-coup de sonnette)
St Michel : J'arrive Seigneur, j'arrive !
Le sphinx :Stop ! Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? ... gâche métier !
St Michel :Toi, l'énigmatique... je n'aime pas beaucoup tes nouvelles allures d'intellectuel de gauche...
(A ce moment, tonnerre, éclairs, fumée, entre un vieillard cacochyme et gâteux dans sa chaise roulante)
Dieu: Et alors ! Nom de moi !... Ca fait deux fois que je sonne. On ne peut compter sur personne : le fils est allé jouer aux mots croisés chez ce vieux con de Jean-Paul ; l'esprit, lui, est ailleurs... et moi, non de Moi…… je suis tout seul !
Saint Michel : Excuse-moi Seigneur, j'allais justement...
Dieu :Ca va, Mimiche, ça va !... Je sais que tu es un serviteur fidèle... mais ces deux-là !
(il lève sa canne et Bouddha et le sphinx rentrent la tête dans les épaules)
... Je ne sais pas ce qui me retient !
St Michel :
(avec une nuance de reproche)
Seigneur, ce sont vos bâtards !
Dieu :Je ne le sais que trop!... et puis de quoi te mèles-tu toi ? Hein ? Mes fornications divines ne regardent que moi !
le dragon :
(passant la tête hors des coulisses)
Oui ! Même si les rejetons nous éclairent curieusement sur les vices du géniteur
(il ricane)
Dieu :Ecrase, toi !... D'ailleurs tu es payé pour être écrasé... ! ...Quelle responsabilité que la mienne ! A mon âge ! Et entouré d'incapables ! Ah ! Si j'étais resté fidèle à ma bonne Marie... Mais voyez-vous, mes enfants, j'étais jaloux de Jupiter et de ses succès féminins...
le sphinx:
(qui râle)
Je suis peut-être un bâtard, mais si vous croyez que c'est drôle d'être bâti comme moi ! Rien à faire ! Dès qu'elles me voient les lionnes se marrent et les humaines prennent la fuite !
Dieu :
(radouci, il lui caresse la tête)
Mon pauvre petit !
(pendant toute cette scène, Bouddha, en extase, n'a pas cessé de marmonner)
(coup de sonnette)
St Michel : Tiens ? C'est au grand portail !... Je vais voir, ne bougez pas !
Bouddha : On n'est jamais tranquilles
La voix de Saint Michel:
(en coulisses)
Non, non et non ! Pas de consultations aujourd'hui ! C'est dimanche, Dieu se repose !
la voix de Barrigundo:
(idem)
Toi, l'épouvantail, casse-toi ou je te passe sur le corps
St Michel :
(idem)
Sortez, je vous dis ! Aie ! Non ! Aie !
(bruit de lutte)
Bouddha : faut-il que les passions humaines...
(il est interrompu par Saint Michel qui déboule, les vêtements tout déchirés, la cuirasse démantibulée, le casque sur l'oreille)
Saint Michel :
(pleurnichard, encore plus tapette que d'habitude)
Seigneur... ils...
(B et Fl entrent, l'épée à la main)
Fl : Veuillez excuser notre intrusion, mais nous avons quelques questions à poser à Monsieur.
Dieu: Sacrilège ! Qui êtes-vous pour oser ?
B :(à Fl)
C'est lui! Je le reconnais avec son air d'Ayatollah!... Il a un peu vieilli, mais c'est lui je te dis!... Juste comme dans mon livre d'histoire sainte quand j'étais petit!
(il pointe son épée sur la gorge de Dieu)
Alors, vieux bouc, tu vas nous répondre bien gentiment, hein! Après tout c'est de ta faute tout ça!
Dieu :
(méprisant)
Vous perdez votre temps... Je suis immortel !
B :
(baissant son épée)
C'est juste !
Fl : (fielleux et levant le poing)
Immortel ? Bon ! Mais pas insensible ?
St Michel : Attention, Seigneur ! Ce sont des violents... ils tapent fort!
Dieu :
(hésite)
Bon ! Alors... en vitesse ! Que voulez-vous savoir ?
Fl et B:
(en choeur) (très vite)
Qui sommes-nous ? d'où venons-nous ? où allons-nous ?
Dieu : Hmm ! Normalement c'est le fils qui est chargé de la révélation... On pourrait peut-être demander à St Michel... mais il n'est pas très malin.. et puis, vous me l'avez abîmé ! Allez, sphinx... dis leur quelque chose et qu'on en finisse ! On ne va pas passer l'éternité avec ces deux sagouins !
le sphinx : Ben...
