L'EDITION ORIGlNALE

DE CET OUVRAGE COMPORTE

300 EXEMPLAIRES DONT

260 NUMEROTES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Jeanou

 

 

 

DRÔLE DE PAROISSIEN

 

 

Avertissement au lecteur:

 

Le petit hameau de Bousinglé ne figure pas sur les cartes Michelin. Comme, de surcroît, son église ne propose aucune relique à la vénération des fidèles, qu'aucune ruine remarquable n'y attire l'espèce « Mus Historicus », vous comprendrez qu'il faut bien de le la perspicacité au promeneur curieux pour découvrir quelques demeures bien isolées de la grand'route par une rébarbative colline chauve.

Pas plus de chance sur le plan de l'histoire: les manuels scolaires ignorent pareillement le lieu. On s'y est pourtant abondamment étripé, écorché, et pendu.

On ne peut rendre le village responsable de cette obscurité. Il a tout fait vraiment pour qu'un jour, quelque renommée lui soit échue. Il s'est même arrangé pour naître aux frontières d'un marquisat bien turbulent, ce ban de Franchimont d'où montait périodiquement le parfum du sang répandu, le relent de joyeuses étripailles, et, de temps en temps, quelques chants révolutionnaires. Jamais cependant, il n'en fut fait mention à propos de Bousinglé.

Si vous êtes amateur d'insolite, vous pourrez pourtant découvrir que les archives de la commune, intactes depuis le quinzième siècle, font état d'un taux étonnamment élevé de procès de sorcellerie. Lesquels, chose inquiétante, semblent s'être déroulés à intervalles très réguliers d'une septantaine d'années. Chaque génération ayant pu ainsi exorciser ses craintes ancestrales; les envoyant, sous forme de fumée, vers un ciel où, certainement, on n'avait que faire d'un pareil cadeau. Evidemment, ce n'est là qu'obscurantisme d'un autre âge, superstition paysanne et il convient de n'y pas attacher plus d'importance que n'en requiert l'amour du pittoresque.

Parlons en un peu de ce pittoresque. Le village possède en effet un charme propre, que l'on ne peut attribuer à rien sinon à l'ancienneté des demeures et au bizarre chaos dans lequel elles semblent avoir croulé dans un repli de la colline, comme une moraine. Aucun ordre dans la disposition des maisons, lesquelles se tournent le dos ou se font face avec la plus complète fantaisie. On jurerait les personnages surannés d'un bal, saisis au milieu de leurs voltes, absurdement immobiles. Comme il n'y a pas de rues, mais simplement des passages asphaltés entre les bâtisses, on pourrait s'y promener des heures sans jamais voir la même chose sous le même angle. De sorte que le village semble multiple, composé par surimpression d'univers parallèles.

Allez comprendre aussi pourquoi il fallu construire cette petite église sans âge ni séduction, un peu à l'écart, sur une butte dominatrice, adossée au flanc de la colline, juste dans la perspective du château construit un peu plus loin et qu'un bois protège des regards plébéiens ?

Je vous ai vu dresser l'oreille au mot:"château"... Détrompez-vous, il date du 19ème siècle et mon euphémisme cache en réalité un bâtard de grosse maison de maître et de gentilhommière de très mauvais style.

Là non plus, aucun appât pour le touriste. Seul peut-être le poète ou le familier des mondes de l'absurde, ressentira en le voyant ce déclic imperceptible annonciateur d'insolite, cette impalpable distorsion entre l'image et sa signifiance. Ceux-là qui sont de vieux routiers des chemins de l'étrange sauront, dès qu'ils auront quitté la grand'route, qu'ils approchent d'une de ces portes secrètes ouvertes sur l'ailleurs, de cet "entre-deux"qui n'est que l'amorce cachée et secrète des univers parallèles (ceux-là que Dante et les anciens Grecs situaient au fond des cavernes et des volcans).

Ainsi, dès que l'on a obéi à l'injonction d'une plaque rouillée et quasi invisible sous les ronces, dès que l'on a franchi, avec les premiers mètres de la petite route asphaltée, le seuil de l'autre face des choses, on se doit de tout regarder d'un autre oeil.

C'est aux signes de l'air, à la lumière grise et équivoque du ciel qu'on reconnaît le passage. Les herbes sèches au bord du chemin ont une manière bien à elles d'être là, un grège annonciateur d'ambigu. Au loin, les premières fenêtres du bourg vous regardent de leurs yeux noirs et vides...

Il reste, pour compléter le tableau, à y greffer le cimetière campagnard du bourg voisin de Jalhay. Il est propre, net, et d'un modernisme dépourvu de mystère. C'est là l'aboutissement normal, le cul de sac existentiel de chaque bon Bousinglois.

Une mention spéciale encore pour le point de départ obligé de tous les cortèges funèbres: pour la petite chapelle plantée en site isolé, un peu avant l'entrée du bourg. C'est elle qui confère au cadavre la qualité du définitif, de l'irréversible repos. Les villageois se garderaient bien de considérer comme vraiment mort tout qui n'y aurait pas fait sa dernière halte. C'est le cas des fils que le village a perdu au dehors: en Allemagne pendant une des grandes "der des der", ou même en Afrique pendant la colonisation. Emigrants ou soldats, il circule à leur sujet des histoires de revenants desquelles, sans y ajouter foi, on peut penser qu'elles révèlent une incertitude profonde, une inquiétude désorientée; la petite chapelle n'ayant pas donné à l'événement sa caution traditionnelle. Les incroyants eux non plus, ne respectaient pas cette halte obligatoire... et pour cause. Quoiqu'ils aient été plutôt rares dans le village, leur mémoire n'en paye pas moins le tribu du crime de lèse-coutumes. Pour ne s'y être pas soumis de leur vivant, on les y soumet de force après leur mort. Il est de tradition qu'ils hantent les ruelles la veille de la Saint Jean. Tradition si bien établie que, l'habitude et le mépris de l'impie aidant, on ne les craint plus. On les connaît et, armé d'une croix et d'eau bénite, on se sent à l'abri de leur influence. Même, on les trouve un peu ridicules. Et quand, ce soir là, le vent fait chanter la cheminée ou que grince un volet au dehors, les paysans haussent les épaules, se signent pour la forme et lancent en guise d'exorcisme:

- C'est è co lu soûwé docteur Hardy ! (1)

Ou bien, à l'adresse paienne d'un ancien garde~chasse du château:

-Vas-è, Herbrand, Gardjîn d'macrales, vi pourri magneu d'curé! èn n'as nin co essez avou tes biestreyes di vi sauvatch? !(2)

Ou bien encore:

- Qué novelle è don valet? Vas co v'ni fé l'marcou tot tu nut divins m'mohone? Vas ritrover t'djale, Moncheu l'instituteur! (3)

Et on soupire en hochant la tête, comme devant les farces d'un garnement. On ne parle jamais des deux autres, morts en 1875 et que le grand âge rendrait sans doute bien incapables de venir encore taquiner les honnêtes gens.

 

Bien! Des pierres aux fantômes, il faudra aussi parler un peu des habitants: les uns, frustres paysans de la terre d'Ardenne, solides sur leurs pattes comme sur des racines, le front bas et buté pour ne pas donner trop de prise au vent; les autres, pâles gens des villes, arrivés là avec des mines d'antiquaires amateurs et qui, ayant restauré à grand frais quelque grange, viennent de temps à autres se payer un dimanche de moyen-âge, se retremper aux sources et faire semblant de se souvenir, quelques heures durant, qu'ils sont de la race des Trévires.

Les uns et les autres ne frayent pas beaucoup, ne savent rien l'un de l'autre et se regardent mutuellement, qui avec l'ironie malicieuse des "Boû d'fagne" (4), qui avec la condescendance paternaliste des "Magneu d'pèlote"(5). Les gens de la ville ne savent rien de l'Ardenne. Ils n'y font jamais que passer... de préférence quand la terre s'est mise en frais de toilette. Les rustres, eux, ont appris à tenir, au long des longs hivers. Et ils tiennent. Depuis des générations. Que savent-ils de la ville, où ils ne font jamais, eux aussi, que passer, au moment des foires et des fêtes, quand les rues sont liesse, les cafés joie et bruit? Que savent-ils de l'angoisse mouvante et folle, du bruit, des nerfs qui se nouent, des pneus et des dents qui crissent? Les solitudes et les souffrances de l'un et de l'autre sont bien différentes... Aussi, on ne se parle pas. Il n'y a d'ailleurs ni épicerie où commérer, ni place publique confortable ou deviser le dimanche après la messe.

J'allais oublier de parler des chiens, des chats, des animaux de la ferme et des souris des greniers; tous personnages hautement importants de la vie locale... mais dont, hélas pour la chronique, l'existence suit depuis des siècles le même chemin tracé d'avance. Une remarque pourtant: c'est au niveau des chiens et des chats que se sont produits les seuls contacts intercommunautaires, au grand dam de quelques propriétaires citadins, tout à coup envahis de bâtards sentant l'étable.

Dernière note de mon guide touristique: il existe bien sûr, parmi le commun populaire, quelques figures marquantes de la hiérarchie officielle: le curé d'abord, feu le médecin ensuite, quelques fermiers un peu plus aisés que les autres enfin. Plus d'instituteur. Les enfants vont à présent à l'école au bourg voisin. Plus de bourgmestre non plus: le territoire est relié administrativement à Jalhay où, par ailleurs, réside aussi le successeur du docteur... Paix et dépendance! Quant à cette autre hiérarchie, purement affective, qui s'établit dans toute communauté humaine, elle ne touche que les véritables autochtones et je vous invite à la découvrir peu à peu, au fur et à mesure que se dérouleront, dans ce récit, les faits et gestes des protagonistes.

 

 

 

 

PROLOGUE

 

C'est à la Toussaint de 1968 que j'ai entendu pour la première fois parler de ce village, pourtant kilométriquement proche de celui où je coule des jours paisibles. Un peintre de talent, mien ami de surcroît, m'y avait amené parce que, disait-il, on y sentait plus qu'ailleurs la translucidité des choses. Je soupçonnai aussitôt ce vieil ésotériste d'en savoir plus long qu'il ne voulait bien le dire. Natif de la région, mon ami était en outre de ceux qui savent reconnaître les "signes". Je savais que de longues années de recherches et d'études l'avaient rendu quelque peu savant en ce domaine, d'autant plus que le destin nous avait réunis à l'intérieur de certaine organisation initiatique dont je n'ai pas à vous dire le nom.

Profitant de nos vacances, nous étions convenus de nous rendre en automobile à Bousinglé. Sur le conseil de mon ami, nous laissâmes la voiture au bord de la grand'route et, à pied, franchîmes le kilomètre qui, de la côte de Mariomont, menait au village.

Le ciel roulait ses nuages d'automne. Il avait revêtu sa figure de colère rentrée, cette bouderie tumultueuse qui précède chez nous les silences glacés du brouillard et de la neige. Mon compagnon marchait en silence, un peu voûté, de son long pas égal de marabout. Chaque pas installait un peu plus entre nous et les choses cette ambiance faite de complicité et de fusion lente qui est le prélude au glissement "de l'autre côté". La lumière elle-même, suspendue en l'air, au-dessus de nos têtes, semblait agitée par le vent dans les mélanges imparfaits du trouble.

Lorsqu'au dernier virage apparurent les toits d'ardoise des premières maisons, mon ami s'arrêta, tourna vers moi son visage mince et osseux, tendit simplement le bras en direction du village, puis sourit, passant deux doigts dans sa très belle barbe... En ce moment, il ressemblait prodigieusement à un Christ déjà vu dans mon enfance, mais avec un je ne sais quoi, une dualité, qui donnait l'impression d'avoir été revue et corrigée par Lucifer. A supposer qu'il me restât le moindre doute, j'aurais été sûr, alors, qu'il ne m'avait pas amené là par hasard, qu'il ne s'agissait pas d'une banale promenade.

Nous pénétrâmes dans le jeu de cubes désordonné du village, escortés des aboiements alarmés des chiens. Il faisait plus que désert. C'était un vide morne. Pas une âme dehors. Un dimanche après-midi d'automne que remplissaient à peine d'une présence allusive les tourbillons de feuilles mortes. L'air et les choses avaient quelque chose de mouillé quoique le sol fut sec et qu'il n’eut pas plu depuis plusieurs heures. Tout reflétait l'étrange miroitement translucide qui, d'habitude, est le fait de la pluie.

Mon guide dirigeait ses pas vers le seul local présentant une apparence de                    vie: une vitre embuée derrière laquelle perçait une rumeur de voix. Je le suivis au travers d'une porte dont l'embrasure me lâcha au visage une bouffée de chaleur à l'odeur forte. Cela sentait la bière, le "péquet" (6) et la transpiration rurale. Quoi-qu'il ne fut pas plus de trois heures, on avait du allumer les lampes et les ampoules diffusaient cette lumière propre aux bistrots de campagne: une clarté jaunâtre couleur de bock. Quelques jeunes en habit de dimanche garnissaient le bar, plus que sérieusement éméchés à ce qu'il me sembla; tandis qu'à une table du fond, les traditionnels petits vieux à casquette sirotaient leur traditionnel "péquet" en disputant avec acharnement la traditionnelle partie de "Match"  à laquelle l'approche lente et sûre de la mort donne chaque fois un peu plus l'importance du dernier geste, du testament par le geste. L'air de rien, ils semblaient dire aux jeunes du comptoir: voilà ce qu'il faudra faire à notre âge parce que c'est ce que l'expérience enseigne qu'il faut faire pour bien attendre la fin. Et ils criaient fort en abattant leurs cartes, de peur que quoi que ce soit se perde de leur message:

-   Atout! Cré nom di dju!

 

Mon ami s'était assis à une table de marbre à pieds de fonte, près de la fenêtre. Je m'assis près de lui, sur la banquette, le dos au mur. Connaissant mon goût des bières lourdes et crémeuses, il commanda tout de suite:

-   Hubert! Deux Trappistes.

Puis, se retournant vers moi, il me glissa, avec un malin regard oblique:

-   Tu sais pourquoi je t'ai fait venir?

Je hochai la tête, il connaissait déjà ma réponse.

-   C'est une "antichambre", ici, poursuivit-il.

-   Je m'en doute, fis-je.

-   Oui mais, tu sais, elle ne sert pas souvent. C'est un passage très difficile... Et puis, le village n'est pas connu, même des nôtres...

-   C'est encore plus difficile qu'à "S."? Même en connaissant les signes et les mots?

-   Bien plus ! Ici ne passent que ceux qui ne savent pas, mais qui ont la "marque". La porte ne s'ouvre le plus souvent que pour eux.

-   Tu m'intrigues, Orphée! dis-je pour le taquiner. Mais lui restait imperturbable.

-   Ecoute, dit-il, je vais te raconter une histoire. Une des histoires qui ont eu cette porte pour théâtre...

Il s'arrêta pour tremper sa moustache dans la mousse onctueuse et brunatre. J'en profitai pour me carrer dans mon siège, jouissant d'avance car je savais sa verve capable de me réserver bien des surprises, toutes colorées de son pittoresque accent et de l'humour froid qu'il avait coutume de mêler aux choses les plus sérieuses.

 

(1)          C'est encore le sournois docteur Hardy.

(2)         Va-t-en, Herbrand, gardien de sorcières, vieux bouffeur de curé, n'en as-tu pas encore assez avec tes sottises de vieux sauvage.

(3)         Quelle nouvelle, toi ? Vas-tu encore venir faire le matou toute la nuit dans ma maison ? Va retrouver ton diable, Monsieur l'instituteur!

(4)         "Boeufs de Fagne": surnom méprisant donné à l'origine par les citadins aux habitants du Haut-Plateau.

(5)         Mangeurs de Pelotes (de laine): retour de manivelle pour les citadins de la voisine cité lainière.

 

 

CHAPITRE I

 

Le Colas Huby est l'un de ces personnages hauts en couleur, forts en gueule et faibles de cervelle que le créateur semble avoir tiré en plusieurs exemplaires pour la joie de chaque village. Il demeure tout en haut de la localité, une petite maison en pierres adossée à la colline. Outre le petit jardin en friche qui l'entoure, c'est tout ce qu'il possède. En fait, le bonhomme exerce épisodiquement le métier de journalier, louant ses bras tantôt à l'un, tantôt à l'autre. C'est un travailleur remarquable, au bout de sa fourche, une botte de foin prend des allures d'édredon, brandie haut par deux bras d'acier accrochés à des épaules de lutteur, un cou de sanglier portant la petite tête en avant comme un buttoir. On l'apprécie donc dans le village... à jeun du moins. Car, en réalité, si le travail de notre homme est irrégulier, c'est qu'il est entrecoupé de longues beuveries aux comptoirs des bistrots de Jalhay. Lesquelles peuvent se succéder sans interruption des semaines durant, au grand dam des tenanciers et... des gendarmes qui le ramènent alors, les poches vides de ses économies, l'oeil vague et la lippe agressive. On s'attend ainsi à le voir disparaître brusquement, sans prévenir personne, et rentrer une semaine plus tard, ivre-mort, ayant passé les nuits dieu sait où, sans un rond, jurant qu'il ne remettra plus les pieds chez "ceux d'en bas" que sa faconde incite à lui payer à boire avec "condescendance", comme il dit. On sait aussi qu'ensuite, il lui faudra deux ou trois jours, enfermé dans sa masure, pour récupérer deux jambes solides, un teint presque frais (encore qu'il ne se lave jamais) et un courage à toute épreuve. C'est alors qu'on se bat pour l'embaucher, à force de séduction, de petits verres et de "Monsieur Colas" gros comme le bras qui lui collent au coin des lèvres un étrange sourire de vanité et de méfiance. Dans ces moments-là, ses petits yeux rouges se plissent de malice et son nez minuscule se retrousse avec plus de ruse dans sa large face. . .  On dirait un masque de la comedia dell'arte !  Il attend patiemment que montent les offres.  Calculant en lui-même, additionnant, supputant la durée de la " bringue " à venir. Ayant savamment mesuré sa capacité stomacale et traduit en "cadets" le chiffre avancé, il finit par ouvrir sa main, l'abattre comme une cognée sur l'épaule d'un fermier qui vacille, fendre son groin d'un grand sourire hilare et articuler brutalement: - Allez, Maurice, nos irans, ainsi ! (8)

Le fermier, lui, a calculé qu'il ne faut pas le payer trop cher. . . histoire qu'il n'aille pas rendre trop tôt son culte à Gambrinus. De toute façon, Colas se loue moins cher que le cheval qu'il aurait fallu acheter cette année.  Alors, le fermier sourit, se masse l'épaule, et ramène chez lui, triomphant, sa nouvelle bête de somme.

Bien entendu, il ne manquait pas de bonnes âmes à Bousinglé pour juger sévèrement les libations débridées de Colas : des fermiers auxquels le susdit avait quelquefois préféré les chromes miroitants des comptoirs, les reflets féériques de la bière. Les demoiselles Rapin aussi, lesquelles jouent dans notre histoire le méchant et indispensable rôle de grenouilles de bénitier. Monsieur le curé enfin, qui, statutairement, déteste l'ivrognerie mais qui, de surcroît, ayant perçu le comportement honteusement exploiteur des fermiers, tonnait en chaire:

-Malheur à ceux pour qui le péché du prochain est occasion de lucre et qui remplissent leur bourse de vice et de stupre...

Le vieil Abbé Delchambre était en effet un grand connaisseur d'hommes.  En retraite dans sa paroisse obscure, il lui arrivait de se souvenir d'avoir jadis, en des temps plus favorables à sa carcasse, tâté quelque peu de la diplomatie vaticane. Il n'en parlait jamais, de peur d'effaroucher ses paroissiens, mais il lui était arrivé de suivre jusques à Rome Monseigneur l'Evêque, en qualité de troisième secrétaire. Son rôle, il est vrai, n'avait consisté qu'à coller des timbres sur la correspondance qui passait, fermée, entre ses mains.

N'empêche, il avait beaucoup observé, beaucoup compris et malheureusement pour lui, beaucoup raconté. Depuis, pas plus illusionné sur les hommes de Dieu que sur les hommes tout court, il avait été investi de la haute charge qui consiste à répandre la voix du Seigneur sur la poésie pastorale des campagnes.

Le portrait serait un tantinet idéalisé si je ne parlais aussi des quelques vices à lui laissés par sa brève splendeur. Ainsi passait-il pour un gastronome éclairé et gourmet, voire pour un gourmand de qualité. D'obscurs ennemis de l'Eglise racontaient en outre à qui voulait l'entendre qu'il étudiait en cachette les oeuvres du diabolique docteur Freud. Ce devait être basse calomnie car, en fait de lecture, il ne se reconnaissait qu'un penchant immodéré pour la métaphysique, laquelle, il est vrai, le conduisait parfois sur des chemins suspects.  Il manifestait un intérêt coupable, dans le secret du confessionnal, pour les confidences faisant état de tel ou tel recours à la magie des campagnes. D'autre part, à supposer qu il en autorisât 1'accès, on eut été bien étonné de trouver, dans sa bibliothèque, à côté des oeuvres de Thomas d'Aquin ou de Saint Augustin, des bouquins à odeur de souffre tels que le Petit et le Grand Albert, Fabre d'Olivet, Saint Yves d'Alveydre, Papus, Cornelius Agrippa, de Nettesheim, Nicolas Flamel, Eliphas Lévy, Maître Eckhart, Paracelse, Apolonius de Tyane, Raymond Lulle. . .   J'en passe et des meilleurs : l'Evangile selon Thomas par exemple. (9)

Je soupçonne personnellement le bon Abbé d'être grand Kabbaliste (10) et d'avoir plus souvent compté sur la magie blanche que sur le vétérinaire pour guérir les épidémies du bétail.

Evidemment, il se surveillait : jamais, à la messe du dimanche, sa main ne se méprit au point de tracer un pentacle (11) en lieu et place de la bénédiction finale. Jamais non plus, à la place de l'Ite missa est, quelque parole étrange et barbare bien mieux propre pourtant à assurer le contact avec le divin. . . Il avait le sens des responsabilités.