(il cherche)
... Quelle est la chose qui se lève le matin... se couche le soir... sur trois pattes... avec des champignons?... Merde ! Je ne me rappelle plus !
B :
(qui l'attrappe par la queue)
Dis, tu te fous de nous ?
le sphinx :
(qui gueule comme un âne)
Non ! Pitié ! Demandez à Bouddha !
Fl :
(se campe devant Bouddha)
Alors ?... Je vous préviens, on ne sortira pas d'ici sans savoir!... et on va foutre un sacré bordel ! Moi je vous le dis l... On va tout casser... Hein, Barrigundo ?
Bouddha : Ah ! Non pas ça! Surtout pas de bruit! Je ne le supporte pas !......... Alors voilà : Il n'y a rien, vous n'êtes rien et nous non plus... satisfaits ?
le dragon:
(qui entre en scène)
Hé ! vous deux ! Moi je sais ! Moi je sais !
Dieu : Dehors!
St Michel : Ne l'écoutez pas ! Il ment comme il respire !
le dragon : Allons, Seigneur, tu sais bien que sans moi tu n'existerais pas !
(à Fl et B)
Voilà, je vous explique. Dieu n'existait pas alors il s’emmerdait, alors il s'est inventé, nous a inventé, vous a inventé, vous l’avez inventé...
Fl : (perplexe)
Quelle imagination !
le dragon : C'est un rêve, mes enfants, un rêve...
(il fredonne une valse et se met à danser avec une partenaire imaginaire)
B:
(à Flacco)
Tu y piges quelque chose ?
Fl : Rien du tout ! C'est absurde !... ou alors...
B : Alors ?
Fl :
(désignant Dieu)
Ce type est un sadique !
Dieu :
(on voit que les bornes de sa patience sont des kilomètres derrière)
Mais... Sacré Saint nom de moi ! Est-ce que vous allez bientôt nous foutre la paix ?... On est en congé et faut encore être envahi par des emmerdeurs !... Qu'est-ce que vous voulez à la fin des fins ?
Fl et B :
(en choeur)
Etre heureux !
(tout le monde pouffe de rire)
Dieu : Ca c'est la meilleure ! Et puis quoi encore ! Est-ce que je suis "heureux", moi ???
(A ce moment, musique céleste, la Sainte Vierge entre)
la Sainte Vierge :
(voix suave d'aéroport)
Que se passe-t-il ? Quel est ce bruit ?
Dieu: Deux clients... pour du bonheur !
Le dragon :
(se cache)
Elle va encore vouloir m'écraser la tête ! Y en a marre !
la Sainte Vierge : (à Fl et B)
Avez-vous beaucoup prié mes enfants ?
Fl et B:
(un rien lèche-cul)
Oui, Madame !
La Sainte Vierge :
(avec pitié !)
Et vous n'êtes pas plus heureux ?
Fl et : Non, madame !
La Sainte Vierge :
(qui réfléchit un instant)
Avez-vous. fait la charité ?
Fl et B : Pas vr...... Oui, Madame !
La Sainte Vierge : et alors ?
Fl et B:. ................
la Sainte Vierge :
(comme elle aurait dit : "allez au diable !")
Alors... Alors... Allez à Lourdes !!!!
Fl et B :
(empressés)
Ca se trouve où ?
La Sainte Vierge :
(vexée)
Ca c'est un comble !... Par là !
(elle désigne la porte du doigt)
Fl et B :
(visiblement satisfaits)
Merci ! Madame !
B : Enfin, un renseignement précis !
(ils s'empressent de sortir)
6èmeTABLEAU
Une ville à la Chirico, ensoleillée, rigide, déserte. Au pied d'un portique, Fl et B assis, dépenaillés, une sébille devant eux. A la place de leurs armes, des bâtons de pélerins. Face à eux, une place avec une statue de sexe femelle style grec classique.
Fl : Ben mon vieux... Ben mon vieux !
B . Eh ! Oui !
(silence, ils soupirent)
Fl : Ben, mon vieux !
B . Eh ! Oui !
(silence, ils soupirent)
Fl : Ben mon vieux !
B : Oh ! Ca va ! Arrête ! Qu'est-ce qui reste à boire... à part l'eau de Lourdes ?
Fl : Une rescapée de la cave de la mante religieuse !