Nul ne sait s'il avait échoué dans des exorcismes magiques ou religieux pour chasser de notre Colas le démon bachique. Toujours est-il que pénitences, menaces, remontrances et promesses restèrent sans effet, l'intéressé se contentant de hausser les épaules, d'assister à la messe et de verser régulièrement, dans l'oreille du confesseur quelque vague serment d'ivrogne. Bref, le bon abbé ne savait plus ou donner de la tête. . . Si ce n est dans ce livre interdit qu'il cachait sous son traversin depuis dix ans sans jamais avoir osé le lire. . .  Il finit par y consacrer les heures volées au bréviaire et apprit ainsi de la plume d'un certain Karl Marx, sous une reliure où était imprimé en doré : "Das Kapital", que les grands dispensateurs de vices étaient la misère et le chômage. En foi de quoi il tenta de fixer à Colas un cadre de travail qui ferait de lui un homme responsable, un citoyen utile et régulièrement appointé, affilié à la Sécu, à une caisse de pension, intégré dans le bel édifice social  où se mire l'Ordre Divin.

Se souvenant fort à propos de l'existence d'un cercle paroissial tombé en décadence et de la buvette y affectée, il fit ses petits calculs, et, puisque les braconniers font les meilleurs garde-chasses, il entreprit de transformer le local susdit en bistrot dominical. Les investissements furent à la hauteur de la mission sacrée de l'abbé : disproportionnés.

 

Heureusement, les premiers frais furent vite couverts par des collectes dont la recette alla croissant dès que fut connu le but de l'affaire.  Seules les femmes ne semblaient pas très satisfaites et Monsieur le Curé dut les éclairer sur l'intérêt qu'il y aurait à voir les libations dominicales de leurs époux se dérouler comme qui dirait à une portée de rouleau à tarte.  Quoique le café ne doive ouvrir que le dimanche, l'abbé Delchambre n'osa pas aller jusqu'à en confier la gestion à Colas. . . Il connaissait aussi ses classiques: l'histoire de Tantale lui était familière. Il se contenta donc de charger l'âme en peine du rôle de concierge, la fonction de celui-ci consistant à lever les volets le dimanche matin et à les baisser le dimanche soir, après la fermeture réglementaire de vingt heures. Il pensait son  paroissien en mesure de vaincre une tentation aussi brève et le valoriser ensuite à l'idée de sa facile victoire.  Il ajouta enfin à tout cela les importantes responsabilités de marguilier-sacristain, se disant que cela poserait socialement son ouaille dans le petit monde du village. Le tout, bien sûr, enrobé d'émoluments substantiels qui empêcheraient notre homme d'avoir encore recours à l'exploitation privée. Quand tout fut prêt, il engagea la paroisse à prier pour le pécheur et fit un beau sermon sur la confiance en Dieu et sur ce passage du Notre Père qui dit "Et ne nous laissez pas succomber à la tentation".

 

Machinalement, en racontant, mon ami Charles (il est temps de l'appeler par son nom) jouait avec les cartons à bière qui traînaient sur la table.

Tout  aussi machinalement,  il  sortit un  bic  de sa poche et se mit à griffonner. . . Sans doute pensait-il à autre chose ou plutôt anticipait-il déjà la suite de cette histoire, car un coup d'oeil rapide par dessus son bras gauche me permit de découvrir ce qu'il traçait à traits fébriles, d'une main chargée d'impatience.

- Tu es fou  lui dis-je. . . Pas ici

Sur le verso vierge du carton, des hachures s'ordonnaient en parfait pentagramme (12) portant en son centre les lettres hébraïques appropriées.

- Et pourquoi pas ?  Fit Charles en s'interrompant, la main en l'air. Crois-tu que qui que ce soit puisse comprendre ?  Et quant bien même quelqu'un comprendrait, cela prouverait que lui aussi, il sait. Il sera bon qu'il s'aperçoive qu'il y a quelqu'un sur cette affaire...

- Bon, répondis-je. Tu as sans doute raison. Continue!

Il prit le temps de se bourrer une longue pipe en terre avec ce tabac hollandais qu'il appréciait, puis, masqué à demi par les volutes odorants, il reprit

- Où en étais-je ? .

(8)   Allez, Maurice, allons-y

(9)   Evangile "apocryphe"...mais interpellant!

(11) Pentacle: Talisman en forme d'étoile à cinq branches portant de signes magiques

(12) Pentagramme: Idem mais de forme pentagonale

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

. . L'abbé Delcharnbre, donc, semblait avoir tout prévu. Il profita du moment de contrition éphémère qui suivait la confession semestrielle de Colas pour lui faire part de son projet. Chose curieuse, celui-ci, hochant la ligne mince entre sourcils et cheveux qui lui tenait lieu de front, accepta tout de suite. L'abbé y vit un signe. Matériellement, le digne poivrot n'avait pas eu le temps de calculer la rentabilité alcoolique de l'affaire. . . Dieu était assurément complice. . .  Il eut été sacrilège de manquer de confiance.

Vint le jour où, les travaux achevés, un paroissien membre de l'Action Catholique installé derrière le comptoir, l'abbé n'eut plus qu'à monter en chaire pour annoncer la bonne nouvelle. La Providence s'en mêlait.

Il neigeait abondamment depuis huit jours pleins.

Chose assez rare malgré la rudesse du climat, la couche de neige atteignait par endroits les soixante centimètres et des congères infranchissables barraient les routes d'accès.  Le village jouait les igloos, faisait le gros dos.  Pour protéger sa communauté, il opposait aux campagnes avoisinantes les épaules hostiles et rugueuses des maisons, prenant par l'intérieur ce sourire de calme silence, cette chaude sérénité issue du rayonnement des fenêtres éclairées, bien propre à faire chanter les poètes.

L'église, ce dimanche-là, était pleine. Vu le temps, il y avait de fortes chances pour que le bistrot clérical fasse lui aussi le plein à la sortie de la messe. L'abbé Delchambre était quelque peu impatient. Comme dirait Daudet,  l'introït fut marmotté à la hâte, le sermon escamoté, l'offertoire expédié, la consécration à peine plus consciencieuse et la communion menée à un rythme olympique fort peu compatible avec les genoux rhumatisants des filles Rapins. Déconcertées, voire outrées, celles-ci se lançaient des oeillades significatives et, visiblement, seule la majesté des lieux les empêchait de se taper le front de l'index.

 

 

L'abbé avait bien entendu déjà lu "les trois messes basses". Il savait donc où pareille négligence dans son ministère pouvait le mener. (13)  Néanmoins, il se rassurait: Si la liturgie avait un peu souffert, le Verbe, par contre, l'allocution extra-cérémoniaire qu'il avait gardée pour la fin de l'office, devait être d'une exceptionnelle ampleur, justifiée par l'exceptionnel intérêt de la situation.

 

 

il monta donc en chaire, s'éclaircit la voix puis entonna:

-Mes biens chers Frères...

Les Frères en question restèrent cloués sur place d'étonnement car leur modeste curé leur avait toujours caché ses talents de rhéteur et l'envolée de manche de surplis qui venait d'accompagner l'exorde, avait de quoi les surprendre.

-Le troisième jour, il y eut donc des noces à Cana en Galilée.  Or, il n'y avait plus de vin, car le vin des noces était épuisé. La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont plus de vin". . . Vous le savez, mes frères, Jésus fit ce qu'il fallait faire et il fit même pour le mieux, Saint Jean nous racontant que le vin en question n'était certes pas de la piquette puisque le maître de maison, gastronome éclairé mais avare, s'indigna de la dépense. Or, mes bien chers Frères (et il redonda de l'effet de surplis), si le Seigneur, se rappelant le verset de l'ancien Testament selon lequel le bon vin réjouit le coeur de l'homme, n'a pas eu répugnance à abreuver les convives de Cana, devons-nous, nous qui nous efforçons de suivre son exemple, nous condamner toujours à une stricte tempérance puritaine et mortificatrice ? . . . Le Seigneur se loue dans la joie, mes Frères! Témoin David, qui pour ce faire chantait et dansait... Là, il hésita un instant. Le brave homme avait conscience de l'énorme camouflet qu'il était en train d'infliger aux lois de la tradition.  Ne cédait-il pas à l'hérésie protestante, en interprétant aussi personnellement les textes ?

Il toussota donc un peu, le temps de reprendre haleine et courage. Puis, rassemblant enfin toutes les ressources de l'ambiguïté casuistique, il reprit:

-   Que pas un d'entre vous ne pense que je veux changer

la loi d'un iota. Non ! Car enfin, celui qui péchera par le vin périra par le vin.

 

Il s'arrêta encore, réalisant la distorsion qu'il était obligé d'imprimer aux textes sacrés pour soutenir ce qui, en bonne orthodoxie, passerait pour un sophisme spécieux.  Quelque chose comme un débat cornélien agitait la conscience du prêtre. En fait, il commençait à se perdre dans les méandres de sa propre dialectique. Le silence se prolongeant et son embarras devenant visible, l'assistance médusée ouvrait des yeux ronds. Qu'arrivait-il au bon curé après une entrée en matière aussi inhabituelle ? Pourquoi cette gêne soudaine? Ces coups d'yeux affolés en direction de l'autel, comme s'il quêtait une approbation ou . . . craignait un démenti issu par miracle du tabernacle ?

 

Avec effort, l'abbé Delchambre prononça encore trois fois

-.... Par le vin ...

Le rouge au front, il transpirait ferme dans sa soutane, cherchant ses mots, tentant de rassembler les bribes éparses d'un sermon si bien préparé qu'il y avait passé la nuit. . . Tout cela paraissait si logique, là-bas dans sa chambre, à la lueur du cas précis de Colas. . . Mais ici, dans l'église, cela prenait des reflets d'hérésie.

C'était presqu' un appel à la débauche alcoolique.

En un éclair, il se vit apprenti sorcier, faux prophète, antéchrist, et dans une vision prémonitoire, il vit en un instant défiler devant ses yeux agrandis d'angoisse toute une paroisse d'ivrognes titubants, sacrant, jurant, forniquant, sodomisant, gomorrhisant et pratiquant encore bien d'autres vices plus terribles mais que l'abbé ne connaissait pas. . .  Tant il est vrai que du goulot des flacons s'écoulent les pires abjections.

Au carmin du trouble et de la honte avait succédé une pâleur mortelle. L'abbé restait-là, la bouche ouverte et bizarrement contractée, le bras brandi au-dessus des têtes des fidèles, la pupille fixe. Ses ouailles, croyant la chose annonciatrice de quelque malédiction terrible et apocalyptique, béaient sur leurs chaises, le dos un peu frissonnant...

L'abbé Delchambre tenta une ultime fois de se ressaisir. Il réussit à fermer les yeux un instant. Hélas, ce fut pour voir apparaître à l'intérieur de ses paupières, sur un écran que la lueur des cierges faisait rougeoyer, les corps désordonnés des demoiselles Rapin, ronflant de concert sur un tas de bouteilles vides, la jupe relevée jusqu'au nombril!

Il chancelait déjà quand, dans son cauchemar, l'une d'elles tourna vers lui son visage ridé et lui fit avec le bras un geste obscène que je ne puis décrire ici.

Il y eut, assurèrent plus tard les témoins, un bref "couic"  issu de la gorge de l'abbé, comme un bruit de grenouille qu'on écrase.   Le malheureux put encore balbutier : "Non !" en croisant convulsivement les bras devant son visage puis, soudainement, s'effondra comme une marionnette derrière le rebord de la chaire.

Les fermiers, qui ne comprenaient pas, restaient immobiles, assez surpris, mais s'attendant à tout après une messe aussi inhabituelle.

Colas Huby, lui, vit bien qu'il était inutile d'attendre une confirmation officielle et qu'on lui offrait là une entrée en fonctions fracassante.  Surgi de derrière la colonnade du fond où il se tenait encore par habitude, il remonta la travée centrale avec la hâte modérée qui lui semblait réaliser un compromis acceptable entre l'image de marque de son nouveau dévouement et la dignité un peu empesée de ses nouvelles fonctions.

La vue de Colas escaladant les degrés ouvragés de la chaire mit le comble à la perplexité publique. On vit bien que quelque chose d'anormal était arrivé et que quelque chose de plus important encore se préparait. Il se mit à courir un murmure qui, amplifié par l'acoustique de la nef, prenait la forme d'un point d'interrogation anxieux.  Entre-temps, Colas avait soulevé l'abbé dans ses bras robustes et tout en redescendant, il modelait son attitude sur un Saint-Sulpice qu'il avait sous les yeux.  Celui-ci représentait une descente de croix. Colas réussit si bien à impressionner l'assistance que, dès la troisième marche, à la rumeur ambiante succéda un respectueux silence. On entendit seulement la petite voix d'un morveux hilare demandant

-   Man ? Qu'est-ce qui fait ?  Y fait comme le p'tit Jésus ?

Puis le bruit d'une claque retentissante.

Colas se fraya un chemin dans la densité du silence, ouvrit avec le pied (ce qui était moins digne quoique compréhensible) la porte de la sacristie, puis disparut aux yeux profanes dans les profondeurs un peu mystérieuses du presbytère.

Aussitôt, la rumeur reprit, accompagnée cette fois du grand bruit de chaises qui ponctue les fins d office. Cependant, debout dans l'allée centrale les gens hésitaient encore. On ne voulait pas sortir, on se posait des questions de famille à famille par dessus les têtes. Le brouhaha était général, de sorte qu'on n'aperçut pas tout de suite Colas qui, rentré dans l'église, avait à nouveau gravi la chaire. Les mains bien accrochées à la balustrade, la poitrine gonflée, raidi dans une pose qu'il supposait hiératique, il proféra:

-   Ahem!

Tous les nez se levèrent.

-Ben voilà ! (Il fit une volte du bras pour faire comme l'abbé Delchambre).      Nos'curé a tourné d' l'oeil pasque c'était d'émotion pour vous dire qu'il avait décidé qu'on ouvrait le bistrot du cercle paroissial aujourd'hui après la messe ... c'est l'José Hève qui sert et que le curé il a dit qu'il ne fallait pas abuser des bonnes choses et que...

Mais il s'arrêta là car il n'était pas coutumier des discours officiels.   L'effort était grand. Jamais il n'avait collé ensemble autant de mots. Il se perdait un peu. Comment d'ailleurs, descendre de là-haut ?

Il se tourna vers l'autel, fit un signe de croix, voulut ébaucher une génuflexion, mais, se ravisant vu la situation du perchoir, il rentra la tête dans les épaules, enfonça les poings dans ses poches et descendit les marches avec emprunt. Enfin à terre, il lança comme quelqu'un qui se débarrasse d'un manteau mal taillé pour lui:

-   Allez ! On y va. . . C'est ouvert !

Le brouhaha reprit de plus belle. Il y eut vers la sortie une ruée mâle que ne purent freiner les femmes, prises à contre-pied et par surprise.  Les soeurs Rapin restèrent seules au premier rang cherchant à appeler, par quelqu'oraison jaculatoire, la bénédiction divine sur la santé menacée de leur curé. L'une d'elles jeta un regard en arrière, marmonna quelque chose sur l'ingratitude des foules, fronça le croupion et reprit ses cogitations mystiques. . . Elles étaient les dernières fidèles: Marthe et Marie.

La gent masculine s'était péniblement frayée un chemin à travers les quolibets des enfants et les récriminations des femmes. Elle dirigeait ses pas vers l'ex-cercle paroissial au fronton duquel une enseigne de bois peint annonçait à présent : "Les Amitiés Bousinglétoises".

Il y eut un temps d'arrêt devant la mine rébarbative des volets baissés.  Toute rassurée, la petite Georgette tirait déjà la manche de son homme:

-   Allez, viens ! tu vois bien, ce sera pour dimanche en huit !

Mais les hommes ne démarraient pas, ils restaient bouche bée, trop déçus pour croire que les choses en resteraient là.  Le cure avait promis. . .  le hon Dieu n'avait qu'à faire un miracle. Ils balançaient d'une jambe sur l'autre, l'air embarrassé et les mains derrière le dos, comme des enfants baîllant au rideau d'un théâtre de marionnettes.

Comme le mari de la Georgette sentait tourner le vent, il se retourna à demi et lança pour se concilier sa mégère:

-   Vous voyez bien, elle a raison la Georgette.

Mais sa voix fut couverte par un "Ah !" mâle et général auquel se mêlait le "Oh !" de surprise des enfants et le "Eh !" agacé des épouses légitimes... Le miracle avait lieu ! Le rideau se levait, avec force grincements de poulie, découvrant une fenêtre où une main malhabile avait écrit parmi les étoiles de latex blanc  "Bienvenue".

Un instant encore et une clef grinçait dans la serrure.

La porte s'ouvrit lentement, en frottant sur le seuil avec un bruit d'ongle sur une vitre, découvrant la face ravie de Colas. Les fermiers hésitèrent, le temps de rapprocher dans leur esprit les deux récents événements où Colas leur était apparu comme intervenant dans les voies du Seigneur. Ils en déduisirent que, par quelque mystérieuse idée de l'abbé ou du grand supérieur de là-haut, Colas avait été promu au grade de grand ordonnateur des libations et, forts de la caution du ciel, ils s 'écrièrent:

-Vive Colas !

Ensuite de quoi il y eut une bousculade assez confuse à l'entrée, un engouffrement irrégulier, ponctué de rires et de "sacré Colas".  Le mari de la Georgette, que les circonstances rendaient téméraire, entra le dernier. Il s'arrêta sur le seuil un bref instant, puis bravant la réprobation muette des femelles et l'indignation de sa femme, il leur fit un bras d'honneur avant de s'engouffrer à l'intérieur avec une joie démoniaque.

 

Ravalant   leur humiliation,   les   épouses s'éloignèrent alors en tenant par la main les progénitures qu' il fallait préserver du spectacle dégradant offert par les géniteurs.

Bientôt, on n'entendit plus au dehors que le sifflement de la bise. Les dernières femelles avaient rentré leurs petits, occultant soigneusement l'entrée des terriers pour se protéger à la fois du vent, du froid, et du vice. Plus rien sur la place que cette fenêtre allumée, dispensatrice de lumière, de rumeur et de chaleur. . . A peu près telle que tu as pu la voir en entrant.

-Ah! C'était ici? Fis-je.

-Evidemment ! Et Charles me toisa pour la forme car il savait bien que j'avais compris depuis belle lurette.

-Rien de dramatique dans tout cela, dis-je encore, au contraire, ton histoire m'amuse beaucoup, c'est de la pantomime.

Le visage de Charles se rassombrit un instant.

- Derrière les masques comiques du carnaval, fit-il, il y a parfois de bien plus étranges visages.

 

30

- Bon ! Admettons  . . . Et l'abbé ?

Ici mon ami eut un petit rire entendu et attendri.

- Je l'imagine dans sa chambre, au premier étage du presbytère, toujours en habits sacerdotaux, en proie à la plus belle crise de conscience, de doute, de remords que puisse connaître une vie de prêtre... Aussi fertiles soient-elles d'habitude en ce genre d'exercices

Charles s'interrompit, le temps de mettre à mort, à petits coups de langue gourmands, sa dernière gorgée de bière. Puis il reprit:

- Il ne faut quand même pas oublier que le pauvre avait failli faire un coup de sang.  Aussi lui fallut-il jusqu'à l'heure du salut pour trouver le courage de se relever. A cet office n'assistèrent que Marthe et Marie.   Les autres femmes lui en voulaient-elles? Il se sentait incompris, morfondu aussi, parce que Dieu n'avait pas à souffrir de querelles dont il était seul responsable. Deux ou trois fois sa prière fut même couverte par des rires, voire des propos orduriers, qui émanaient de la vitrine lumineuse d'en face.

Les Rapin, tout à leur prière, faisaient semblant de rien. Il est des choses qu'il vaut mieux ignorer. Mais, pour la première fois, l'abbé crut discerner, dans la clarté des cierges que reflétaient leurs bésicles, des lueurs de doute. Il se crut obligé à la fin des vêpres de les reconduire jusqu'au parvis, ne risquant aucun commentaire, mal à l'aise jusqu'au tréfonds de son âme ensoutanée.  Obligé de soutenir le regard réprobateur qu'elles lui lancèrent par dessus leur épaules, il vit les deux soeurs s'éloigner de concert.   Elles tanguaient ensemble contre le vent, croisant avec une feinte indifférence les ivrognes qui, un à un commençaient à sortir du café et, comble d'indignité, faisaient sur leur passage impassible, des gestes grivois.

L'abbé soupira, tira sa montre et reporta les yeux sur "son cercle". Juste à temps pour voir Colas qui, sur le seuil, finissait de pisser à tous les vents. Il détourna le regard l'accrocha à la porte entrebaillée et. . . faillit choir.  Celle-ci venait de s'ouvrir brutalement, livrant passage à ce qui restait du mari de la petite Georgette. Cherchant à reprendre son équilibre, le corps courbé descendit le talus en trébuchant et s'effondra la tête en avant dans le fossé, où il se mit consciencieusement à vomir.

De l'intérieur il y eut une voix qui cria

-   C'esteut l'djerin, Colas, dju l'a tapé à l'ouh  Tu pous serrer. (14)

Colas rentra, le volet tomba, l'abbé soupira, leva les bras au ciel et marmotta en rentrant dans l'église:

-   Merci Seigneur ! Au moins, ils ont fermé à l'heure. Puis il fit un signe de croix étrange : triangulaire.... Mon sourire amusé s'effaça d'un coup.

-   Triangulaire ? Fis-je d'un air incrédule.

-   Triangulaire

-   Alors, il savait ?

-   Sans doute. . . sans doute.  Mais il n'en était pas maître encore. . .   Les forces ne se laissent pas enfermer dans des noms, des formes ou des signes, même si parfois elles leur sont soumises.

-   On ne les enferme pas non plus dans les églises, fis-je, quoique ma remarque fut tout à fait hors de propos. Charles l'ignora, il poursuivait:

-   C'est curieux, parmi ces ecclésiastiques, il y en a qui pressentent. . . mais ça va rarement plus loin. Ils sont prisonniers du dogme et ils ont peur.

Il fit claquer sa langue, signe que son gosier réclamait une autre bière. Je passai la commande et demandai:

-   Mais, quel rapport avec ce qui nous occupe ?

-   Colas Répondit Charles.

-   Colas ?

-   Oui.  C'est parfois sur des gens comme lui que tombe la décision. Peut-être sont-ils plus malléables et par là même plus aptes à passer par des lieux étroits comme celui-ci.

 

(13)        Voir le conte "Les contes de mon moulin" d'A. Daudet.

(14)        C'était le dernier, Colas, je l'ai flanqué à la porte. Tu peux fermer.

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

-   Allons, explique-toi, fis-je avec une certaine impatience.  Je me sentais intrigué, mal dans ma peau, vaguement inquiet, agité de pressentiments imprécis.

-   Regarde par la fenêtre et dis-moi ce que tu vois. Charles ne bougea pas de son siège et je me penchai vivement pour regarder au dehors.  Le revers de ma main effaça la buée.

-   Je ne vois qu'un homme un peu grand, costaud mais voûté, avec des cheveux blancs taillés en brosse.

-   C'est Colas, m'interrompit Charles. . .  Surtout, ne bouge pas, un rien peut déclencher une catastrophe, il est sur la dernière marche.

-   Mais, demandai-je, où va-t-il ? . . .  Ses pas le conduisent droit à l'étang du château.

Mon ami tira de sa pipe une longue bouffée :

-   Tu ne tarderas pas à le savoir, rassieds-toi, calme-toi et écoute la suite:

-Ce premier dimanche avait donné le ton aux autres:

seuls les mâles fréquentaient le cercle, accueillis par Colas et raccompagnés, à huit heures pile par la voix traînante, placide et rituelle de François:

"C'esteut l'djerin, Colas, tu pous serrer!". (15) Les femelles, elles, grondaient, et le confessionnal s'emplissait de leurs récriminations : les maris battaient leurs femmes plus que jamais, ou se battaient entre eux. Les enfants suivaient l'exemple et les femmes se plaignaient même de ne plus pouvoir distinguer, parmi les bleus qui couvraient leur propre chair, lesquels étaient attribuables aux peignées conjugales et lesquels provenaient des étreintes bestiales auxquelles, avouaient-elles en rougissant, les soumettaient, le dimanche soir, leur  époux ensorcelés. Bref, le week-end était devenu pour toutes un objet de crainte durant lequel d'aucune suivait anxieusement la courbe du soleil dans le ciel. Le jour du Seigneur semblait se muer infailliblement, au crépuscule, en nuit de Walpurgis.(16)  De plus, à ce régime, les bas de laine fondaient et la collecte rendait évidemment un son encore plus mince que d'habitude: le cuivre y avait remplacé le tintement rassurant du nickel.  La caisse du cercle, par contre, faisait des bénéfices si énormes que les familles pauvres du village, à la subsistance desquelles elle était commise, se crurent un moment sauvées. . .  Hélas, force fut bien de constater rapidement que les dons reçus retournaient à l'envoyeur par le plus court chemin possible : le gosier du père de famille. Ainsi, les familles restèrent pauvres, tandis que la caisse paroissiale continuait à s'enfler à vide, vivant sur le terrain, prospérant comme un beau cancer.

Sidéré par le résultat de sa bonne volonté, l'abbé s' enfermait de longues heures dans l'église pour y prier et y méditer. Devant le péril, il appelait sur lui la lumière divine, cherchant en de longs confiteor à cerner le moment précis de son erreur. N'avait-il pas pris toutes les précautions imaginables? Etait-ce donc un crime que d'avoir eu recours aux voix profanes les plus écoutées de l'époque ?

Marthe et Marie, elles-mêmes, au saint moment de la confession, une fois égrené le mince et chevrotant chapelet de leurs calamiteuses peccadilles, déversaient à ses pieds un torrent de reproches d'autant moins endigable qu'il ne s'y mêlait aucun argument intelligible.

 

Que n'eut donné le bon abbé pour qu'un de ses fidèles, avec froideur et même avec une nécessaire cruauté, lui mette le nez sur son erreur, lui explique, lui montre la faille. . .  Hélas, les paroissiens n'étaient pas théologiens. L'abbé Delchambre était peu enclin à se satisfaire de lieux communs.  Le ciel était subitement frappé de mutisme et le Diable semblait s'être fait plus habile que jamais, brouillant les cartes, agissant par la bande, trichant à son habitude avec le plus serein cynisme.

Le prêtre eut un instant la tentation d'en référer à ses supérieurs mais il ne croyait guère à la hiérarchie, sachant par expérience qu' elle se contente d'approuver ou de désapprouver  sans jamais se mouiller dans la résolution des problèmes. Par ailleurs, il s'était déjà fait suffisamment remarquer par ses commentaires désobligeant sur la faune vaticane et il prit finalement, le sage parti de se taire. Aucune aide non plus à espérer du côté de ses confrères des villages voisins où le clergé n'était représenté que par de jeunes naïfs intransigeants ou de vieux gâteux permissifs et démissionnaires (quoique souvent bons épicuriens).

- Pourquoi Seigneur se sont-ils endormis ? Priait l'abbé en songeant au ciel muet et au jardin des oliviers. Ne leur est-il donc pas possible de veiller une heure seulement avec moi ?

De fait, notre homme avait bel et bien perdu le sommeil. Il était seul à se débattre dans les affres du doute, responsable de l'ivrognerie des uns, de la rogne et de la grogne des autres. L'usage fréquent de la littérature mystique lui avait appris que l'homme est seul face à son destin et qu'il n'est aucune voix humaine qui le puisse sortir d'angoisse sinon la sienne propre. Quant à celle d'en haut, il fallait bien reconnaître qu'elle semblait sujette à des extinctions  répétées et inattendues, surtout quand on l'interrogeait. De plus, comment discerner la voix du tentateur de celle du maître, aucun accent régional n'ayant cours là-haut?

-   Que votre volonté soit faite, Seigneur!

Oui, mais laquelle ?

Heureusement, une après-midi, ayant été dissimuler le rouge de sa honte derrière la grille du confessionnal déserté, l'abbé Delchambre sentit monter à ses lèvres un autre adage qui, pour n'être point sorti de l'Evangile, n'en avait pas moins l'air d'être enfin la réponse tant attendue d'en haut:

-"Aide-toi, le ciel d'aidera".

Subséquemment à quoi il reprit courage et décida d'empoigner à la fois le taureau par les cornes et le problème à bras le corps. Livré à ses seules forces, il se retrouvait. Il supputa, pesa, argumenta, élabora et finit par tomber bien d'accord avec lui-même.

Dès le lendemain eut lieu une réunion du conseil de fabrique qui resta gravée dans les mémoires. L'abbé était déchaîné. On ne sait qui, de la Sainte Inquisition ou de Sherlock Holmes, l'inspira, mais la réunion toute entière ne fut qu'un interrogatoire serré, une enquête impitoyable dont le résultat sidéra tout le monde à commencer par l'inquisiteur lui-même. Fait par fait, détail par détail, aveu par aveu, recoupement par recoupement, notre curé dû bien se rendre à l'évidence: sa manoeuvre n avait échoué qu'à demi.

Colas ne buvait plus !  Cela ressortait de tous les témoignages.  Il passait son dimanche, assis dans un coin du cercle, taiseux à son habitude, les mains bien à plat de chaque côté d'une tasse de café qu'il laissait interminablement refroidir, remuant les lèvres comme dans une litanie sans fin où revenait souvent les mots

- Nom di dju quén tchance ! (17) Merci, Seigneur!

A ce moment, paraît-il, son visage s'allumait d'une joie sourde et intérieure, même si le sourire qui lui succédait pouvait encore passer pour bien rusé, bien sarcastique et bien inquiétant.

L'abbé n'en croyait pas ses oreilles. Derrière le masque de dignité et d'autorité que lui imposaient ses traits tirés de fatigue, il réfléchissait à toute allure. D'autant plus que le reste n'était pas moins étonnant : il ressortait également de l'enquête un fait bien plus inquiétant: quelqu'un poussait effrontément les paroissiens à la consommation de boissons fortes. . .  Et ce quelqu'un, c'était justement José Hève, l'insoupçonnable José, membre  de  la ligue  anti-alcoolique,  de l'association d'aide aux missions et, justement, président du conseil de fabrique.

L'intéressé, à ce moment, était en bout de table, rouge de confusion, face à son pasteur qui le toisait d'un regard fixe, réprobateur et même incendiaire. Il y eut un long silence pendant lequel le José sembla rapetisser à vue d'oeil.

- Alors, José, lâcha finalement le curé. . . C'était donc toi ? . . . Toi en qui nous avions tous confiance. Toi que tout le monde respecte.  Toi sur qui je comptais pour rendre tout le monde raisonnable!

-Ecoutez, monsieur le curé, articula péniblement le bonhomme qui regardait de biais. . . Je vais vous expliquer. . . C'était pour le cercle. . . Ahem... pour les pauvres.

Mais il ne put aller plus loin car, devant les paupières méprisantes de ses vis-à-vis, sa voix s'étrangla dans sa gorge.

Alors l'abbé explosa:

- Vicieux hypocrites!  Sépulcres blanchis !  Proféra-t-il en se levant. . .  Vous voilà bien dignes de juger le pécheur, tous autant que vous êtes! Toi René, qui pisse aux étoiles à sept heures du soir face à l'église! Et toi Jean-Pierre, qui l'autre dimanche, en rentrant chez toi, a cassé deux dents à ta femme légitime et deux chaises à la cuisine!   Et toi, Octave Lechafouin, avec les manières contre nature que tu imposes à présent à Marie-France, ta pieuse épouse!

En d'autres temps, de telles révélations eussent allumé sur le visage des fermiers quelque sourire hilare. Cette fois, pourtant, comme ils étaient tous dans le bain, ils baissèrent le nez comme des gamins pris en faute.

Leur air faussement contrit acheva de faire sortir l'abbé de ses gonds. Il frappa du poing sur la table:

-Filez!   Hurla-t-il.  Filez!   Ou j'appelle sur vous la malédiction de Saint Guy!   La maladie de Saint Guy inspirait une crainte salutaire. Tous se ruèrent donc en désordre vers la porte.

L'abbé accrocha le José au passage:

- Toi, reste ici, je veux des détails.

Puis il cria dans le couloir, avant de claquer la porte

- Et je vous attends tous à confesse samedi!

Il lui fallut du temps pour reprendre son calme. Il venait de commettre deux fautes majeures : il avait trahi le secret de la confession et s'était laissé aller à la colère.... Le moyen de faire autrement ?... Il pensa à la sainte rage de Jésus devant les marchands du temple et cela eut le don de le rasséréner.  Il se composa un visage plus compréhensif et approcha sa chaise de celle où s'était calamiteusement écroulé le José

- Mon pauvre ami, dit-il, vous voilà tombé bien bas. N'avez-vous pas honte?

- Vous savez, commença l'autre d'un ton confus, je n'ai pas tout dit, pas devant eux.

Et le bon berger confessa sa brebis. . . Il apprit ainsi quatre choses essentielles

1) Il ne faut jamais faire entièrement confiance à la nature humaine.

2) Il ne faut jamais surestimer l'intelligence de ses paroissiens.

3) Certains individus timides peuvent devenir, en l'absence de leur épouse et seuls parmi leurs pairs, de redoutables meneurs: ainsi, le velléitaire mari de la Georgette qui aurait menacé José d'un "embrago" (18), si, outre la bière, celui-ci ne se décidait pas à servir au cercle un péquet de qualité. . . Et pas du "légal" à 22 degrés, avait-il même précisé. (19)

Effrayé par ce terme mystérieux d' "embrago", José avait cédé.

C'est ainsi qu'à l'enthousiasme provisoire et bien compréhensible de l'inauguration, avait succédé un enthousiasme permanent et délirant, le cercle paroissial devenant de ce fait le seul endroit du pays où l'on pouvait se faire servir, au mépris de la loi, de l'alcool titrant haut, fleurant bon, enivrant fort.

4) Le José, lui-même avait fini par se mettre à boire avec les clients. . . "pour faire marcher le commerce et faire profiter les pauvres". Mais Dieu l'avait puni et la cirrhose menaçait paraît-il son foie déjà fragile. . . Il descendait toutes les semaines à la ville consulter un spécialiste.

L'abbé vit bien à tout cela que la situation était arrivée à son point de rupture. Il fallait trancher dans le vif, cautériser brutalement la plaie.

-Je ne veux plus te voir au cercle, José, tu as compris ? Et il en fit la condition sine qua non de son absolution.

Puis, ayant congédié le pécheur, il s'alla coucher. Fort mécontent de ses méthodes, mais entrevoyant la possibilité d'heureux résultats.

Cette nuit là, il dormit du grand sommeil sans rêves qui est morceau de la mort.

 

(15)        Voir (14)

(16)        Nuit de Walpurgis

(17)        Nom de Dieu ! Quelle chance !

(18)        Je suppose que le mari de Georgette voulait parler d'un "embargo", vous aurez sans doute rectifié.

(19)        A l'époque, une loi nationale interdisait la vente d'alcool tirant plus de 20°.

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

 

La vie du cercle fut donc purement et simplement interrompue jusqu'à décision ultérieure de l'abbé et le fil villageois des jours reprit son cours normal. Matés, les fermiers se tenaient cois les femmes reprenaient confiance.  Repentir ou crainte salutaire du mal de Saint Guy, l'église se repeuplait un peu au moment de la messe matinale.

L'abbé pourtant flairait un climat provisoire. Il savait que Satan ne désarme jamais. N'allait-il pas essayer de reprendre le contrôle de l'âme de Colas ?

Celui-ci semblait toujours touché par la grâce, vaquant à ses occupations de sacristain avec un zèle imperturbable, sonnant la cloche, rangeant les chaises, approvisionnant même son curé en vin de messe sans que jamais il remontât du bourg, où le curé l'envoyait aux provisions, ivre ou seulement éméché. L'abbé comptait ses bouteilles et jamais il n'en manqua une.

Pourtant quelque chose clochait : jamais plus, de toute cette année-là, Colas ne se confessa, ni ne communia. Aux questions de l'abbé, il répondait par un simple grognement et s'empressait aussitôt à quelque besogne. Aurait-il contracté un autre vice que la honte l'empêchait de confesser ?  Cela ne cadrait guère avec le personnage. Que faisait-il de l'argent gagné au service de Dieu, lui qui n'avait pas changé d'un iota son train de vie ? Simplement, à la demande du curé, il avait un jour acheté du savon, et, miracle, il semblait s'en servir.

Pris dans ce faisceau de questions, l'abbé Delchambre, un peu dérouté, en avait aussi laissé échapper quelques-unes...

Pourquoi, par exemple, les volets du cercle continuaient-ils à se lever le dimanche matin et à se baisser le dimanche soir, à heure fixe, alors que rien ne le justifiait plus ?  Simple maniaquerie? Naïveté du cerveau limité de Colas qui, en l'absence de contre-ordre formulé, continuait automatiquement sa tâche ?

Et cette disparition de la réserve d'encens, qu' aucune effraction n'était venue justifier?

Trop content peut-être de la trêve existante, l'abbé avait rangé tout cela au catalogue des faits sans importance. A tort, je crois.

Là, j'interrompis mon ami:

- Tu parles. . . Comment Colas a-t-il su qu'il fallait de l'encens ?

- C'est ce que je me demande, répondit Charles dont peu à peu la voix se faisait grave. . . Peut-être avait-il parlé au René.

-....René ?

- René, c'est un peu le sorcier du village. Il a beaucoup voyagé.  On raconte qu'il a même été en Amérique.  Je le soupçonne, là-bas, d'être lui aussi "passé par la porte", mais je ne sais pas dans quel sens. Dieu sait à quoi il utilise ce qu'il sait.  Les fermiers prétendent qu'il peut lire l'avenir rien qu'en regardant dans l'oeil de verre de l'Arthur.

-   Arthur ? . . . Je m'embrouille, fis-je.

-   C'est son valet de ferme. Il est un peu simplet, mais c'est lui qui, tous les samedis, porte au château la mystérieuse enveloppe blanche que lui remet son maître. Je n'ai jamais trouvé d'explication à cela.

- Un loyer, peut-être ?

- Pour autant que je sache, il n'y a aucune relation de ce type entre eux et les gens du château, dit Charles qui fronçait le sourcil. On lui remet en échange un objet qu'il enferme dans le creux de sa main et lance en revenant dans l'étang du château, tournant sept fois sur lui-même et proférant des paroles inintelligibles.

-   Quel objet ?

-   Je ne sais pas, je n'ai jamais pu le voir.  Ce que je sais, par contre, c'est que, pendant ce temps, le fou est enfermé.

-   Le fou ?

-   Oui, juste avant la guerre, le châtelain est mort, sans héritiers. Mise en vente, la bâtisse fut aussitôt rachetée par un savant : le docteur Küpfenburg.

-   Lui ? m'écriais-je... Encore lui?

-   Un jour, il a ramené ici une femme étrange qu'il faisait passer pour son épouse. .

-   D'une beauté prodigieuse, je parie, avec un teint de cuivre, de longs cheveux noirs, un regard d'émail?

- Oui, à peu près ça. . . .

J'étais effondré.

- Le mannequin de cire, m'exclamai-je. . . Il avait donc réussi!

- Ne t'en fais pas, à présent, le vieux gredin doit être mort, peut-être victime de l'utilisation qu'il faisait des entités inférieures.

- Et son Golem ? (20)

- C'est bien le plus bizarre, reprit Charles en baissant la voix. Non seulement elle lui a survécu, mais elle lui a donné un fils.

- Quoi ? Je fis un geste si nerveux que je renversai mon verre, heureusement vide et balbutiai : . .. C'est impossible!

- Non pas. Hélas !  Mais depuis son plus jeune âge, il donne des signes de folie, pour ne pas dire plus. A présent, il passe le plus clair de son temps à briser les vitres et les vitraux à coup de plombs de chasse.  Il paraît qu'il en veut spécialement aux miroirs.

- Ça, ça s'explique . . . (2I)  Mais quelles relations tous ces gens ont-ils ensemble ?  Ont-ils envoûté Colas ? Dans quelle mesure le contrôlent-ils ?

Mon ami ne répondit pas.  Nous étions le nez sur nos verres vides, un peu marqués par l'ambiance mauvaise qui tournait autour de ces lieux. La seule évocation du diabolique docteur avait suffi à tout faire basculer dans ce champ du mal que nous savions si nécessaire mais que nous redoutions et contre lequel nous nous étions de longue date engagés à lutter. Plus question, à présent de considérer notre présence ici sous le seul angle du pittoresque!

Le soir était en train de tomber et l'air s'ouatait de pénombre et de silence.  Les jeunes coqs du comptoir avaient disparu et les petits vieux avaient délaissé leurs cartes, semblant rêver aimablement à des idées machinales, à des souvenirs évanescents comme la fumée de leurs pipes.

 

Il n'y avait plus un mot d'échangé. Je laissai mes yeux errer, au travers du larmoiement des vitres, jusque sur les toits du château dont on apercevait l'ardoise massive et menaçante derrière un écran de branches nues. Je pensais "L'étang doit être au pied de cette haie d'arbres".

Soudain Charles dit à voix haute

-   Ça y est ! Il est de l'autre côté ! Adieu et bon voyage! Exit Colas.

-   Que veux-tu dire ?

En un instant je me remémorai la grand silhouette un peu voûtée, marchant en direction de l'étang... Je fis mine de me précipiter dehors mais Charles me rattrapa par la manche

-   Il est trop tard, dit-il, et de toutes façons, il ne faut pas intervenir ainsi en bout de circuit. . . Ils doivent tous être autour de la "porte" à guetter comme chaque fois. . . Nous irons voir demain.

-   Mais... il faut prévenir!

-   Demain ! . . . Si on ne l'a pas découvert d'ici là. C'est assez pour aujourd'hui! Pense un peu, si quelqu'un, en allant à son secours "passait" ,lui aussi, par inadvertance.

Je me rassis, ébranlé.

-   On a beau savoir, dis-je, c'est terriblement impressionnant!

-   Oui, à chaque coup, me répondit Charles qui avait retrouvé un peu de sa bonne humeur et lançait au tenancier:

-   Hubert ! Ne nous laisse pas au sec, voyons!

 

 

 

 

 

(20)  Golem

(21)  Golem et vampires ont la réputation de ne pas être reflétés par les miroirs.

 

 

CHAPITRE IV

 

-Tu vois, reprit Charles en tournant vers moi des yeux qui regardaient à travers mon visage.  On ne peut pas vraiment comprendre. Tout ce que l'on peut faire, c'est essayer de reconstituer les faits et supposer, échafauder des hypothèses et faire ce qu'il faut pour chacune d'elles. C'est le seul moyen d'empêcher que ça recommence.

- Oui, mais pour combien de temps ?

Charles eut une sorte de petit soupir résigné, regarda sans y toucher les verres atterrir sur la table et continua:

- Lorsque l'abbé Delchambre crut que tout était à peu près rentré dans l'ordre, il fit une longue prière d'action de grâce , tant il avait la sensation d'avoir échappé au plus diabolique des pièges. Comment avait-il pu se laisser abuser par les tentatives sournoises du malin ? Convaincu désormais que le mal peut se lover dans le bien le plus apparent comme un serpenteau dans son oeuf, il revêtit ses habits sacerdotaux et, le soir de la Saint Michel, patron de la paroisse (c'est-à-dire le soir même ), en guise d'exorcisme, il procéda à un autodafé des livres maudits. "Das Kapital" et les oeuvres complètes du docteur Freud se consumèrent ainsi dans le brasero de l'église, le ronflement de la flamme couvrant le murmure rituel du prêtre.

- Vade retro quo venies ex infernum. . . (22)

Soudain au moment même où il pointait le doigt vers l'image de Saint Michel il sursauta.