(il lui tend une bouteille)
Fais-y gaffe !... Après... ceinture !
(B saisit la bouteille, l'ouvre et boit à longs traits)
(Fl se lève et se regarde dans le miroir d'une vitrine)
Fl: Barrigundo !
B : Quoi, fils ?
Fl :
(angoissé)
Je ne me reconnais plus !
B :
(sans bouger)
C'est normal, fils... tu vieillis. Moi, je préfère ne pas me regarder, ça me noue la gorge et c'est très mauvais quand on boit... ça donne le hoquet.
Fl : (rêveur)
Tu te souviens ?
B : J'ai tout oublié !
Fl : Tout ?
B . Oui
(silence)
Fl : Qu'allons-nous faire ?
B : Rien !
Fl : Enfin, on ne peut pas rester là, dans cette ville morte à mendier face aux yeux grands ouverts de ces fenêtres ?... Ah ces façades ! On dirait des têtes de morts avec leurs orbites vides !... Ecoute, il faut tenter quelque chose !
B :
(ironique)
Interroge la statue...
Fl : Ne dit pas de bêtises,
B :
(se lève)
Bah ! Au point où on en est !
(pendant toute la scène, il a bu. Il est légèrement ivre et se dirige en titubant, la bouteille à la main, vers la statue qu'il salue en singeant le plus grand respect)
Bonjour... "Vision d'espoir", "Astre lumineux", "Avenir de l'homme"!
Fl : Oh ! Ca va !
B :"Soleil de mes jours", "Reine des abeilles"
(il caresse un sein de la statue)
voix de la statue: Bas les pattes ! Reste où tu es, ô Mortel !... et sois poli !
B :
(qui tombe du socle)
Par les deux testicules de Jupiter ! Elle parle, Flacco !..Elle parle !
voix de la statue: Et alors ? Stupide bouffon ! Qu'est-ce que ça a d'extraordinaire ? C'est à la portée de tout le monde... même à la tienne, apparemment !
(Du coup, B vide d'un coup le restant de la bouteille)
Fl :
(il s'est approché, respectueusement)
Faites excuses, Madame, nous ignorions... nous sommes très ignorants nous autres simples mortels... Nous ignorons même où nous sommes... Auriez-vous l'extrême obligeance de nous renseigner ? D'où venons-nous ? où sommes-nous ? où allons-nous ?
voix de la statue : Encore !... Vous n'avez jamais rien d'autre à demander, vous autres les humains ?... Achetez le Michelin ! C'est agaçant, ma parole !
B : Faites excuses, mais c'est très important pour nous.
Fl : Oui, très important, Madame.
voix de la statue :D'abord, on ne dit pas "Madame" mais "Mademoiselle"! Au cas où, du fond de votre inculture, vous ne l'auriez pas remarqué, je représente Diane ! Et je suis vierge, comme il se doit, Monsieur .... Enfin, je suis bien obligée de vous répondre. Je suis là pour ça !...Mais attention, hein ! Je ne parle que par énigmes... Reculez-vous un peu, je vais faire un oracle...
(B et Fl reculent)
(tonnerre, éclairs, fumée)
Vous venez d'où vous venez, vous êtes où vous êtes ... et vous allez mourir !
(voix neutre et mécanique)
Pour des précisions complémentaires, introduisez deux euros dans le socle
par la fente... la fente... la fente... la fente
(bruit de disque rayé)
B :
(toujours demi ivre)
Les voies du seigneur sont impénétrables !
(Flacco donne des coups de pied au socle de la statue qui se tait)
Fl : Sale Juke-Box métaphysique... je t'en foutrai, moi des "deux euros" !
B : Tu sais, petit, entre le surnaturel, la religion et la foire du trône, il y a quelques évidentes parentés.
(Ils vont se rasseoir à leur place et baillent... après un court moment, Barrigundo s'endort)
(long silence)
(Au loin, tout à coup, un carillon, puis des chants liturgiques qui se rapprochent...Enfin, une procession apparait)
Fl :
(qui secoue B)
Eh ! du monde ! Barrigundo ! du monde ...
(il saisit la sébille et se place sur le passage du cortège)
Bonnes gens de Dieu... Ayez pitié d'un malheureux !
B :
(qui ouvre un oeil sans bouger)
Deux malheureux !
Fl :Ayez pitié d'un ancien soldat du Christ, de la Foi, de la Famille et de la Patrie
Souvenez-vous bonnes gens de la Sainte et Indéfectible alliance du Sabre et du
goupillon... Secourez-nous dans la misère où nous sommes.