L'effigie en question était un vitrail auquel manquait un carreau.  Par le vide ainsi formé, on apercevait en contrebas, découpée par la lune dans l'obscurité, la silhouette de feu le cercle paroissial. . . L'abbé restait le doigt en l'air, muet de stupéfaction. . .  Dans le brasero, les flammes mouraient et les feuilles se racornissaient en craquetant, encore plus diaboliques avec leur cendre rougeoyante sur laquelle le texte transparaissait en lettres sombres d'un léger relief.

Dehors, un rais de lumière barrait horizontalement le centre de la façade que regardait le curé.  La voix de celui-ci avait décru en un marmottement incompréhensible. Bien malin qui pourrait dire si son dernier mot fut l'amen réglementaire ou quelque juron fort déplacé. Toujours est-il que, ayant enfin réalisé, il pirouetta sur lui-même, franchit le choeur à grandes enjambées, ramassa au passage la hallebarde de suisse qui traînait derrière l'autel, sortit précipitamment par la grande porte, traversa la place en ouragan et se posta devant le volet d'où filtrait la lumière, la pertuisane en avant et le visage résolu.

-Qui vive ? Cria-t-il d'une voix forte.

Un bruit de chaise renversée et de verre brisé lui répondit en même temps que s'éteignait la lumière.

L'abbé resta immobile, l'oreille aux aguets, le lourd manche tremblant dans sa main, la lame argentée jetant des reflets menaçants sous la lune à son lever. Le surplis qu'il n'avait pas eu le temps d'enlever flottait sur ses épaules. De longues secondes passèrent ainsi pendant lesquelles il balança d'un pied sur l'autre, ne sachant quelle conduite tenir. D'une part, son intuition ecclésiastique le prévenait qu'un événement capital était en train de se dérouler derrière la porte close; d'autre part, l'extinction de la lumière montrait à suffisance qu'il avait dérangé quelque personnage peu soucieux de se faire repérer, et, peut-être, prêt à tout pour l'éviter. . .  Qui sait si la clef du mystère qui semblait étreindre le village n'était pas à portée de sa main ?  Evidemment, il pouvait aussi bien s'agir d'un banal cambrioleur...

A ce stade de ses réflexions, il lui sembla entendre à l'intérieur un faible bruit.

"Une lame du parquet", pensa-t-il. . . quelqu'un marche, la-dedans.

Concluant alors à la nécessité d'agir, sans prendre le temps de recommander son âme à Dieu, il poussa la porte et s'élança en aveugle dans la pièce obscure, la tête en avant.  Tout de suite, une épouvantable odeur de souffre et d'encens brûlé le prit à la gorge. Eructant, toussant, crachant, il voulut encore balayer l'air de sa hallebarde, mais il reçut au front un choc formidable et s'étendit raide parmi des chaises empilées là.

Lorsqu'il revint à lui, la nuit semblait bien avancée. Une odeur d'étoffe brûlée lui piquait les narines et un rougeoiement papillonnait bizarrement du côté de ses pieds.  Dans sa demi-conscience, il reconnut cette nouvelle émanation qui se mêlait aux miasmes stagnant dans la pièce.  D'abord dissociées, ses facultés se coordonnaient rapidement : l'odeur... la lueur. . . D'un bond, il fut sur pieds, tapotant de la main le bas de sa soutane qui se consumait doucement.  Une partie de la lueur resta cependant au sol. Elle semblait la source de la puanteur qui régnait dans la place. D'une main, l'abbé chercha à tâtons l'interrupteur tandis que l'autre caressait une grosse bosse douloureuse sur son front. En s'allumant, l'ampoule surprît le curé, tant son rayonnement semblait atténué, noyé comme un réverbère dans un brouillard anglais.  Son regard s'abaissa alors sur le sol, rencontrant une cassolette en métal blanc ciselé où, au milieu de braises fumantes, dansait un étrange animal.

- Une salamandre !

Il se signa.

L'animal siffla, ondula de la queue, fit un bond et disparut aux yeux éberlues du prêtre.

-   Ce n'est pas possible, pensa celui-ci.  Cette histoire de salamandre, c'était une légende ! (23)

Incrédule, il se releva et procéda à un examen général de la pièce : au milieu des chaises entassées, des échafaudages de tables en marbre,  à même le parquet: des bouteilles vides. . . en nombre respectable... un verre brisé où luisait un reste d'alcool et, juste à côté, un sachet de papier gris éventré qui répandait sur le parquet une sorte de thé noir. Ce dernier détail éveilla la curiosité de l'abbé qui, en ramassant une pincée, en huma le parfum douceâtre et s'exclama:

-   Du hashish ! C'est du hashish!

De fait, il se sentait encore la tête un peu vaporeuse, malgré le courant d'air qui, petit à petit, par la fenêtre ouverte, dissipait le nuage.

- Mon Dieu ! La fenêtre...

L'abbé se précipita, pencha le buste à l'extérieur

- Colas ! Colas!

Le nom lui était venu spontanément aux lèvres. Une sorte d'intuition. . .  Dehors, une frise plus claire découpait le sommet de la pente et basculait l'horizon à quarante-cinq degrés jusqu'à une pleine lune pâlissante qui y naufrageait déjà. L'aube commençait à poindre. Le pré, puis à cent mètres la lisière des hêtres, semblaient déserts. La fraîcheur du matin qui s'échangeait peu à peu avec les vapeurs intérieures saisit l'abbé qui frissonna.   Il s' en retourna donc emportant la fameuse cassolette. Il lui fallut toute la largeur de la place pour se confirmer rationnellement l'impression qu'il avait eue. Qui, en effet, aurait pu posséder la clef sinon Colas ?

D'autre part, si c'était bien lui, il était évident qu'il s'était remis à boire. . . Cela expliquait sans doute le mouvement absurde et quotidien des volets. Peut-être même n'avait-il jamais cessé de se saouler en cachette.

Peut-être l'idée généreuse de l'abbé n'avait-elle été que l'aubaine, l'occasion rêvée de saoulographies clandestines et solitaires. Le curé était catastrophé.  . Et il y avait plus grave ! Cette drogue, par exemple. Sans compter l'étrange objet dont l'abbé sentait entre ses paumes la tiédeur diabolique.  Et puis encore cette salamandre. . .  L'abbé écarta ce dernier point, sa raison se refusait à l'envisager.  Restait que Colas n'avait certainement pas pu se procurer seul de la drogue. Quel usage en faisait-il ? La fumer ? C'était improbable, le coup reçu par l'abbé prouvait une redoutable précision dans le geste . Ce ne pouvait être le fait de facultés diminuées par les effets conjugués de l'alcool et de la drogue. Perplexe, l'abbé retourna dans ses mains le mystérieux objet : d'étranges ciselures à motifs végétaux enserraient le métal comme pour mieux en interdire l'ouverture mais il faisait trop sombre encore pour y discerner quoi que ce soit de précis. Il enfourna la boîte dans l'une des profondes poches de sa soutane et, terriblement troublé, courut s'enfermer au presbytère...

Pendant le récit de Charles, la nuit était tout à fait tombée, traînant avec elle de gros nuages d'orage qui se pourchassaient entre les étoiles.

Mon ami leva les yeux

- Il y aura tempête cette nuit !

- Peut-être vaut-il mieux rentrer avant d'être pris là-dedans, répondis-je.

- Tu as raison, nous ne pouvons rien faire ce soir et, malgré leur rareté, ces orages d'automne peuvent ici être assez redoutables. 

Il posa un billet devant nos verres encore à moitié pleins.

Le vent s'était brusquement calmé, faisant place à une atmosphère immobile et irrespirable. Dans notre hâte à partir, nous ne prîmes pas garde à l'air effrayé et soulagé à la fois du tenancier qui nous regardait sortir. Les verrous de la porte pourtant, claquèrent avec tant de précipitation dans notre dos que, cédant à une sorte de curiosité, je jetai par la vitre un dernier coup d'oeil à l'intérieur. Juste le temps d'entrevoir l'air horrifié du bougnat qui précipitait au feu le carton sur lequel Charles avait griffonné son pentacle.

Nous rentrâmes en silence, préoccupés seulement d'atteindre la voiture avant la pluie qu'annonçaient là-haut les entrechoquements du tonnerre.

Quelques questions cependant me trottaient encore en tête

Comment Charles avait-il eu vent de toute cette histoire ? De qui la tenait-il avec tel luxe de détails ? S'il n' en soufflait mot, il avait sans nul doute ses raisons. Mais aussi, quel rapport pouvait-il y avoir entre la brève apparition de Colas tout à l'heure et le reste de l'histoire ? Que signifiaient les paroles de Charles qui laissaient entrevoir le sort tragique et imminent de cet homme ?

J'avais la sensation pénible d'essayer de recoller dans ma tête un puzzle auquel il manquerait des pièces. Il y avait là en action une terrifiante machine dont je comprenais mal le fonctionnement.  A vrai dire, je soupçonnais déjà un peu de l'épouvantable vérité.  Un vieil intérêt pour les choses de "l'autre côté" joint à quelques expériences personnelles me mettait sur la voie, mais jamais je n'aurais pensé que les forces puissent se déchaîner avec autant de violence. Jamais je n' aurais cru à ce qui, pourtant, me fut prouvé par la suite.

J'eus, cette nuit-là, un mauvais sommeil peuplé de demi-cauchemars et entrecoupé de ces demi-réveils que provoque une tension trop grande des nerfs.

(22)       Début du rituel de l'exorcisme.

(23)       Salamandre

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

Nous l'apprîmes plus tard, la nuit qui suivit fut terrible. L'orage d'abord, Si brutal qu'il ravina les collines avoisinantes et transforma les rues en torrents de boue. Le village devint, au creux de son entonnoir, un impétueux torrent  où les maisons semblaient des pierres rondes divisant en filets contractés et puissants la rivière. Ensuite, le vent! Succédant à la pluie au mépris de tous les usages et qui, fou de fête démoniaque, se mit à glisser sur les boues alluvionnaires, se rua dans les caniveaux à peines vides, s'érailla aux façades, fit claquer les portes de granges et, se prenant au jeu, arracha les tuiles, renversa quelques cheminées, le tout agrémenté d'une danse de hurlements et de tourbillons de démence.

Ainsi, lorsque Charles et moi revînmes au village, un petit matin détrempé tout collant de feuilles mortes à demi-décomposées se levait sur des villageois en chemise contemplant, parmi  les branches arrachées, les tuiles et les ardoises éparses, les dégâts mineurs ou majeurs qu'avaient subît leurs terriers.

Dieu sait pourquoi le vent s'en était pris spécialement à la cheminée de la Georgette. Sa chute avait fracassé le toit d'un appentis. Partout ailleurs, des toitures lépreuses mettaient à nu le squelette étonné des charpentes. Charles me lança un coup d'oeil significatif et, de la main, me fit signe de le suivre.  Nous laissâmes les villageois, qui à sa désolation, qui à sa jouissance devant la désolation de l'autre, et, par la ruelle le long de l'église, nous montâmes vers le château. Comme nous nous y attendions un peu, celui-ci était absolument intact, malgré les traces que la tornade avait laissé tout alentour. Mieux, en y regardant attentivement, on pouvait discerner une gradation dans les bouleversements amenés par l'intempérante intempérie.  Comme si le château lui-même avait été l'épicentre du phénomène, comme Si quelque monstrueuse force de destruction avait profité de la nuit pour irradier de lui.

- Il faut absolument savoir, dis-je. . . Faire parler les gens.

- Hélas, me répondit Charles, il n'y a ici que deux sortes de gens : ceux qui ne savent rien et parlent à tort et a travers de "sotais" (25) et de "macrales' (26) et ceux qui savent mais ne disent rien. .  et pour cause!

- Pourtant, repris-je  cela vaut la peine d' essayer. Procédons par ordre: inutile d'aller faire un tour au château, du moins pour l'instant.  L'abbé, lui, pourra peut-être nous éclairer un peu, mais plus tard . .  ne parlons pas des Rapins. . . restent les fermiers: le René et l'Arthur ont tout intérêt à se taire.   

Nous hésitions ainsi sur la conduite à tenir quand Charles eut soudain une idée:

-Allons voir la vieille Marie, "lu ripougneuse" (27) elle est un peu sorcière et bien trop près de la fosse pour craindre encore quoi que ce soit. De toutes façons elle est protégée. . . Après on ira voir le facteur. Je serais bien étonné qu'une bouteille de schnaps ne lui délie pas la langue à celui-là.

Il fallait pour se rendre chez la vieille retraverser tout le village. Elle habitait une antique maison de pierre un peu à l'écart, au bord de la route de Jalhay.      Chemin faisant, nous nous arrêtâmes devant la petite chapelle qui monte la garde à coté des premières maisons et dont nous avons souligné au début de ce récit toute l'importance dans les rituels funéraires de l'endroit. Elle aussi semblait miraculeusement intacte. Cela nous intrigua. Charles gravit les quelques marches qui donnaient accès à la porte grillagée et poussa vers l'intérieur le battant de bois.                   

Celui-ci n'avait pas fini de grincer que je vis se retourner vers moi le visage blême de mon ami. Charles resta un moment comme hébété puis secoua la tête et me dit:

-   Va voir, c'est à n'y rien comprendre!

Le corps de Colas, gonflé et violacé, les vêtements détrempés et les cheveux collés de vase, gisait à la renverse sur les dalles. Quant à l'entablement de l'autel, une lourde pièce de chêne, il semblait avoir reçu par le milieu quelque formidable coup de poing et fléchissait, à demi brisé, entre ses supports. A l'endroit de la cassure, les échardes paraissaient noircies et il flottait sur le tout une odeur de résistance électrique surchauffée.

- Filons chez l'abbé dit Charles, on préviendra au village en passant.

- Et . . . la vieille ?

- Plus tard, dépêche-toi. . . J'ai un mauvais pressentiment.

Cinq minutes nous suffirent pour retraverser au pas de course le village encore ébahi.  Nous frappâmes à la porte de la cure et sans attendre de réponse poussâmes le vantail.

La porte n'était jamais fermée pendant la journée, comme c'est souvent le cas à la campagne.  Pourtant, notre élan fut coupé net dès notre irruption dans le vestibule . . . Il y régnait un froid anormal et le calme de la cure semblait s'être mué en menace de silence.

Une étrange odeur aussi. . . indéfinissable. . . mi-souterrain pourri, mi-fumée de mazout.

Nous nous regardâmes interloqués.

- Où est l'abbé ? dit Charles sans oser ouvrir aucune des portes de chêne luisant qui donnait sur le couloir.

Une plainte hésitante lui répondît, semblant descendre marche par marche l'escalier de l'étage.

- Là-haut ! Montons vite!

La dernière marche buttait sur une porte défendue par un loquet. Nous le soulevâmes et entrâmes avec précautions dans cette grande chambre basse qui forme parfois sous les combles l'unique étage des maisons de chez nous.  Une barbacane de conception plus récente laissait filtrer par la fente de lourdes tentures un rai de lumière.  Mon regard glissa naturellement le long de celui-ci et s'arrêta sur un pied de lit sculpté d'une figure grimaçante. Je poussai Charles du coude:

- Le lit!  Il y a quelqu'un dedans!

                                                                                            

A tâtons, Charles avait déniché sur la table de nuit un vieux quinquet et des allumettes, Un essai d'éclairage de la cage d'escalier nous ayant appris la mise hors service du circuit électrique.   Avec un calme qui cadrait mal avec notre impatience, Charles souleva le verre, frotta son allumette.

Je dus rentrer dans ma gorge un cri de surprise et d'épouvante...

L'abbé gisait bien là . . . mais dans quel état. . .  Le visage était entièrement dissimulé par les mains dont les doigts recourbés en forme de crochets semblaient vouloir entamer le front. A la lueur brève du phosphore il m'avait semblé discerner un peu au dessus de chaque poignet une tache noire en forme de pentagramme

Un instant encore et Charles approchait la lampe allumée : c'était bien cela : des marques d'un noir violacé.

Il m'est souvent arrivé de resonger par la suite à cette scène, et ce faisant, je n'ai pu m'empêcher de lui trouver, malgré le tragique du moment, quelque relent de ridicule. Fallait-il que l'émotion nous ait perturbés pour ne même pas penser à tirer le rideau au lieu d'allumer cette lampe qui ajoutait au sinistre de la scène ?

Quoi qu'il en soit, pris par cette ambiance étrange que nous avions nous-mêmes contribué à créer, nous restions médusés.

Finalement, Charles, d'une main éleva la lampe et de l'autre tira sur les bras de l'abbé.  Malgré la raideur apparente des membres, ceux-ci cédèrent et glissèrent doucement, les doigts enfin détendus, sur la poitrine.

Le visage de l'abbé, lui, ne portait aucune trace. Les traits semblaient même reposer dans une sorte de sérénité froide et indifférente.

Charles approcha la lampe du visage et il me sembla voir luire un éclat derrière les paupières. Le blanc de l'oeil sans doute. Je posai la main sur le front glacé et soulevai du pouce une paupière : les yeux étaient révulsés.  Plus exactement, la pupille et l'iris semblaient avoir été gommés, laissant à leur place une trace rougeâtre.

- Il ne réagit plus, dit Charles qui prenait le poul du prêtre. . . Il est mort et la raideur a déjà disparu!

- Mais alors, Charles, la plainte. . . ?

- Une porte aura grincé sur ses gonds, fit mon ami d'un air peu convaincu.

- Allons, Charles ! Toutes les portes étaient fermées...

- Je sais, dit-il, je sais.

La tension faisant place à la perplexité, j'eus enfin l'idée d'aller à la fenêtre et de tirer le rideau. Il entra aussitôt un pauvre soleil mouillé qui donnait à la pièce l'aspect d'un espace hypertrophié entre les murs. C'était comme un brouillard doré.

Il n'y avait plus rien à faire là. Je pensais aller prévenir les gens du village.  La main sur le loquet, j'entendis Charles murmurer avec une voix tendue d'attention

- Viens. . . mais viens donc ! . . . Il remue les lèvres!

Un instant animé d'un espoir absurde, je fis volte-face et restai cloué de stupéfaction : dans le visage cadavérique de l'abbé les lèvres remuaient et semblaient articuler des mots inaudibles.  Charles s'était penché, l'oreille tout contre la bouche du . . . faut-il appeler cela un cadavre ? Et de la main me faisait signe de ne pas faire le moindre bruit.

Je vais tenter de retranscrire ici de mémoire ce discours venu d'outre-tombe, mais ce faisant, je mesure combien vont manquer à ces paroles leur contexte, leur ambiance, le malaise transpirant de ce message venu de l'ailleurs, l'effroi ressenti au contact direct de l'inhumain. Je me souviens parfaitement que les lèvres bougeaient mais que notre cerveau enregistrait les mots sans percevoir aucun son:

 

 

 

"Faites silence et écoutez!. . . Je ne puis parler qu'à vous. . . parce que vous savez les signes. . . Vite! Mon temps est limité et je sais qu' "ils" ne sont pas loin. . . Il faut que vous sachiez. . .  La porte est un sas. . . Mais ce n'est pas tant une entrée qu'une sortie. C'est par ici qu'ils viennent chercher ceux dont ils ont besoin ou qu'ils doivent neutraliser. . .  Soyez prudents. Je sais qu' ils vous surveillent. . . mais pour l'instant, ils ne peuvent rien contre des initiés. Ils ne peuvent rien tant que vous ne faites pas d'erreur.

(Soudain, comme sous l'influence de quelque danger imminent le débit se précipita). . . Attention à l'étang...au château et surtout à l'étang!. . . Attention au René et à l'Olga, ils...ont reçu ...des ordres...

Le reste fut une suite incompréhensible de borborygmes informes où cependant nous crûmes distinguer à plusieurs reprises les mots "trouver" et "journal". On eut dit que quelque brouillage était intervenu pour empêcher cette communication étrange de se poursuivre.

 

Pendant un long moment, nous n'entendîmes plus rien, nous restions là, mi-hébétés, mi-attentifs, lorsque tout à coup, éclatant dans nos têtes comme une fanfare inattendue, nous parvint un grand bruit de métal entrechoqué aussitôt suivi d'un hurlement inhumain. C'était à la fois une sauvagerie horrible et une panique inintelligible pour des esprits comme les nôtres: le bruit affirmatif de la vie brute mais en même temps la manifestation d'une peur organique de la matière devant la mort. Tout cela mêlé, le bourreau et la victime hurlant ensemble dans un même cri, fondus dans le même tourbillon, vie et mort télescopées dans une autre réalité. . . Après, plus rien. Simplement une sorte de bourdonnement indistinct dans ma tête. C'est à ce moment seulement que Charles prit conscience de la force qui lui étreignait le bras, juste sous le coude. La main du mort s'y était insensiblement crispée et il fallut nos efforts conjugués pour en desserrer les doigts.

- Je suppose que nous devrions d'abord chercher le fameux journal, dis-je. Il doit s'agir d'une sorte de journal de bord. Outre qu'il élucidera peut-être tout ceci, il vaut mieux qu'il ne tombe pas en d'autres mains que les nôtres.

- Tu penses qu' "ils" viendraient le chercher ? Fit Charles soudain inquiet.

- C'est un risque que je préfère ne pas courir, répondis-je.

Moi  aussi, je  ressentais  un vague  fond  d'angoisse. Une sorte de lourdeur me pesait sur la nuque et mon coeur battait un peu trop vite, me laissant à court de souffle. Il est vrai que j'avais bien mal dormi ces derniers jours. Il en était de même pour Charles, ses yeux rougis et gonflés en témoignaient. J'étais envahi par une sensation d'abattement, incapable d'agir avec promptitude s'il l'avait fallu. Je commençais à être agacé et lassé par tout cette histoire incohérente dont je n' arrivais pas à agencer les pièces. Impossible de faire entrer dans tout cela la moindre logique malgré tout ce que nous savions de ces choses qui généralement échappent à la raison. Je me mis à respirer fort, tachant de reprendre mon emprise sur moi-même. Nous ne pouvions pas abandonner ! Sans doute la clef de l'énigme était-elle déposée entre les pages du fameux journal, quelque part dans le massif secrétaire en chêne où, je m'en aperçus alors, Charles fouillait déjà. Je le regardai. Où allait-il chercher cette ténacité tranquille?