(il arrête le prêtre)
Regardez, monsieur... Division alpha et oméga
(il retrousse ses hardes et montre ses cicatrices)
Blessé contre Maxence en 312...
(il en désigne une autre)
contre les infidèles à Ronceveau... A la Saint Barthélemy... Au siège de la
Rochelle...
Avec Lyautey au Maroc ...
Avec Léopold II au Congo...
Avec St Exupéry... Non je me trompe !
...avec les paras sur Stanleyville
à Belfast et j'en passe... j'en passe... voyez ce verso
(il se retourne)
Cunaxa ! Jemappe ! Austerlitz ! Waterloo! Sedan... deux fois à Sedan !
Laissé pour mort, monsieur, à la Marne ! Rescapé d'Omaha beach, de Gualdalcanal et de Stalingrad...
(il se retourne)
Et pourtant, toujours là, Monsieur... oui, même au Vietnam, dans le Sinai, en
Irak, partout il a fallu défendre le monde occidental, les valeurs chrétiennes et la seule vraie Foi.
(silence du prêtre qui le regarde)
(Flacco se signe en forme de croix de Lorraine)
(à part :)
ça ne marche pas ! ...
... J'ai une femme et deux enfants, moi, monsieur, même si je ne sais plus où... qui les nourrit en mon absence ?
(bas)
Sans compter la bonne et les enfants que j'ai fait à la bonne !
B : Vantard !
Fl : (à bout d'imagination) (très vite)
... J'ai la légion d'honneur, moi monsieur, la croix de la libération, la croix de feu... et même bientôt celle de bois... La médaille des pères de famille... Je suis un honnête commerçant... membre de l'amicale des juges de paix... président d'honneur de la fanfare des mères chrétiennes motorisées... J'ai la médaille commémorative de la guerre de Sécession...
(le prêtre se remet en marche, Fl l'arrête)
... celle des guerres coloniales...
(le prêtre intéressé un instant le regarde)
... celle des guerres de libération du Tiers-Monde...
(offusqué, le prêtre se remet en marche)
B : Gaffeur !
Fl : (qui s'énerve)
celle du mérite social, celle des évadés, des dératés, des dératisés, des démocratisés, des mécanisés... J'ai été maillot jaune au tour de France... J'ai les palmes académiques, les palmes de sauvetage, les palmes des hommes-grenouilles... Je suis tout palmé ... ... J'ai mon certificat de certification
(le prêtre s'en va)
(Fl s'assied réfléchit et assène en tendant le poing)
Je m'en fous ! Je suis membre de la ligue rationnaliste ! Va donc ! Eh ! Corbeau !
(au moment de sortir, le prêtre se retourne, le bénit et dit :)
le prêtre : Ne blasphémez point, mon fils, ayez confiance dans le seigneur, ayez bon espoir... Sinon en cette vie, au moins en l'autre.
(il sort)
Fl :
(à B)
tu vois ! On n'est pas payé !... Avec le mal que je me suis donné... de l'espoir ?... De l'espoir en quoi ? C'est pas ça qui va nous faire vivre !
(pendant ce temps, la procession a continué à défiler...à sa suite paraissent une bande de musiciens qui jouent une parodie de musique liturgique. Ils ont coiffé de grosses têtes bouffonnes en carton peint comme on en voit dans les carnavals flamands. Ils organisent une ronde grinçante et pantomimique autour de Flacco éberlué. Dans un climat qui fait penser à Ensor et à Ghelderode, un violoniste râpé, filasse et jaunâtre se détache de la bande. Il est maigre, cagneux et bossu. Il vient jouer aux oreilles de Flacco. Les autres sont rondouillards à l'excès... Leur danse se fige peu à peu en une mécanique monotone et lourde. De temps à autre, l'un ou l'autre danseur s'écroule comme une marionnette. Parmi eux, deux danseurs sont les sosies caricaturaux de Fl et B. Peu à peu, le violoniste étourdit, enivre et ensorcelle Fl et B qui commencent à se dandiner comme malgré eux sous l'effet de la musique. Le musicien tente de les intégrer à la ronde, mais ils hésitent. Finalement, B hausse les épaules, ramasse la tête qui lui ressemble tant et la coiffe. Fl l'imite et peu à peu, ils se mêlent aux danseurs. Tandis que le rythme s'accélère jusqu'à devenir dément, la farandole sort.)
R I D E A U