Tout à coup, comme une prémonition, me vint la conscience des risques que nous courions. Je glissai:

- Dépêche-toi!

- Je l'ai.  Me répondit-il calmement en extrayant de dessous une pile de paperasses à en-tête du diocèse un grand portefeuille de maroquin noir.

- Tu es sûr que c'est ça ?

Nous n'eûmes pas le temps d'en dire plus. Nous avions sursauté tous les

deux : la porte d'entrée venait de grincer légèrement. Nous savions l'avoir refermée derrière nous. Charles eut un geste pour se précipiter dans l'escalier. Je le clouai sur place.

-Ne bouge pas !

Les marches de l'escalier, à leur tour, nous annonçaient une visite. Le pas semblait hésitant, incertain et précautionneux à la fois.  Un seul regard échangé nous fit comprendre que nous n'avions d'autre solution que de nous plaquer contre le chambranle, de part et d'autre de la porte.  Il faudrait profiter de la surprise du visiteur pour nous éclipser à toute vitesse dans son dos. La porte restait bâillante sur le trou de demi-clarté de la cage d'escalier.  Le crissement des pas était maintenant accompagné d'une respiration courte et sifflante, comme asthmatique. . . Une ombre dont nous ne pouvions distinguer que la petite taille se profilait à contre-jour. Elle s'arrêta sur la pas de la porte, toujours accompagnée de sa respiration de forge, puis elle fit un demi-pas en avant.   Son profil, à présent, me coupait la vue dc Charles.  J'eus de la peine à réprimer ma surprise: les traits découpés en ombre chinoise avaient quelque chose de simiesque , jusqu'à la caricature. On distinguait un buste étrange, voûté mais pourvu de seins énormes. A l'épaule semblait accroché un bras mince, presque fluet, lesté d'une main disproportionnée. Je me souviens avoir pense à ces "horquais", sortes de joug à porteur de chez nous qui servent aux paysans à transporter les seaux. L'ombre restait immobile et je ne compris de suite ni ce qu'elle attendait, ni ce que signifiait la bouteille qu'étreignait l'énorme paluche ballante au bout du bras. Soudain une flamme jaillit de l'autre main en même temps que l'être poussait une sorte de soupir gloussé. Je distinguai trop tard la mèche en coton qui dépassait du goulot de la bouteille. Au moment même où un réflexe me propulsait en avant, la bouteille s'écrasait au milieu d'un grand jaillissement de flammes contre le montant du lit où gisait le corps de l'abbé. Dans mon élan, j'avais bousculé la créature qui grogna du surprise et chuta lourdement, dégageant la sortie. Peu soucieux de griller a' l'étage, Charles et moi nous nous engouffrâmes dans l'escalier. La porte d'entrée était béante et nous  n' arrêtâmes notre course folle qu'une fois à trois ou quatre mètres du seuil.

Instinctivement, nous levâmes les yeux : de la fumée filtrait déjà entre les ardoises du toit.  Charles me regarda:

- On ne peut plus rien pour l'abbé mais . . . l'autre...?

- Je ne crois pas l'avoir assommée...qu'est-ce qu'elle fabrique?

Il eut été très imprudent de remonter là-haut. Nous restâmes donc là à contempler les progrès du sinistre.  Lorsque les vitres de l'étage éclatèrent sous la chaleur, créant un appel d'air qui embrasa bientôt la charpente, nous dûmes reculer un peu, le vent rabattant la fumée devant la façade.  On entendait des cris au loin, les gens du village avaient dû s'apercevoir de quelque chose et l'alarme était donnée.  Si nous voulions garder les mains libres, il était temps de nous en aller.

Comme nous tournions les talons, Charles jeta un dernier coup d'oeil par dessus son épaule, me poussa du coude et chuchota:

- Regarde!

Je suivis son regard et quel ne fut pas mon étonnement de voir surgir à la lumière du jour l'étrange créature de tantôt : une forme humaine dont toutes les proportions naturelles auraient été comme tassées par un fort coup de poing sur le sommet du crâne, un être de bande dessinée, tout bâti en largeur. Pris d'une soudaine colère, je voulus me précipiter, espérant tirer dieu sait quel renseignement de cet avorton dont la démarche hésitante avait quelque chose d'indifférent, de presque mécanique, mais je restai stupéfait devant les yeux révulsés, ne laissant apparaître que le blanc. Je criai.

Sourde apparemment, la créature continuait à zigzaguer comme si ni nous ni rien n'existait.  J'en restai bouche bée.   Elle finit par disparaître derrière un bouquet d'arbres.

Décidément, j'y comprenais de moins en moins.

- Vite! Filons d'ici!

Charles avait raison.  Dans un instant les villageois arriveraient et nous aurions bien du mal à expliquer sinon notre présence, du moins notre passivité. Nous nous mîmes à courir, empruntant un chemin de terre qui serpentait entre les prairies en s'éloignant du village.

Quand nous fûmes hors de portée des regards et que nous pûmes ralentir notre course, Charles me dit

- Heureusement que tout va brûler ! Imagine la tête de

 

 

ces gens devant le cadavre effrayant de leur curé ? Et les ragots, s'ils avaient trouvé ses livres!

- Il vaut mieux que tous ignorent, répondis-je !

-Nous, nous allons peut-être savoir. Reprit Charles en frappant du plat de la main le porte-feuille en maroquin noir. Tâchons de contourner le village, prenons la voiture et rentrons en ville, nous serons plus à l'aise chez moi pour étudier tout ça.

-Allons-y !  J'ai hâte de savoir ce que contient ce précieux journal. D'autant plus que nous ne sommes pas les seuls à nous y intéresser.  Si la créature est restée si longtemps en haut, au péril d'elle-même, c'est qu'elle le cherchait et ceci sous l'influence d'une force extérieure.

Je le croyais aussi. . .  Fabriquer un cocktail Molotov demande un minimum d'intelligence et comment un être pareil...?

Soudain je fis le rapport avec les propos de l'abbé:

- L' Olga! .

 

(24)Agolina: ruisseau de la région verviétoise célèbre pour ses crues. Dans la région, le mot est devenu quasi synonyme de torrent.

(25)Sorte de lutin indigène.

(26)Macrâle: sorciere.

(27) guérisseuse qui "poigne" dans les zones douloureuses.

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

Chez Charles, deux whiskies consécutifs, en dérogeant à nos habitudes gambrinesques n'avaient fait qu'augmenter notre impatience.   Aussi est-ce d'une main fébrile que nous ouvrîmes le fameux journal.

La date du premier message nous surprit:

 

"Cité du Vatican, 7 novembre 1935"

 

"Ce matin, après l'audience papale, rencontré Eliphas L. (28), dans un couloir, déguisé en séminariste.   Lui cependant ne m'a pas reconnu tout de suite et j'ai du lui faire le signe pour le tirer de ses visibles préoccupations. D'abord surpris, il s'est vite ressaisi, m'a attiré à l'ombre d'une colonnade et m'a dit:

- Frère, qui que tu sois, d'où que tu viennes, quitte cet endroit. Les forces hostiles du dehors ont commencé leur travail. Un homme est dans ce pays et il porte en lui le sceau des missions de l'enfer. Il en est de même au Nord, au pays d'Allemagne. Dis à tous les nôtres que tu rencontreras de fuir le plus loin possible car il n'est pas d'endroit de la planète qui soit vraiment à l'abri de ce qui va se déclencher. Cette fois aucun des nôtres ne pourra rien parce que le cycle se boucle, parce qu'il faut franchir le fleuve qui sépare l'une et l'autre ère. Il faudra sauver assez de nos frères pour recommencer après...

Fort décontenancé, je ne lui posai cependant aucune question. Nous avions tous une confiance absolue en son savoir.  Il est le plus avancé d'entre nous sur le sentier.

Je lui répondis simplement

- Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas! (29) Adieu Frère!

 Il me quitta sur ces mots rituels:

- Que la paix de l'univers soit avec toi !"

Sous ce premier feuillet, l'abbé avait tracé la croix bien connue, au coeur rehaussé d'un lys. Ainsi donc il était des nôtres, lui aussi ! Comment ne nous en étions-nous pas doutés ?

La suite nous parut de peu d'intérêt dans les circonstances présentes. Sans doute cette minutieuse description des intrigues vaticanes fera-t-elle un jour les délices de quelqu' historien mais elle ne nous était quant à nous d'aucun secours et nous sautâmes rapidement plusieurs feuillets couverts de l'écriture nerveuse et rapide du prêtre. Il nous fallut trouver la date de 1937 pour renouer avec les événements qui nous intéressaient directement.  On y lisait la description au jour le jour de la lente adaptation de l'abbé à son nouveau ministère. Adaptation faite d'abord de résignation puis peu à peu d'une sorte de sentiment de douillette retraite. L'abbé nous parut un sage: il avait découvert progressivement l'hédonisme et la douceur de vivre auquel peut seul se livrer celui qui a renoncé aux plaisirs durs de l'ambition, à l'exaltation des passions, à l'âpreté et à la hargne du vouloir.  Deux ou trois allusions évidentes nous firent sourire, l'abbé ayant visiblement établi avec se femme de ménage des rapports intimes tout empreints de douceur, de paix et de saine hygiène.

Le plus intéressant, cependant, nous attendait quelques folios plus loin. Il s'agissait d'une longue chronique relatant l'évolution des affaires politiques du pays et l'effrayante montée du rexisme : une espèce de folie collective s'était à cette époque emparée de toute une partie de la population et l'on voyait d'honnêtes démocrates préparer sans s'en douter un lit confortable au fascisme, voire au nazisme qui allait s'abattre sur l'Occident.  Ce qui à nos yeux rendait précieuse la relation de l'abbé et la distinguait de mille autres récits semblables, c'était la mise en relation de deux phénomènes en apparence étrangers l'un à l'autre : cette montée des forces du mal sur le terrain politique d'une part et, d'autre part, de fréquentes allusions à la décadence de tout ésotérisme occidental.

Le reste du texte était encore plus passionnant, il nous rapprochait tout doucement du coeur du problème et nous éprouvâmes à sa lecture le sentiment de prendre une véritable leçon.

 

"16 juillet 1939"

 

. "Arrivé en Italie aujourd'hui, par le train du Saint Gothard, je dois voir mon contact permanent ici. C'est un moine qui habite la montagne, sur les premiers contreforts des Alpes. J'ai su, de toute évidence, qu'il fallait aller le voir, que tout ce qui se passe ici et qui nous menace tous, a une autre explication que celle des journaux. Les forces sont en train de se déchaîner. Il est sans doute trop tard pour éviter le massacre, mais au moins peut-on connaître le moment de la rétraction (puisqu'aussi bien les forces sont pulsatiles). Dieu, dans son infinie bonté a permis qu'elles aussi soient soumises à un minimum de lois internes. C'est au moment de leur retour qu'il faudra les affaiblir et peut-être aussi, si nous sommes assez nombreux, essayer de refermer les portes sur elles. Je ne me fais pas d'illusion. . . Je sais que l'homme essaye de le faire depuis qu'il existe, mais j'ai aussi appris qu'agir et agir bien était, spirituellement, plus important que le résultat de l'acte lui-même.

Bref, il m'a fallu une heure, à partir du petit village de Ruggolo pour gravir le sentier raide qui mène à l'hermitage. Pour une fois, mon moine était seul. . . Je veux dire débarrassé de la foule de solliciteurs de tout acabit qui dérange en général sa solitude. J'étais étourdi à la fois par le sang qui battait à mes tempes, par la chaleur, par la lancinante chanson des cigales et par le contrepoint plus aigu des nuées de mouches.

J'ai débouché dans un véritable tunnel de verdure: une tonnelle qui semblait creusée  même une vigne folle, des plantes sauvages et domestiques apparemment mélangées sans ordre mais non sans art, une lumière d'aquarium dans laquelle filtrait le soleil, un lieu de terre, de feuilles et de fraîcheur. L'ermitage, adossé à la montagne, disparaissait sous une vigne vierge qui, en estompant la façade, semblait l'intégrer au rocher. Les fenêtres elles-mêmes étaient de simples trous noirs dans la verdure, posés aux endroits les moins logiques. C'était une sorte de tanière creusée dans un jardin fou, une accumulation baroque de bruits, de formes et de couleurs sensuelles. On eut dit le monde avant le tri, avant la création. Le tout grouillant, vibrant d'une vie animale dense, de mouches dont le nombre et les arabesques serrées épaississaient la densité de l'air. Cette vibration sur place, ce mouvement interne inscrit en lui-même généraient une paix statique, circonscrivaient une bulle immobile, un oeuf, un athanor (30) devant lequel trônait le moine Stepan.

Il m'a accueilli les bras ouverts et m'a serré avec force contre lui.  Il avait rabattu et roulé autour de sa ceinture de corde le dessus de sa bure et on lui voyait un torse puissant, ramassé sur lui-même, des épaules de laboureur, des mains extraordinaires faites pour peindre, pour étrangler ou pour rompre le pain. Je sus tout de suite que pas plus que moi, il n'avait trouvé, même ici, une paix totale : son aura (31) était d'un beau mauve en train de se clarifier. Sans doute son travail portait-il quelques fruits. . . Après les salutations rituelles, je lui demandé où en était son oeuvre.  Il m'a regardé un instant, a souri, m'a demandé "laquelle ?" : puis, sans que je puisse vraiment saisir le sens de sa question, m'a fait asseoir sur un banc de pierre. Il a disparu un moment à l'intérieur de la maison et est revenu avec du vin.

               J'avais peu de temps, alors je lui ai demandé tout de suite ce qu'il pensait de la situation extérieure. Il était évidemment bien renseigné : outre qu'il savait faire bavarder ses visiteurs, il avait de toutes façons d'autres moyens de "voir". Sa mine s'est tout de suite faite sombre et il m'a dit : "C'est à partir de ce pays, entre autres, que la peste du dehors va s'étendre. Pas plus que d'autres, je ne peux rien faire pour arrêter ça et sans doute n'y a-t-il rien à faire. Sans aucun doute le passage par la peste est chose nécessaire dans le grand enchevêtrement des pulsations universelles". 

Je lui ai dit que je venais chercher la connaissance et les signes qui me permettraient peut-être de fermer au moins une des portes et à nouveau il m'a répondu énigmatiquement : "Malus aeternus". . . (32)  Tu peux fermer les portes, mon frère, il en restera toujours une, entrebaillée, ou dont la serrure ne fonctionnera pas. Car il est nécessaire, de toute éternité que cela soit, et que l'hiver alterne avec l'été. N'empêche, si ton coeur est tel qu'il te faille faire le printemps, ce sera toujours ça de fait au nom du fantôme de brouillard, celui qui porte en lui à la fois l'espoir et la mort, qui donne et qui subit".

-Je fermerai les portes avec soin, dis-je, car Dieu veut que nous l'aidions à faire triompher le bien.

-Enfant, me répondit-il en haussant les épaules... que peut donc bien vouloir le dieu dont tu parles s'il dépend de toi ?. . . Enfin. . . tous les chemins mènent à Rome c'est-à-dire à l'Innommable. . . Bois et fais-moi le récit de ce qui se passe dans ton pays. . . Oublie le reste de mes paroles.

Je ne les ai pas oubliées.  Même, ce fut en moi le début d'une illumination profonde, surtout la dernière phrase de l'ermite. . . C'est à partir de ce moment que je fus tiré de ma relative paix pastorale par les livres interdits dont je m'entoure. Depuis, le doute s'est insinué en moi. Ce doute dont je sais maintenant qu'il est l'essentiel de l'homme, qu'il n'est pas effrayant et que l'on ne peut vraiment vivre sans lui."

 

J'interromps ici cette retranscription. Le lecteur ne m'en voudra pas, j'espère.  Il me semble inutile de reproduire in extenso la description de la lente montée du nazisme, des soupçons de plus en plus confirmés de l'abbé quant aux forces qui présidèrent obscurément à cette tempête de haine. Je vous passe également une longue étude relative à l'utilisation que firent les nazis, en les inversant, des symboles de vie. Comment ils en firent le plus hypnotisant et le plus effroyable des miroirs de la mort.  Comment ils insufflèrent à des peuples la certitude de construire un monde, alors que conformément aux symboles qui les gouvernaient, ils ne faisaient qu'engendrer la dissolution universelle, le retour au chaos, à la loi de la jungle première.

Vous avez vécu ces choses pour la plupart et si les plus jeunes d'entre vous l'ignorent, il y a tant de sources d'information à leur disposition. . . ! Sautons donc à un passage plus proche du récit qui nous occupe.  Les personnages dont nous avons fait connaissance y révéleront leurs racines. Collaboration et résistance prendront alors un éclairage nouveau, inattendu, mais profondément lié au cours souterrain des choses.

Alors même que l'abbé Delchambre, guidé par son généreux combat contre les ombres de l'enfer, se dépensait sans compter dans le maquis, gagnant ainsi, outre le reconnaissance très provisoire de ses concitoyens, une médaille de fort bon aloi, certains protagonistes de cette histoire furent plus ou moins possédés par la force venue de l'autre côté, plongeant plus ou moins dans le mal, qui par la collaboration, qui par le marché noir.

Surprise: entre deux pages du journal, nous trouvâmes un message visiblement recopié par une autre main que celle de l'abbé. Sans doute décodé d'un message radio:

 

"Clef dispositif ennemi région Fagnes.  STOP. Kupfenburg sans doute ABWER.  STOP.  Nombreux contacts étranger avant guerre.  STOP.  Attendons instructions. STOP. Clef 4-7-10..."

 

 Nous restâmes évidemment perplexes, les derniers chiffres cités prouvaient sans conteste l'existence de liens entre notre organisation et le réseau de l'abbé. Qui donc avait choisi comme clef du code ces trois nombres sacrés ?  A qui donc ce message était-il destiné ?  Notre Ordre avait-il été mêlé de si près aux décisions ?

Charles, qui avait les pieds sur terre, me fit remarquer que c'était certes là un sujet d'études fort intéressant mais qui, pour l'heure, nous importait peu.  L'essentiel étant de repérer les passages du journal qui nous permettraient de démasquer les survivants de l'histoire, nous apprendraient pourquoi cette porte-ci était restée entrebaillée et comment on pourrait la fermer. Nous avons donc recommencé à feuilleter l'épais cahier toilé, cherchant l'explication des événements concrets qui se déroulaient ici et maintenant ; séparant peu à peu, les éléments anecdotiques de ce qui présentait pour nous un intérêt immédiat, comme ce passage daté de l'année 1950:

"J'ai bien observé le comportement du René depuis la fin de la guerre, il s'en est bien tiré, protégé en haut lieu par Dieu sait quel personnage. Je sais à présent que tant qu'il sera là, les forces du mal disposeront ici d'un concierge. Quant au docteur, il a purement et simplement disparu à la libération...

Je ne me l'explique pas. De toutes façons, aucun de ces suppôts du démon ne trouvera de châtiment en ce monde. . . Si je ne craignais le blasphème, j'avouerais ne pas non plus être sûr de leur punition dans l'autre !"...

 

Suivaient des pages et des pages pleines de ragots mineurs, d'événements quotidiens insignifiants ; d'autres qui décrivaient par le menu la longue crise mystique de l'abbé, les lectures interdites par l'Index, l'embrouillamini que le vieux prêtre avait fini par faire de toutes ces théories. 

-Nous n'avons pas appris grand-chose, dis-je à Charles.

- Attends, me dit-il, la fin me paraît plus riche!

Il restait en effet quelques feuillets non-reliés glissés entre la dernière page et la couverture.  Là reposait tout notre espoir.  Les promesses d'éclaircissement de l'abbé ne pouvaient avoir été vaines.

Charles étala les feuilles sur la table, alluma l'électricité car la nuit tombait, ferma les rideaux et se mit à fouiner dans une armoire.

- Tu crois que c'est le moment, fis-je impatienté?

Mais avec un grand sourire mon sage ami:

-Nous allons sans doute savoir. . .  Ne pouvons nous maîtriser un instant notre curiosité et prouver, en face de ce mystère, notre amour des choses de la vie ?

J'eus un peu honte de ma réaction en voyant aussitôt atterrir devant moi deux petits verres emplis d'un liquide incolore et odorant.

- C'est mon genièvre, dit Charles...cinquante-cinq degrés de parfum...

maintenant, voyons ces feuillets.

Visiblement prises dans quelque moment de fièvre, les dernières notes de l'abbé commençaient sans préambule:

"Je sens qu'ils me cherchent. . . Ai-je assez contrarié leur action ici !  Un jour, fatalement, je finirai par faire, soit distraction, soit ignorance, l'erreur qui leur permettra de m'atteindre. Ce jour-là, quelqu'un devra prendre la relève et parachever mon travail. Il faudra qu'il trouve quelque part les indications nécessaires à la poursuite de la lutte. Ceci lui permettra sans doute de comprendre et peut-être d'agir.  J'ai peur de voir venir ce jour où je serai moi aussi poussé par la porte.  . et d'une manière si violente que je ne puis y songer sans frissons. C'est pourtant de grand coeur que je sacrifierais ma pauvre carcasse si cela devait être utile à l'équilibre et au jeu des forces éternelles. Que suis-je en face du déchaînement cosmique des puissances de 1' "Etre" ? Assez parlé de moi ! Il y a urgence. Celui qui lira ceci après ma mort possédera sans doute les connaissances nécessaires pour éclairer de leur jour réel les événements des derniers conflits mondiaux. Probablement

saura-t-il aussi se protéger efficacement des attaques étranges dont il ne manquera pas d'être l'objet.  Quoi qu'il en soit, je le conjure de se conformer A  LA LETTRE aux prescriptions en la matière. Il doit savoir qu'il manie des forces dont la moindre, en se retournant contre lui, peut l'écraser définitivement, non seulement dans son corps, mais aussi dans son âme.  Rien moins que l'anéantissement pur et simple, hors même du cycle des réincarnations.

Que celui qui n'a pas le "Signe  arrête donc ici sa lecture, qu'il craigne les événements effroyables dont je serai peut-être un jour moi-meme victime et qui sont pires que la mort. .

Je lançai à Charles un regard en coulisses. Tout armés que nous étions, c'était quand même inquiétant: le brave abbé avait craint pour lui-même malgré sa longue expérience.

- J'ai peur aussi, me dit Charles comme s'il avait deviné ma pensée, mais ce n'est pas une raison... Nous devons arrêter ça ! De toute évidence, l'abbé a commis une erreur qui a permis aux forces du dehors de l'annihiler. Songe à la dépense d'énergie que cela représente pour elles ! Il va s'en suivre une courte période de répit. . . environ quarante-huit heures, ce qu'il leur faudra pour reconstituer leur potentiel. Si nous faisons vite, nous aurons les mains relativement libres.

- Pauvre type ! soupirai-je. Son sacrifice nous aura été bien précieux. Lisons vite et avisons.

Le deuxième feuillet portait l'en-tête rituel :

"Salutem anguli stellae "(33)

"Devant le déchaînement du mal dans le monde, il n'était plus possible de lutter seulement par des moyens ésotériques. Les portes avaient été franchies par trop d'influences du dehors pour qu'il serve encore à quelque chose de les fermer. Il y avait plus urgent. Il fallait entrer dans la lutte prosaïque, dans la croisade armée. J'ai été très vite contacté par des frères qui se situaient au plus haut niveau des forces de résistance. Mon travail consistait simplement à relever les mouvements des troupes nazies sur la route proche. J'eus vite fait

 

 

de remarquer qu'il me suffisait de m'installer dans le clocher, à l'abri des abat-son, pour avoir de la route une vue suffisante. Une puissante paire de jumelles me permettaient même d'identifier les unités. Je transmettais ces renseignements par l'intermédiaire du facteur et j'ignorais tout de la suite de la filière. Un jour de mai 1943, alors que l'avance des forces alliées commençait à permettre quelqu' espoir, j'appris de mes paroissiens l'arrestation du facteur et de plusieurs notables de la ville. Il me fallait fuir. Je bouclai aussitôt un maigre bagage et réussis à disparaître une demi-heure à peine avant que la gestapo ne se présente au presbytère. Je savais heureusement où me rendre.  Une chaîne de relais constituée par les cures avoisinantes me permit de prendre contact avec le maquis des Fagnes duquel je restai un membre actif jusqu'à la libération.

On a assez décrit la vie des maquis, l'ambiance angoissante de cette époque de feu et de larmes, pour que je ne m'étende pas plus ici sur ce sujet. Là-haut, pourtant, dans la rudesse d'un micro-climat particulièrement humide et froid, soignant nos malades et nos blessés, assistant nos mourants, réconfortant chacun, apportant l'évangile aux croyants, mon amitié et un peu de chaleur aux autres, j'ai eu tout le loisir de me demander comment notre petit réseau avait pu être découvert. La soudaineté des événements ne m'avait guère permis d'y réfléchir auparavant.  Nous avions dû être épiés, espionnés, serrés de près par des gens résidant en permanence dans le village.  Ce que je savais des activités étranges du docteur Küpfenburg me revint alors à l'esprit.

Indice  évident à l'appui de mes suppositions: de toute la durée des hostilités, le château avait été épargné et le docteur laissé en paix par l'occupant alors que tous nous subissions des tracasseries diverses.

Que dire aussi de la personnalité inquiétante de sa femme, apparue tout d'un coup au château sans que quiconque ait pu la voir arriver et dont les initiés assuraient qu'elle était en fait un Golem? Elle était paraît-il d'une grande beauté, mais muette et inaccessible, ne sortant jamais. Il en avait eu un fils, cependant, au mépris d'une belle théorie. . . mais ce fils semblait, lui aussi, possédé par un autre monde.  On avait parlé  tour à tour de schizophrénie et de paranoïa pour expliquer son évidente méchanceté.

Quant à la disparition du docteur à la fin de la guerre, elle était tout aussi mystérieuse. Nul ne sut jamais, dans la confusion de la libération, ce qu'il était devenu et on ne put rien tirer de sa "femme" muette, ni de son fils aliéné.

 

A y regarder de plus près,  le René et son valet semblaient aussi avoir été épargnés. Etait-ce à cause des visites régulières qu'ils faisaient au château ?  Que contenait alors la mystérieuse enveloppe qui passait à ce moment d'une main à l'autre ?

Des renseignements destinés à l'occupant ? Mais alors, pourquoi cela aurait-il, comme je l'appris plus tard, continué après le conflit ?

Peu à peu, la lumière se fit dans mon esprit. L'évidence me sauta aux yeux.   La terrible vérité s imposa à moi : il y avait dans mon village une de ces "portes" dont parlent les textes anciens. C'était un de ces multiples lieux de passage par où "ils" peuvent influencer les hommes, infléchir le cours de l'histoire, envahir les esprits disponibles et prendre possession des corps mal protégés. Cette porte, probablement fermée depuis des siècles, quelqu'un avait du l'ouvrir, complice mystérieux de centaines d'autres qui avaient agi ainsi au même moment en divers endroits de la planète.

Tout cela supposait une organisation minutieuse de multiples contacts.  Vu sa correspondance suivie avec l'étranger, on pouvait raisonnablement soupçonner le René de jouer le rôle d'agent de liaison. Le tout laissait entrevoir, de ce côté-ci du réel, l'existence d'une société secrète ayant poussé très loin l'étude des vieux textes et repéré, à la suite de longues études, l'emplacement des "portes". On se rend compte à présent de la volonté de puissance néfaste qui les animait !"

Le texte s'interrompait là, inachevé, nous sembla-il.

- La kabbale noire ? Demanda Charles qui pensait tout haut.

- Qui sait ?

Mon exaltation allait croissant. Peut-être l'excellent alcool de Charles y était-il pour quelque chose. . . mais les révélations de l'abbé, pour partielles qu'elles soient, me semblaient motiver bien des inquiétudes.  Décidément, il fallait passer à l'action. La peur vient avec le flou, l'indécis, l'incompréhensible. Savoir, c'est déjà commencer à vaincre, à résoudre.

Tout commençait à s'ordonner dans ma tête.

- Charles, te rappelles-tu ce que tu m'as dit à propos du valet, de son étrange comportement au bord de l'étang et de cet objet mystérieux qu'il lance à travers le miroir de l'eau ? N'est-ce pas une sorte de message codé ?  Une information, voire une sorte de rapport qui passe ainsi, via le château, des correspondants du René jusqu'aux êtres extérieurs ?  Il nous faut agir  Nous ne pouvons rien contre ces dangereux intermédiaires. Je ne vois qu'une possibilité : couper le cordon ombilical qui, à travers l'étang, les relie aux puissances du dehors. Hélas, nous ne pouvons pas plus! D'autres portes subsisteront sans doute ailleurs, très loin peut-être.

- C'est notre destinée, me répondît Charles en soupirant, comme semblait l'avoir compris l'abbé, l'équilibre du destin veut qu'il reste toujours une faille par où le mal s'introduit dans le monde. Ce n'est pas une raison pour ne pas tenir jusqu'au bout notre rôle, si absurde soit-il.

-   C'est Sisyphe ! Dis-je en souriant.  En attendant, il faut trouver l'endroit où poser notre verrou... et vite! Quand ils auront repris des forces, ils risquent de s'en prendre à d'autres, peut-être même à nous. Il existe de toutes façons dans le village assez d'esprits simples sur lesquels ils peuvent agir. Ils ont eu Colas parce que, malgré sa forte tête, l'alcool affaiblissait sa volonté. Ils l'ont enfermé dans les rites nécessaires à sa crédulité. Rappelle-toi les étranges trouvailles de l'abbé sur le sol du cercle : la cassolette, l'encens, la drogue, tout cela devait donner au pauvre homme la sensation de communiquer magiquement avec ses maîtres: je pense qu'ils avaient besoin de lui pour surveiller leur pire ennemi: le curé. C'était habile.  Ils avaient tout prévu, sauf, comme d'habitude, le hasard. Pourtant, on ne trouve aucune allusion à Colas dans les notes de l'abbé.

-Ce n'est pas étonnant, dit Charles, ces événements sont trop récents pour qu'il ait eu le temps de les consigner. D'ailleurs, même les derniers textes semblent remonter à plusieurs années.

Tout en écoutant mon ami, je réfléchissais à toute vitesse. Je l'interrompis soudain:

- Ecoute, il me semble que je tiens le bon bout! La seule chose qui reste sans explication dans notre hypothèse, c'est la disparition de Colas et sa soudaine réapparition juste avant sa plongée dans l'autre monde.  Il est en outre étrange que le corps se soit retrouvé gisant dans la petite chapelle. Qui l'a déposé là en plein déchaînement des éléments? La chute de la foudre sur l'autel doit, elle aussi être un signe.  J'ai au fond de moi l'intuition que ce faisceau de faits nous indique quelque chose. La solution passe par la chapelle, mais nous avons besoin d'un complément d'information. Il faut retrouver l'Olga ! Outre qu'elle peut nous apprendre quelque chose, il faut la mettre hors d'état de nuire! Cela nous permettra de continuer notre enquête plus à l'aise.

 

(28)       Eliphas Levi

(29)       Adage alchimique.

(30)       Athanor

(31)        Aura

(32)       Expression latine: le mal éternel.

(33)       Salut par les angles de l'étoile.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE \TII

 

 

Le village était en effervescence. Prévenus par nos soins, des fermiers étaient allés chercher le corps de Colas et avaient voulu le conduire au presbytère pour que l'abbé dise sur lui les dernières oraisons. Ils étaient tombés pile sur les pompiers improvisés qui, dépassés, contemplaient les ruines encore fumantes. Le cadavre était donc resté sur son brancard, abandonné au milieu de la route tandis qu'à cent mètres de là, le groupe des indigènes discutait avec animation face au dernier pignon subsistant de la bâtisse.

Le spectacle nous surprit assez.: Colas semblait attendre impatiemment qu'on voulut bien enfin lui rendre les honneurs funèbres et, pour protester contre cet indigne oubli du respect dû à sa condition présente, s'était mis à puer de façon proprement épouvantable. Il ne s'agissait pas des effluves douceâtres et écoeurants de la décomposition, mais bien d'un atroce mélange de vapeurs de souffre et de bitume, de suie et de plastique brûlé. . . Une odeur inhumaine, insupportable parce que non-naturelle.

Bien entendu, on n'avait pas retrouvé le corps de l'abbé. L'intérieur du bâtiment était complètement réduit en cendres. . . Pas de danger non plus qu'un curieux aille mettre son nez dans la bibliothèque... tout ce savoir interdit n'était plus que poussière et que vent. D'ailleurs, deux gendarmes en uniforme empêchaient les curieux de s'approcher trop près. Charles alla trouver l'un d'eux:

- Que s'est-il passé ?

 L'autre le toisa d'un air méfiant.

- Coulà, djè nè sé rin ! C'est one drale d'affére, todis!

(34)

- Le diable est peut-être venu chercher le propriétaire, dit Charles qui aimait se moquer des casquettes galonnées.

- Nu fé nin tant aller t'badjawe, monsieur l'esprit fort! D'abord, cesteus't'on curé qui viquéf châl, è si s'reu ben possib, djustimin...ces djins là,on'sé moy qui qui hantent...di tot façon, ça n'sint nin comme one incendie di chrétien!...En tout cas, il y aura sans doute une enquête!

L'allusion à l'enquête officielle avait automatiquement ramené la langue noble sur les lèvres du Pandore...

Moi, j'étais retourné près du corps de Colas, décidé à le fouiller, dans l'espoir vain de trouver un détail qui nous aurait échappé et qui puisse nous aider.

Tout à coup, de derrière la haie qui bordait le chemin, il mie sembla percevoir comme un frôlement. Cela n'eut pas attiré autrement mon attention en des temps normaux, mais dans l'état d'excitation où nous nous débattions depuis le début de cette histoire, mes sens avaient fini par prendre une acuité extraordinaire. Curieusement, je ne sursautai point : tendu comme une corde de guitare, je pivotai lentement sur moi-même, en ayant l'air d'analyser la forme des nuages. Une tignasse rousse dépassait entre les rameaux d'aubépines. . . Je ne sais pourquoi j'identifiai immédiatement, par une sorte d'intuition, la propriétaire de ce crin rouge. D'un air aussi dégagé que je pus, j'allai rejoindre Charles que les soeurs Rapin avaient entrepris de convaincre quant à la dégénérescence profonde du monde moderne, des moeurs en général et de celle de la jeunesse en particulier, émaillant le tout de "nous l'avions bien dit" compassés et surets. Semblant pris d'un intérêt prodigieux pour la conversation, je tournai ostensiblement le dos au cadavre en réussissant à accrocher le regard de Charles qui me faisait face.  Pendant que les Rapin continuaient leur babil à base de fiel et de prétention vinaigrée, je lui fis signe de suivre mes yeux et les posai ostensiblement sur la haie. Quelque chose à ce moment en agita les branches et je vis le visage de mon ami se tendre d'attention. Désormais, les Rapin continuèrent à dégoiser dans le vide. 

Mon esprit, lui, travaillait intensément:

Que faire ?  A n'en pas douter c'était l'Olga. Que venait-elle chercher ici ? J'allais devoir laisser le pauvre Charles en proie aux deux gorgones et me

mettre à filer discrètement la créature, si possible même, m'en saisir et la faire parler. . . Si elle en était capable!

Un froissis de feuilles se déplaçait le long de la haie et je me mis en mouvement, suivant doucement, de la route, la progression discrète de mon gibier.

J'avais compris! Elle tentait de profiter de l'abandon provisoire du corps de Colas. . . A quelques mètres du cadavre, sûr de ne pas avoir été repéré, je me glissai derrière le tronc d'un gros chêne, prêt à bondir.  Un instant encore et l'étrange personnage paraissait à quatre pattes dans un trou de la haie, au ras du sol. Deux trois sauts accompagnés de contorsions diverses et elle se retrouvait à genoux à côté du brancard.  Un regard rapide du côté de l'attroupement pour s'assurer que personne ne faisait attention à elle. Elle plongea la main dans la poche droite du pantalon de Colas.

Je bondis.

Elle eut un geste pour fuir mais j'agrippai sa manche gauche et rapidement, lui plaçai une infaillible clef d'immobilisation. Elle ne cria pas, sentant instinctivement, sans doute, qu'elle n'avait pas plus intérêt que moi à attirer l'attention. De ma main libre, je réussis à desserrer l'étreinte de ses doigts : une enveloppe chiffonnée tomba à terre et je mis aussitôt le pied dessus.

Alors, la résistance musculaire que développait ma prisonnière faiblit en une fois.  Une transformation si profonde s'opéra dans son expression qu'elle me fit pitié. Son masque quelque peu féroce semblait s'être brusquement dissout dans une terreur sans nom.  Elle tremblait de tous ses membres, faisant ainsi vibrer dans une pitoyable grimace ses traits irréguliers.  Elle me regardait de ses yeux vides agrandis d'angoisse et pourtant, j'étais certain de ne pas être la cause de sa terreur.  D'ailleurs, à présent, elle ne semblait plus vouloir se défendre... Un chien se mit à hurler dans une cour proche. Comme pris de panique, à ma grande surprise, l'être lémurique sauta se nicher dans mes bras, cachant sa tête dans ma veste et tremblant de plus belle. Nous allions finir par attirer l'attention. Je ramassai l'enveloppe, la fourrai en poche et lentement mais fermement, j'entraînai ma captive vers la voiture. Charles, s'étant dieu sait comment débarrassé des Rapin, me suivait à distance d'un air parfaitement dégagé. Au premier coude du chemin, je m'arrêtai pour lui laisser le temps de nous rejoindre. Sans un mot, il prit l'enveloppe dont un coin dépassait de ma poche et, tout en marchant, en déchira le dessus.  Il en sortit un curieux morceau de cuir noir couvert de signes kabbalistiques rouges.

- Inutile de perdre notre temps à nous interroger ici, dis-je. Filons à la voiture

Nous pressâmes le pas.  De loin, apportés par le vent, nous percevions les aboiements des chiens.

On eut dit que tout le village hurlait à la mort. L'Olga semblait de plus en plus effrayée. Notre présence pourtant paraissait lui apporter quelque sécurité. Je ne la tenais même plus.  Elle collait à mes talons comme un chien de chasse.

- Espérerait-elle nous reprendre le talisman ?

J' avais inconsciemment exprimé tout haut ma préoccupation.

- Peut-être, fit Charles, de toutes façons, nous n' en tirerons rien. . . elle est complètement idiote et sans doute en leur pouvoir.

Nous arrivions à la voiture.  Charles prit le volant, je fis asseoir l'Olga sur la banquette arrière et m'installai à côté d'elle.

- Où allons-flous ?  Fit mon ami en manoeuvrant le levier de vitesse.

- Nulle part, dis-je, roule n'importe où. Nous serons plus en sécurité que dans un endroit défini et cela nous laissera le temps de réfléchir. Ce disant, j'avais extrait de la boîte à gants, par dessus le dossier du siège avant, le pentagramme en argent qui constituait en quelque sorte le lien avec nos frères. Je le cachai dans le creux d' une main que, brusquement, j'ouvris sous le nez de l'Olga... Elle sursauta aussitôt comme sous l'effet d'une brûlure, se rétracta dans l'angle du siège, croisant ses mains devant son visage et protégeant le tout de ses genoux repliés.  Le pentagramme disparut rapidement dans ma poche et j'entrepris de la rassurer. Elle tremblait de nouveau de façon convulsive.  Il m'était à présent évident que quelque force du dehors l'habitait et la possédait entièrement.

Tout en suivant la scène dans le rétroviseur, Charles avait viré dans un chemin creux. Nous étions durement secoués par les cahots.

- Il y a une ferme en ruines à une centaine de mètres, nous y serons à l'abri pour faire le point.  Je voudrais vraiment regarder attentivement ce bout de cuir. J'ai l'impression que c est la clef de toute l'énigme.

Tout en prononçant ces mots, il arrêta la voiture dans une cour envahie par la végétation. Devant nous, de vieux murs en grès, lézardés mais encore debout.   Une porte pendait à son gond inférieur, surmontée comme un visage édenté de l'éclat brisé des fenêtres. A gauche, dans les granges, la toiture était effondrée.   Nous pénétrâmes dans une pièce lépreuse ayant sans doute servi de cuisine.  Des graffiti couvraient les murs, toutes sortes d'ordures jonchaient le sol. Dans un coin des excréments humains. Au centre, les restes d'un feu de brindilles.

- Les gamins du village viennent souvent jouer ici, dit Charles, j'en ai fait autant à l'époque.

- Ça n'a pourtant rien d'une villégiature, fis-je remarquer.

Je frissonnai, pris par l'humidité froide, l'odeur de souterrain moisi et la tristesse déprimante des murs.

L'OLga s'était assise dans un coin. Elle restait là, hébétée, à contempler ses godillots.  Toute faculté de réaction semblait l'avoir quittée.

Charles approcha le mystérieux morceau de cuir du jour poussiéreux qui coulait de la fenêtre et resta là de longues minutes à le retourner dans tous les sens, cherchant à trouver une signification à l'enchevêtrement étrange de droites, de courbes, de boucles, de zigzags qui composaient comme un cartouche maléfique.

- Ça ressemble à une signature, dis-je. . . Je crois que c'est de ce côté qu'il faut chercher.

Mais je me retins de poursuivre devant l'air concentré de Charles.  Je savais qu'il feuilletait mentalement les pages d'une culture qui, en ce qui concerne ce sujet particulier, était véritablement encyclopédique. Je faisais confiance à sa prodigieuse mémoire, à son esprit logique qui lui avait fait répartir toutes ces connaissances comme dans un classeur à tiroirs, chacune à sa juste place. Certainement, il allait trouver. . . Il avait déjà trouvé. Je le voyais à son regard, puis au fin sourire de satisfaction qui monta à ses lèvres tandis qu'il me tendait le bout de cuir en disant

- C'est la signature traditionnelle d'Astaroth. Il commande je ne sais plus combien de légions infernales...

J'eus un moment de stupéfaction. Bien sûr, je connaissais l'existence de ces signatures étranges retrouvées au bas de pactes diaboliques ou utilisées par les "souffleurs" noirs mais j'avais toujours été quelque peu sceptique, y voyant plus la trace du délire humain que la patte des forces du dehors.  Jamais je n'aurais cru que nos redoutables adversaires aient repris à leur compte les noms tarabiscotés que leur attribuaient les hommes. Cependant, je remis à plus tard l'étude de cette intéressante question.  Autre chose me tarabustait. Je m'en ouvris à Charles:

- Colas n'aurait jamais pu fabriquer cela lui-même. Où aurait-il appris ? Il savait à peine lire et écrire!

- Il savait pourtant bien d'autre choses, répondit Char-les. . .  Par exemple à quoi sert une salamandre et comment la faire surgir de la boîte en argent!

Rappelle-toi les trouvailles de l'abbé. En fait, je commence à comprendre et si vraiment je ne me trompe pas, nous avons peut-être presque gagné la partie.  Nous avons des débuts de preuves. Colas était "brûlé" ici. Ils l'avaient introduit auprès de l'abbé pour surveiller celui qu'ils savaient leur plus dangereux ennemi.   Hélas pour lui, son penchant pour la dive bouteille et la naïveté de ses ruses l'ont perdu. L'abbé a eu des doutes, puis des certitudes après sa découverte au cercle. . . Il a alors fallu que les êtres du dehors se débarrassent de l'un et de l'autre.  Pour Colas, c'était facile, il suffisait de lui donner l'ordre de passer de l'autre côté, via la porte, c'est-à-dire l'étang , puis rejeter seulement son corps en un autre endroit.  Pour l'abbé c'était plus complexe,  il n'était pas soumis à leur pouvoir, il fallait attendre un faux pas.  Ce faux pas l'abbé a certainement dû le faire, acculé qu'il était par sa générosité et son désir de sauver l'âme de Colas...

- Comment cela ? interrompis-je.

Charles eut un geste agacé, montrant que je dérangeais le fil de ses pensées.

- Il aura voulu tenter l'épreuve de force, tu comprends ? Le seul moyen de sauver Colas était de vaincre la force d'ascendant de son maître, de le provoquer en quelque sorte en combat singulier. . . Il a pu jouer sur plusieurs techniques. . .  Que sais-je ? Peut-être a-t-il évoqué Astaroth en se protégeant d'un cercle magique. Hélas, il devait manquer de pratique.  Sans doute ses principes religieux ne lui permettaient-ils de la chose qu'une connaissance livresque. . .  C'est toujours très dangereux. Un peu comme d'apprendre à conduire dans un livre.

               - Qu'allons-nous faire ? fis-je pour meubler, car j'étais plutôt sidéré même si toute cette histoire commençait à prendre un tour cohérent.

               - La même chose que l'abbé ! lâcha Charles avec la plus grande placidité.

- Hein ? . . . Mais tu es fou ! . . . Je sais bien qu'on a plus de pratique que lui, mais enfin. . . on n'a jamais touché à des puissances de ce niveau !   Nous ne développerons jamais assez d'énergie pour les retenir et puis...

- Ecoute !  Charles parlait d'une voix calme, il avait planté son regard dans le mien et tentait, via ce bief, de me communiquer et sa force et sa résolution.

- Ecoute, répéta-t-il encore, on n'a pas le choix... Tu sais qu'il ne suffit pas de fermer la porte. Coincés dans notre monde, ils peuvent encore être plus dangereux. Quelque chose  habite visiblement l'Olga.  Il faut obliger cette puissance a se manifester encore et la reconduire là d'où elle est sortie : à l'étang. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'autre solution !  La situation est

grave, ce n'est pas seulement Colas qui est en jeu, mais la paix de ce village, voire de la région, ou pire encore. On a vu ce qu'ils sont capables de faire à partir d'une seule faille comme celle-ci. . . Même si on se détruit en le faisant, nous avons un devoir, nous comme tous nos frères. Qui d'autre d'ailleurs pourrait faire ce travail ? Ne savais-tu pas en entrant chez nous ce que nous pouvions être amenés à risquer ? Et en ce faisant, n'es-tu pas devenu partie agissante de l'équilibre du bien et du mal ? Peux-tu refuser ce qui est devenu ta participation au monde ?

- Arrête ! Fis-je. Pas besoin de me faire la morale! On va le faire... Bien sûr qu'on va le faire... et après, s'il y a un après, on racontera nos mémoires dans un bouquin qui aura pour titre : "Les démineurs du petit Jésus". Ceux qui ne nous croiront pas nous prendront pour des mythomanes et ceux qui nous croirons nous prendront pour des fous inconscients...

J'avais beau plaisanter, ma mine démentissait le ton léger de mes paroles.  Au vrai, je crevais de frousse, comme un alpiniste qui sait qu'il va risquer la limite de ses possibilités. Nous ne serions pas trop de deux et nous allions tenter le tout pour le tout.

- De toutes façons, marmonnai-je entre mes dents pour me rassurer un peu, si on se casse la gueule, d'autres frères prendront la relève. . . Ce vieux combat ne sera jamais fini, l'important c'est d'être fidèle à soi-même, au rôle qu'on s'est choisi, sinon on n a pas de sens et on s'emmerde. . . C'est pire que tout.

Charles ne m'écoutait pas. On sentait qu'il rassemblait en lui toute l'énergie disponible.  Je jetai un regard rapide à l'Olga, elle était véritablement prostrée, affalée comme ces marionnettes qu'a quitté la main du montreur et qui gisent, renversées, sur la rampe du théâtre. On pouvait être tranquille de ce côté.

Charles traçait sur le sol un cercle approprié à nos deux présences, d'environ trois mètres de diamètre, inscrivant en son centre les lettres hébraïques sacrées: le iod, le hé, le vau et un autre hé.

- Tâche de dénicher une tige de fer, me dit-il, nous n'avons pas d'épée ici. 

En fouinant, dans les pièces voisines, je ne fus pas long à trouver notre affaire: une tige d'un demi centimètre d'épaisseur et d'environ un mètre de long. Au moment où je la tendais à Charles, il ne put s'empêcher de lire sur mon visage la frousse manifeste dont j'était la proie. Il voulut une dernière fois m'encourager:

- Moi aussi j'ai peur, me lança-t-il comme en aboyant.

Nous nous regardions, pâles et défaits. Vrai, nous n'avions pas l'air conquérant. Nous pénétrâmes néanmoins dans le cercle.

- Et elle ? demandai-je en montrant l'Olga.

- Elle nous gênerait dans le cercle et puis. . . Et puis il me vient une idée.

- Tu veux t'en servir comme appât ? . . . Mais, c'est de l'assassinat!

 Je m'attendais peu à la réaction emportée de Charles. Visiblement, il était sous l'emprise d'un grand énervement.  Plus que moi encore, il semblait devoir lutter pour dominer ses frayeurs:

- Monsieur fait le délicat ? me cracha-t-il à la figure. Mais enfin est-ce que nous avons le choix? Est-ce qu'ils hésitent eux ? . . . Tu as vu l'abbé?

Oui, évidemment, j'avais vu.  Et je ne tenais guère à subir le même sort. . .  Alors, si vraiment  l'Olga. . . qu'avions-nous à faire de la morale humaine face aux démons issus d'une réalité autre ?

- Calme-toi, dis-je, il faut nous mettre en état de concentration, et plus nous nous énervons, plus ce sera long.

Nous rivâmes nos yeux sur la signature étrange inscrite dans le petit morceau de cuir.

Je ne puis, vous vous en doutez, révéler ici les rites secrets qui nous permirent d'appeler du dehors cette entité ni de la rendre visible. Cela fait partie des choses qu'on ne peut dévoiler sans graves conséquences Tous nos frères, d'ailleurs, ont juré de respecter à ce sujet un silence absolu. Sait-on, lecteurs, si l'un d'entre vous ne serait pas tenté quelque jour par pareille expérience sans être protégé ni par l'initiation ni par le reste des connaissances?

Sachez seulement que, sans ce bout de cuir, cela nous eut été impossible et que, sans le cercle magique qui nous protégeait, sans la tige de fer qui nous permettait entre autres de projeter à l'extérieur notre énergie psychique, nous nous serions sans doute détruits à ce jeu, physiquement et peut-être même astralement.

Les gestes rituels étant donc accomplis, les paroles indispensables prononcées, nous restâmes assis au milieu du cercle, dans le plus grand état de concentration. C'était quelque peu dangereux déjà car si le cercle nous protégeait des esprits immatériels, il ne nous mettait nullement à l'abri d'une initiative personnelle de l'Olga. Notre état de concentration nous empêchait de la surveiller. Par bonheur, il ne se passa rien de ce côté, du moins à ce moment. Au bout d'un temps qu'il m'est difficile d'évaluer, tant notre état particulier nous plaçait en dehors des normes et mesures habituelles, il nous sembla que l'atmosphère s'emplissait d'une sorte de bruit d'air pulsé, puis d'une succion, comme, hypertrophié, le bruit de la décharge d'une baignoire. Cela s'accéléra peu à peu jusqu'à devenir un sifflement à la fréquence à peine audible. En même temps, nous portions nos efforts vers le coin droit de la pièce et il nous parut que l'air s'y épaississait, se troublait, comme sous l'effet de la chaleur. Il perdait de sa transparence puis s'opacifiait carrément, restant à peine translucide: un brouillard opalin localisé dans un volume d'à peu près un mètre cube.

Au fur et à mesure qu'elle se chargeait d'énergie, cette masse se mit à diffuser une sorte de lueur dorée, pulsatile.  A intervalles réguliers, les contours se cernaient d'une sorte d'aura pourpre qui déjà nous fixait sur notre réussite. Ce seul signe nous montrait à l'évidence à qui nous avions affaire. Un temps encore, puis la chose  se mit à lancer dans tous les sens des pseudopodes de lumière, de plus en plus loin de son centre.

Une fois, elle effleura notre cercle, rétracta brutalement son tentacule, le repropulsa avec force dans notre direction, fut brutalement arrêtée par la paroi invisible qui nous protégeait. Comme étonnée (mais ce mot a-t-il un sens ici ?), elle envoya plusieurs pseudopodes tâter prudemment notre abri, sans que jamais ces membres mystérieux puissent y pénétrer. Elle en fit le tour, cherchant toujours à s'introduire dans une faille. Lorsqu'elle eut constaté la parfaite herméticité du cercle magique, il nous sembla qu'elle entrait dans une violente colère, ou tout au moins déployait des efforts terribles pour casser comme une noix notre refuge. Les bras de lumière nous entourèrent  alors de toutes parts comme pour une monstrueuse phagocytose.

La chose avait tourné au rouge cadmium vif. Toute la chambre en était illuminée comme le bout incandescent d'une gigantesque allumette.  Une épouvantable odeur de brûlé nous prenait à la gorge, avec des relents de souffre et de bitume.  Visiblement, elle pouvait à présent se manifester d'elle-même. Prolonger notre fourniture d'énergie ne faisait que nous mettre à chaque minute plus en péril. Quittant notre état de prostration nous nous mîmes en devoir d'entamer la seconde partie de l'opération.

- L'épée, vite!

Je tendis à Charles la barre de fer. Visant avec soin le centre plus lumineux de la chose qui à présent nous enserrait de toutes parts, mon ami fit franchir à la pointe d'acier la limite du cercle... Mettant fin ainsi à la protection qu'il nous octroyait.

L'effet fut instantané .  Comme sous l'action d'une décharge électrique, la chose se rétracta sur elle-même.  En une fraction de seconde, elle n'était plus qu'un point incandescent, d'une brillance inouïe, flottant à une dizaine de centimètres de la pointe de l'épée.

- Ça va, me dit Charles qui de sa main libre s'essuyait le front, on y arrive!  Nous la tenons à présent, nous pouvons sortir du cercle. . . mais attention, surtout ne pas lâcher l'épée une seconde!

Dieu sait quelle salutaire intuition me fit à ce moment me retourner

brusquement ! L'Olga s'était levée et se jetait sur nous, toutes griffes dehors. Je criai:

- Attention!

Charles n'eut pas le temps de parer l'attaque et les doigts de la créature se refermèrent en crochet sur son cou.  Je me jetai aussitôt sur le dos de l'assaillante, tentant de toute ma force de lui faire lâcher prise. Rien

n'y fit, c'était une tour de béton, des tenailles surhumaines. Charles, déjà, battait l'air de ses bras.

- L'épée ! Pensais-je.

Je la lui pris des mains, l'étincelle de lumière dansait toujours à son extrémité. Charles chancelait. Il fallait absolument intervenir. . .  J'eus soudain une idée:

plongeant la main dans ma poche j'en sortis mon briquet. Vite! Une flamme ! . La robe de l'Olga était en nylon. . . En un instant ce fut une torche!

Elle hurla épouvantablement, lâcha Charles qui tomba assis sur le sol, crachant et éructant, puis elle se précipita au dehors, courant à corps perdu,

attisant ainsi le feu qui la dévorait. A dix pas de la porte, elle trébucha, tomba, eut au sol quelques mouvements convulsifs et resta immobile sous la flamme qui mourait doucement sur son dos.

Charles s'était relevé.  Ecoeurés du spectacle, abrutis par la soudaineté de l'attaque, étourdis par la violence de tout ceci, nous restâmes sans rien dire. Combien de temps ? Cela me parut long, mais il ne s'agissait peut-

être que de quelques secondes. Nous étions plantés là à essayer de calmer le tumulte de nos artères, à essayer de remettre de l'ordre dans notre esprit.

Tout à coup, Charles sursauta:

- L'épée . . . Où est-elle ?

Cela me réveilla aussi sec. . .  Mon dieu! Je l'avais donc lâchée ?  Sous l'effet de la surprise ?  Dans les mouvements désordonnés qu'avait entraîné la fuite de l'Olga?

- Regarde! Cria Charles les yeux exorbités d'horreur.

Le mirage incandescent et poulpeux de tantôt s'était reformé au dessus du cadavre recroquevillé de l'Olga. Mon ami eut un mouvement de recul.

- Ne bouge pas, lui dis-je d'une voix blanche. Je crois que" la chose" a mieux à faire à présent qu'à s'occuper de nous..

Elle s'était en effet étalée comme une couverture de bruine sur le cadavre, le masquant totalement à nos yeux.  Elle tourna bientôt au vert électrique, puis au mauve, émettant un gargouillis étrange comme un bruit de bulles dans l'eau savonneuse, revenant enfin à son blanc opalin d'origine.  On distinguait à présent les contours du corps.  Peu à peu, comme absorbée par la forme humaine, le brume se dissipait, révélant à nos yeux incrédules la plus fantastique des régénérescences.

"La chose" avait fini par disparaître complètement, absorbée semblait-il à l'intérieur d'un corps tout neuf. Il nous sembla que celui-ci respirait déjà.

Je voulus m'avancer, j'avais ramassé la barre de fer et comptais bien m'en servir comme d'une arme pour défendre chèrement notre peau.  Charles me rattrapa par le bras:

- Tu sais bien que c'est inutile. . . et puis, tu risques de tout gâter. . . Ne bouge pas . . . Attends!

Après deux ou trois mouvements convulsifs, l'être s'était assis.  Je n'en croyais pas mes yeux : au lieu du corps atrocement mutilé de l'Olga, nous contemplions le dos nu d'une créature de rêve sur la peau brune de laquelle glissait comme une aile une splendide cascade de cheveux noirs.

Elle se leva, toujours nous tournant le dos, nous laissant admirer des formes parfaites. Dans le soir qui commençait à tomber tout cela avait quelque chose de fascinant.  Les premiers rayons de la lune nimbaient ce corps nu d'une aura de lumière. . .  Elle se mit en marche : ses pieds ne semblaient pas toucher le sol. On eut dit qu'elle glissait le long de la haie du chemin. Deux longues jambes en fuseau la portaient avec une grâce de sylphide.

Attentifs à ne pas provoquer le moindre bruit, nous la suivîmes, tendus à l'extrême, pressentant que nous touchions au coeur du mystère. Nous avions oublié notre peur tant la curiosité nous dominait et tant (pourquoi ne pas l'avouer ?) le charme de cette scène nous envoûtait. Il est bien vrai que le diable est beau, pensai-je en moi-même et, pendant quelques instants, je ne fus plus si sûr d'avoir choisi le bon rôle, ni le bon clan.

Nous descendions un talus, la forme nous précédant d'une dizaine de mètres, lorsque soudain, sous le pied de Charles, une pierre roula.

Nous eûmes juste le temps de nous plaquer dans le fossé. La créature s'était retournée, exposant au halo d'une des rares lampes publiques une poitrine parfaite, des cuisses d'animal sauvage, un ventre lisse comme un lac. . . "Comme un lac "... L'idée passa très vite dans ma conscience. Maintenant, j'aurais mis ma main à couper que je savais où elle allait. Nous l'observions d'entre les herbes avec le pénible sentiment que ses yeux de malachite perçaient notre retraite, fouillaient nos cerveaux. Elle n'avait pourtant pas du nous voir, car, finalement, elle se remit en marche, toujours lente et aérienne. Nous lui laissâmes cette fois prendre un peu de champ avant de nous remettre à la suivre.

Lorsqu'elle pénétra dans les premières ruelles du village, on eut dit un tableau de Paul Delvaux. Qu'arriverait-il si un paysan attardé se trouvait sans crier gare sur son chemin ?  Si quelque malheureux tombait sur cette créature dont nous connaissions tout le pouvoir maléfique ? Heureusement, les rues étaient désertes. Peut-être les gens étaient-ils encore en train de se repaître du rare spectacle que représentait pour eux l'incendie du presbytère ? Peut-être restaient-ils sur les lieux à palabrer interminablement, dominés par la perplexité, ressentant ce frisson étrange qui parcourt le dos des gens de la terre devant les malheurs répétés, à l'enchaînement incompréhensible?

Je me faisais ces réflexions tout en me glissant soigneusement d'une encoignure à l'autre, profitant du moindre jeu d'ombre pour me confondre avec les murs. Soudain, je m immobilisai derrière la grande roue d'un tracteur, faisant signe à Charles de me rejoindre. Deux formes humaines venaient de déboucher du fond de la

ruelle. On les distinguait mal.

- Le René et l'Arthur. . . J'en était sûr ! Fit Charles en

me saisissant le bras.

- Quoi ?

- Tu n'a pas encore compris ?

- Cette créature. . .  Le golem du docteur Küpfenburg!... Tu comprends ?

Non, je n'y comprenais pas grand chose, tout cela me paraissait s'embrouiller à nouveau.

Les deux ombres s'étaient arrêtées. Le "Golem", puisque d'après Charles c'était lui,  s'arrêta face à eux, ouvrit les bras, les noua en torsade au-dessus de sa tête, les abaissa, les index tendus dans le direction des deux compères, puis se mit en marche. Sans qu'un mot ait été échangé, ils la suivirent d'une démarche un peu raide, un peu automatique, comme hypnotisés.

- Direction l'étang, me souffla Charles, qui semblait fébrile et réjoui. C'est la retraite de Russie, on approche du dénouement.

Un peu vexé, je pensai à part moi que cela au moins, je l'avais trouvé tout seul.  Il fallait néanmoins rester prudent, cette armée en déroute restait redoutable. Quelle mystérieuse force l'avait rappelée en arrière au moment où nous semblions à leur merci ? Sans doute fallait-il qu'un autre ennemi, bien plus dangereux que nous les menace.

J'avais dû verbaliser ma pensée sans m'en rendre compte car Charles me fit signe de baisser la voix et me glissa dans l'oreille avec un sourire

- Le temps. . . Le temps. . . La grande loi du temps.

Ils sont pulsatiles, tu le sais bien ! C'est grâce à notre seule énergie psychique que la chose a pu se manifester plus longtemps que de coutume dans notre monde. C'est nous qui l'avons chargée de potentiel. A présent, elle s'affaiblit et repart vers la porte.

- Pourquoi alors l'Arthur et le René ?

Charles eut un geste agacé et s'arrêta un moment. Nous étions dans l'entrebâillement d'une porte de grange.

- Je ne vois qu'une explication, me dit-il. . . Nous avons un allié. . . Celui qui règle, ou plutôt CE qui règle le rythme des choses. . . Peut-être nos ennemis sont-ils au bout de leur cycle d'influence, prêt à entrer en latence.

- Si tu as deviné juste, répondis-je, c'est maintenant ou jamais. . . Il faut fermer les portes. . . Le tout serait de les trouver, nous n'avons que de maigres indices!

- Ils nous y conduisent! . . . Attends.

Nous avions traversé tout le village, nos déductions semblaient exactes.  Le petit groupe avait considérablement forcé l'allure et contournait à présent le bouquet d'arbres qui nous masquait l'étang du château.

Courant à leur suite avec le plus de précautions possibles, nous nous cachâmes derrière un buisson d'où la vue prenait la rive en enfilade.

Là, debout au bord de l'eau, le valet du René se livrait à une danse étrange, sous l'oeil indifférent d'icelui: il tournait sur lui-même, proférant des paroles incompréhensibles. A côté, immobile, la forme nue du golem découpait sa blancheur sur l'ombre noire des sapins. Le René semblait prostré, crispant entre ses doigts une vieille casquette sale. Alors, tout se passa très vite. Il y eut un "plouf", comme si l'Arthur avait jeté à l'eau quelqu'objet pareil à un caillou et tout de suite, l'eau de l'étang se mit à girer sur elle-même avec un grand bruit de succion.  Elle courait à une vitesse fantastique le long des berges, creusant en son centre une sorte d'entonnoir obscur d'où semblait émaner le bruit. Nous ne pûmes voir ce qui se passait sur la rive. Un vent furieux s'était levé et, instinctivement, pour éviter la gifle des rameaux, nous avions un instant plaqué nos visages au sol.

Un cri déchirant passa comme un cheval fou à notre gauche. Nous eûmes le temps d'entrevoir une tête aux yeux exorbités, une main ouverte cherchant dieu sait quel appui en direction des nuages. Entraîné dans le fantastique tourbillon, le cri s'arrêta soudainement au centre de l'étang. . . Nous relevâmes la tête. Le forme nue était toujours là. Etrangement, elle se mit à rire,

d'un long rire de gorge, perlé et cynique. Puis d'un seul coup, plongea la tête la première dans l'élément encore déchaîné. Un craquement effroyable. . . Il nous sembla que la surface entière du lac se soulevait comme sous l'impact d'une bombe pour retomber en pluie autour de nous. Un autre craquement fit aussitôt écho : le sapin le plus voisin de notre abri, brisé par le souffle, vint écraser ses branches à quelques dizaines de centimètres de notre refuge.

Je tirai Charles violemment en arrière et hurlai:

- Filons d'ici ! On va y laisser notre peau!

Nous battîmes en retraite vers les maisons les plus proches, tournant le dos à l'étang dont la surface était encore agitée d'un ressac impétueux.  Le ciel roulait au-dessus de nos têtes comme un charroi au galop.

Tout à coup, un double éclair illumina la campagne avoisinante.  Il y eut une explosion titanesque : le château, touché par la foudre venait littéralement d'exploser, projetant en l'air se toiture d'ardoise. Nous restions trempés, stupéfaits, paralysés, plantés au milieu du chemin, ne songeant même plus à nous abriter des débris qui volaient autour de nous. Il nous fallut un moment pour prendre conscience de cette autre rougeoiement qui à l'autre bout du village ensanglantait l'horizon.

- Nom de Dieu ! . . .  La chapelle. . . elle aussi! fit Charles d'une voix blanche.

Vraiment, nos nerfs étaient mis à rude épreuve, nous étions près de craquer.  Je sentais monter des larmes sans motif, de celles qui traduisent simplement la décharge de l'angoisse.  Charles claquait des dents et tout son grand corps d'échassier était agité d'un tremblement convulsif.

Il se fit un long silence, chacun tentant de reprendre et son souffle et le contrôle de ses nerfs. Finalement, je réussis à bégayer:

- Il . . . il faut éviter d'ameuter les villageois.

Charles mit un temps avant de me répondre.

- Un orage aussi brutal, en cette saison, un coup de tonnerre isolé frappant des lieux qu'ils redoutent, le tout combiné avec la mort de Colas et de l'abbé, sans compter la disparition du René et de l'Arthur! . . . Ca risque en effet de les rendre perplexes

- Oui, il faudra trouver des explications rationnelles pour rassurer ces pauvres gens. . .  D'ailleurs, notre présence doit fameusement les intriguer. J'espère que, dans leur tête ardennaise, ils ne nous rendent pas responsables de tout ceci!

- Bah! Au pire on nous regardera de travers. . . au mieux, ça alimentera les conversations pendant les veillées quand la télévision sera en panne!

- Je suis quand même curieux de voir ce que la distorsion rurale aura fait de tout cela dans vingt ans, dis-je avec un demi sourire.

Cette conversation avait un peu contribué à nous détendre.  De plus, ayant la certitude d'avoir vu de nos propres yeux "repasser" la clique ennemie, nous commencions, pour la première fois depuis plusieurs jours, à respirer librement, à ne plus nous sentir poussés par l'urgence.

- Etant donné le nombre d'inconnues qu'il y a pour eux dans le déroulement des faits, ce sera comme toujours, mon vieux! . . . A partir d'évènements disparates, dont ils ne peuvent réaliser ni le fil conducteur ni les rapports, leur extraordinaire esprit créatif, leur fantastique sens de la poésie reconstruiront un conte merveilleux en accord avec les vieilles croyances. Une sorte de création collective l'enrichira de génération en génération pour, finalement, brosser bien plus le portrait de ce qu'ils sont eux que des événements tels qu'ils se sont passés.

Bavardant ainsi, un peu honteux de notre panique éperdue, le coeur encore battant mais bien moins crispés déjà, nous nous mîmes en route en direction du centre du village, respirant lentement et bien à fond l'air froid et humide de la nuit. Doucement, après ces visions de cauchemar, nous reprenions pied dans le concret.  On eut pu croire, à présent, et n'eut été les lueurs d'incendie qui rougeoyaient au loin, qu'il ne s'était rien passé ici d'extraordinaire. Il tombait un crachin paisible. Le vent s'était apaisé. La lune filtrait d'une brèche entre deux nuages. Un grand silence mouillé régnait autour de nous. . . Telle est la faculté d'oubli qu'elle est en nous génératrice de l'illusion du normal. Et si grande notre incrédulité devant l'anormal que nous nous raccrochons à ce calme apparent pour refuser d'admettre ce qu'il cache.

C'est ainsi qu'il nous avait fallu, au début de cette histoire, tout l'éveil de nos yeux prévenus pour discerner le bal fantastique que masquait les petits faits quasi comiques dont Charles m'avait fait part. Comment un non initié aurait-il pu soupçonner que ces anecdotes n'étaient que des symptômes, que l'affleurement d'un iceberg, que les bulles irisées visibles à la surface d'un bouillon de sorcière autrement corrosif ?

Nous-mêmes sans doute ne nous serions pas engagés dans cette aventure s'il n'y avait eu sous nos yeux le retour de Colas après sa longue absence, sa mort mystérieuse, puis la découverte inexplicable de son corps dans la chapelle frappée une première fois par la foudre.

Arrivé à ce point de mes réflexions, je sursautai:

-Charles, Nom d'un chien! . . .  La chapelle. . . Elle brûle, comment saurons-nous si. . . ?

Décidément notre répit avait été de courte durée. Nous étions encore trop essoufflés pour courir mais nous hâtâmes le pas. Allions-nous aussi y retrouver les corps du René et de l'Arthur ?

 

 

 

(34)       Ca, je n'en sais rien, c'est une drôle d'histoire, en tout cas!

(35)       Ne bavarde pas tant . . . d'abord, c'était un curé qui vivait ici. Et ce serait bien possible, justement, vu que ces gens-là, on ne sait jamais qui ils fréquentent et que ça ne sent pas comme un incendie de chrétien.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

Nous arrivâmes les premiers sur les lieux de l'incendie. Sans doute les villageois ne savaient-ils plus où donner de la tête : ils avaient du courir directement de la maison de l'abbé jusqu'au château. La charpente de la chapelle brûlait, dégageant des volutes épaisses de fumée noire illuminée par en dessous des éclats orange et rouge sombre du feu interne.   Le tout ronflait comme une forge, lançant par moment de craquetantes gerbes d'étincelles qui montaient à plusieurs mètres.   Le vitrail de droite, miraculeusement intact montrait encore une sainte Thérèse de Lisieux brûlant des feux mouvants et colorés de l'enfer. A mon grand ahurissement, (mais n'était-ce pas une illusion due à la fatigue?) il me sembla un bref instant que les mains de la sainte, jointes jusque là dans une attitude de prière, se portaient soudain à son visage, en un geste d'horreur. Je le répète, cela ne dura qu'une seconde, après quoi, sous l'effet de la chaleur, le vitrail éclata, laissant encore provisoirement en place le squelette de ses plombs rougeoyants. Nous ne pouvions nous approcher trop près du brasier tant la porte aux ventaux déjà calcinés nous soufflait au visage une haleine brûlante. Nous regardions de tous nos yeux, cherchant à percer la lumière éblouissante de la flamme.

Soudain, j'empoignai le coude de Charles

- Regarde.

On voyait à l'intérieur comme une ombre qui remuait.

Je m'approchai un peu plus, jusqu'à l'extrême limite du supportable. Je retenais mon souffle, l'air n'était qu'incandescence. Alors, entre mes paupières plissées, je vis!

Quel horrible spectacle! Au pied de l'autel, deux corps affalés brûlaient avec des soubresauts.  Les membres, en se recroquevillant, produisaient des mouvements inattendus, crispés, secs, contredisant le jeu des articulations naturelles.  Nous pouvions voir se rouler dans des spasmes démoniaques deux torches humaines.

Quoique le bras de l'une fut déjà réduit à l'état de braise, le buste se redressa soudain comme sur son séant. De la bouche et des yeux vides s'échappaient des flammèches bleues tandis que le torse brûlait comme une bûche de sapin et qu'une main réduite à l'épaisseur des os se tendait vers le ciel en une supplique décharnée. On eut dit des damnés plongés à mi-corps dans la fournaise dévorante de l'enfer. . . Ni Charles ni moi n'aurions pu avec certitude mettre un nom sur ces restes humains ravagés et l'incendie était trop violent pour que nous puissions, par la suite, retrouver un indice d'identification.  Néanmoins, le parallèle avec ce qui était arrivé à Colas sautait aux yeux. Il s'agissait bien, à n'en pas douter, des corps de l'Arthur et du René.

Nous reculâmes de quelques mètres car le nouvel entablement en chêne de l'autel venait de se briser par le milieu comme une vulgaire planche de pin, noyant les corps sous une pluie de braises et mettant du même coup fin à ce spectacle insoutenable.

- Voilà  dit Charles. Ils absorbent les âmes, via l'étang du château, et c'est ici qu'ils rejettent les corps vides. On ne peut pas dire que l'Arthur et le René soient vraiment "morts".  Simplement, ils ont changé d'état. Sans doute sont-ils fondus à présent dans ces forces redoutables du dehors... Profitons qu'il n'y a encore personne ici pour au moins fermer cette porte-ci.

Pour le château, on avisera plus tard.

Tout en parlant, il avait tiré de sa poche un grand pentagramme en étain couvert de caractères semblables à ceux du bout de cuir dérobé à l'Olga. Il fit du regard le tour de la chapelle : l'abside, derrière, semblait brûler avec moins de violence.

- Passons là derrière, reprit-il, cela me paraît moins dangereux. Il n'y a déjà plus de charpente et, à l'abri du mur de pierres nous pourrons opérer.

- Que comptes-tu faire ?  Fis-je en contournant à distance l'incendie.

- Il faut que ceci soit en contact étroit avec les moellons du mur et aussi, suffisamment bien dissimulé pour que personne n'en soupçonne la présence ni le déterre par mégarde. . . Il faudra l'enfouir soigneusement. J'avais empoigné un piquet de clôture qui traînait par là et eus vite fait de ménager au pied du mur une petite excavation.  De temps en temps, des gerbes d'étincelles passaient en fusant non loin de nos têtes.

Nous déposâmes au fond du trou la plaque gravée du pentagramme posé sur la tranche de façon que toute sa surface soit au contact de la pierre, rebouchâmes le trou avec des cailloux et de la terre, remîmes en place les mottes de gazon roussi et enfin, nous écartâmes avec soulagement.

Charles, illuminé par les flammes qui continuaient à lécher perfidement le plafond de la nuit, avait un visage d'alchimiste heureux : il souriait, découpant une denture africaine au milieu d'un visage cuivré par les reflets et noirci par la suie.  Sa barbe était toute recroquevillée du côté gauche. Il avait vraiment l'air de Dante sortant des enfers.

Je lui souris.

- Nous ne pouvons plus rien ce soir. Il est temps d'aller nous reposer.  Demain la journée risque d'être bien remplie, elle aussi.

J'étais un peu ému. . . Ainsi, nous commencions à voir le bout du tunnel, aidés bien sûr par la rétraction des forces extérieures. Je posai ma main sur l'épaule de mon ami et nous restâmes longtemps sans bouger.

- Les villageois vont finir par arriver ici, il est temps de partir, dit finalement Charles.

Nous remîmes au lendemain le soin de fermer la porte de l'étang.  Puisque les forces semblaient en pleine rétraction, il n'y avait plus d'urgence. Seul restait notre désir d'en finir au plus vite, de nous libérer totalement l'esprit, de retrouver la vie de tout le monde.

Une dernière inquiétude me vint tandis que nous cheminions vers l'endroit où nous avions laissé la voiture.

- Pourtant, le Golem. . . elle aussi avait un corps... Et nous n'en avons vu que deux. Et le fils fou ? Disparu dans l'incendie du château ?

Ma nuit ne fut pas des meilleures. J'y baignai dans un demi-sommeil où les réflexions conscientes s'enchevêtraient de lambeaux de rêve. Je me réveillais fréquemment et quittais alors le confortable divan de Charles pour aller fumer une cigarette dans la chambre de séjour.

On ne peut pas dire qu'il me restait de l'angoisse, ni même de l'inquiétude.  Non, c'était plutôt comme le prolongement des énervements vécus. Je n'arrivais pas à enclencher la vitesse inférieure, à me brancher sur un rythme plus calme, à me détendre. Mon esprit tournait à vide et mes muscles tournaient en rond.

Par la porte entrouverte de sa chambre, j'entendais Charles se retourner dans son lit, marmonner parfois des mots inintelligibles. . . Sa nuit n'avait pas l'air plus paisible que la mienne.  Vers six heures du matin, n'y tenant plus, je pris la responsabilité un peu égoïste de le réveiller, pensant qu'après tout, je ne le privais pas de grand chose.

Nous fîmes notre toilette, suivie d'un petit déjeuner taciturne, pesant encore de ce sommeil inaccessible. Nous crûmes nécessaire d'ajouter au yaourt matinal un peu de ce gin-seng dont on assure qu'il est un précieux adjuvant pour des gens dans notre état. Enfin, toutes fenêtres ouvertes pour profiter du vent de la course, nous nous mîmes en route vers Bousinglé, murés chacun dans un mutisme lourd de fatigue.  Comme toujours, nous parquâmes la voiture à l'écart et traversâmes à pied le village.

Il ne fallait pas traîner. Nous redoutions de nous faire surprendre en pleine opération par quelque villageois borné et superstitieux.  D'autre part, Si nous laissions passer le coup de huit heures du matin, la position de la lune se serait vraiment trop modifiée et il nous faudrait attendre de longues semaines pour retrouver des circonstances aussi favorables.

Nous nous hâtâmes donc, procédant le plus rapidement possible aux calculs d'orientation que nous imposaient les rites anciens.  Finalement, Charles me désigna un buisson facilement reconnaissable à sa forme de bouteille. Il était situé à mi-chemin de l'étang et des ruines encore fumantes du château.

- Ici! lâcha Charles qui se mît à remuer du bout de son soulier la terre meuble entre deux racines.

Je m'écartai de quelques pas, sachant Charles capable d'enterrer seul, dans les règles, le pentagramme magique qui devait barrer la porte.

L'étang m'attirait avec un irrésistible pouvoir de fascination. Je m'arrêtai à son bord, les yeux errants sur l'eau noire et lisse comme un diamant brut, résistant à un vague désir d'y plonger à mon tour.

Curiosité ? . . .  Ou dernier piège tendu sous mes pas par les forces du dehors?  Il me fallait échapper à cette hypnose naissante. Je finis par détourner les yeux avec effort et les ramenai sur mes pieds... Un étrange objet dépassait de dessous mon soulier gauche. C'était une statuette en terre cuite, à moitié enfouie sous les herbes et d'une quinzaine de centimètres de haut. Je la ramassai et me mis à l'examiner : d'une facture assez maladroite, elle montrait cependant d'évidents attributs féminins. De plus, entre les seins était incrustée une pierre noire et ronde portant en intaille la même signature que celle relevée sur le talisman de l'Olga.

Je courus à Charles qui tassait la terre de son talon.

- Regarde. . .  C'est à peine croyable!

- Où as-tu trouvé ça ?

- Au bord de l'étang, juste à l'endroit où. . . En un éclair, la lumière se fit dans mon esprit. C'était évident! C'était le corps du Golem, la statuette que le diabolique docteur Küpfenburg avait réussi à animer, l'emplissant de l'âme d'un esprit des ténèbres. Une âme suffisamment puissante pour se transformer à volonté, passant sans difficulté et suivant les nécessités du moment, d'un corps difforme à la perfection étrange de la mystérieuse épouse du docteur.

- Qu'allons-nous faire de cet objet ? Dis-je, perplexe et vaguement méfiant à l'égard de la petite chose qui pesait dans ma main.

-Il n'y a plus rien à craindre fit Charles en haussant les épaules, l'âme et la forme l'ont quitté, ce n'est plus qu'un morceau de brique, mais mieux vaut le détruire, dieu sait qui pourrait, le hasard aidant, s'en emparer et, qui sait . . . s' en resservir.

Armé d'un gros caillou, je réduisis en poussière l'objet de nos craintes, à la suite de quoi, je pris la précaution de jeter au milieu de l'étang la petite intaille noire.

- Voilà, je crois que nous avons fait tout le nécessaire... Il me semble que je respire à fond pour la première fois depuis bien longtemps!

De fait, je sentais se relâcher ma tension, mes nerfs se dénouer brutalement, comme un ressort de montre sautant hors de ses attaches.  Nous restions là à nous regarder, souriant d'un pauvre sourire épuisé, subissant le contre-coup de la peur, de toute la nervosité accumulée depuis quelques jours, lorsqu'un cri nous remit illico en alerte:

- Vinez turtos! Dji les a veyou ! Dja tot veyou! . Au mâcrè! ... . au mâcrè! (36)

Juste le temps de lever la tête, juste le temps de voir sortir, d'un bouquet de jeunes épicéas, sur l'autre rive de l'étang, le corps massif et la robe rose de la Georgette qui courait vers le village d'un petit trot de chèvre.

- Merde! Ne pus-je m'empêcher de dire.

Affronter la peur et la bêtise combinée de nos confrères à deux pattes nous paraissait plus redoutable que tout ce que nous venions de vivre.

Tout était à craindre!  Il s'était enfin passé quelque chose digne de remuer l'eau dormante des esprits, de bouleverser le rythme fixe, le rituel immuable du temps rural. Nous étions tout à coup l'imprévu, extrayant brutalement les indigènes du cadre étroit et rassurant des certitudes du travail. Les fermiers avaient donc du sentir s'insinuer en eux la peur, voire l'angoisse.

Pour tout citadin, l'angoisse est  une petite bête familière qui dégoûte plus qu'elle n'effraye. Un cafard, avec lequel on a appris à vivre et auquel on ne prête attention que quand sa prolifération dépasse les limites à lui fixées.  Quand son flot déborde les digues et les écluses automatiques dont nous l'avons entouré. . . Et même alors, il existe toute une batterie d'armes extraordinairement efficaces pour lui faire réintégrer les normes du supportable. . . Parfois cependant, l'angoisse se répand comme une épidémie de choléra. Sur terrain vierge, la maladie ne rencontre pas d'obstacles.  Elle devient alors particulièrement virulente, déclenchant dans l'organisme du malade, avec des torrents d'adrénaline, des comportements violemment agressifs. L'importance historique de cette maladie n'échappera à personne, ses complications habituelles ayant nom : bouc émissaire, racisme, xénophobie, voire la plus grave, laquelle entraîne généralement une issue fatale : la guerre.

Bref, pendant que mon esprit scientifique fonctionnait ainsi, méditant hors de propos sur les dangers qui nous menaçaient, nous étions en danger et Charles, réalisant à quel point notre absence de réaction nous exposait, me fît du bras le signe impérieux de détaler.

Tout le problème était de savoir par où.  Il nous eut été difficile de regagner la voiture, devant pour cela, soit retraverser le village, soit prendre par les champs, en terrain parfaitement découvert. C'eut été nous faire repérer à coup sûr ! . . .  Peut-être les ruines du château inspireraient-elles aux villageois une frousse superstitieuse bien plus efficace...

Un seul regard échangé avec Charles me montra qu'il avait compris. Nous nous mîmes donc à courir lorsqu'un bruit de pas sur le chemin nous alerta.

- Les voilà! Les voilà! Hurlait dans notre dos la voix aigüe des Rapin , laquelle précédait une douzaine de tête obtuses dangereusement environnées de fourches, bâtons, et autres ustensiles contondants.

Nous nous engouffrâmes dans la porte de l'écurie, miraculeusement restée debout. Toussant et éructant, à cause de la fumée qui stagnait encore et de la

poussière que soulevaient nos pas, nous pénétrâmes dans ce qui nous sembla une cour, le plafond paraissant s'être volatilisé. Nous trébuchions sur des poutres abattues ou clignotaient encore quelques braises.

- Restons ici, dit Charles, ils n'oseront pas entrer et cela nous laissera le temps de leur parler, de les calmer, de les rassurer.

De fait, la bande s'était arrêtée, en demi-cercle, à quelque distance des murs, hésitante, dansant d'un pied sur l'autre, murmurant et grondant, effrayée mais hargneuse comme des chiens à l'attache.

- Binde di robettes! V'z'avez sogne! C'est-y des hommes ou dè flan caramel ? (37) Cria de derrière le rideau protecteur des mâles l'aînée des Rapin. 

Les hommes grondèrent sous l'insulte, mais ne bougèrent pas.

- Dja d'kwè v'fé roter, reprit la voix, nos irans avou nos binamé bon dju d'Tancrémont. . .  Si vos avez l'fwè, y n'pou rin vos arriver I (38)

Par l'embrasure d'une petite fenêtre en forme de meurtrière, nous observions la scène : l'aînée des Rapin, flanquée de sa soeur, brandissait par dessus les têtes un petit crucifix.  Georgette, elle, avec sa jupe de petit canard rose, tournait comme un chien de berger, houspillant son mari, exhortant les autres, passant de l'insulte à l'encouragement.

Elle évitait simplement et prudemment de se trouver à un moment quelconque entre le groupe et nous. Nous étions tendus, prêts à tout.  Leur premier élan était certes brisé mais, Si nous tardions trop à parler, chauffés à blanc par leurs passionnarias, ils finiraient par se ressaisir.

Charles  montra le buste dans l'embrasure de la fenêtre.

- Ecoutez-moi!  Nous n'avons fait que ce qu'il fallait pour vous protéger...

Il dut rentrer précipitamment la tête : une pluie de cailloux crépitait sur le mur, ponctuée de huées et de coups de sifflet.

- Moussi foû d'châl, mâcrè ! Vos avez toé nos curé et bé sûr lu Colas avou!

- Vinez si v'zestez si fwèr!

- Vinez o nos irans vo kwèri I (39)

Une voix très convaincue ajouta encore:

- Nos avons l'bon dju d'Tancrémont avou nos aut'. . . alors!

C'est ce "Gott mit uns" qui déclencha la croisade. Menaçant, le groupe entier se porta lentement en avant. Cette fois, même si nous avions eu l'intention de sortir, nous n'aurions plus pu le faire.

A ce moment, un nouveau cri fusa, de derrière le mur houleux qui progressait vers notre abri

- Arrêtez! Nom di dju! Arrêtez! .

Les paysans hésitèrent un instant, tournèrent la tête, puis se remirent en marche.

- Arrêtez I Arrêtez nom di dju qui d'j'vos dit! C'est mi, l'Mareye!(40)

Là, le mur se cloua sur place et les regards se firent perplexes. On vit bientôt surgir de derrière la bande, trottinant et soufflant, une petite vieille cassée en deux, appuyée sur sa canne.  Elle était visiblement la proie d'une grande émotion qui accentuait encore l'effet de la course.

A la manière dont les indigènes s'écartèrent sur son passage, on pouvait juger de l'autorité morale dont elle semblait jouir dans la petite communauté. Charles me poussa du coude et j'eus un soupir de soulagement. Nous avions reconnu la vieille Marie, "lu Ripoûgneuse", celle à qui tout un chacun reconnaissait outre ses dons de guérisseuse, quelque commerce primitif avec l'occulte. Indispensable à la santé physique des bestiaux et des habitants, elle était respectée, voire vaguement crainte malgré l'aura toujours bénéfique dont la rumeur publique entourait ses interventions. On ne lui avait jamais, par exemple, décerné le titre péjoratif de "macrale", même si l'abbé Delchambre tonnait régulièrement contre cette représentante de "l'obscurantisme païen". Les paysans avaient stoppé leur progression à quelques mètres à peine de l'embrasure de la porte, formant arc de cercle autour de la Marie, laquelle s'avançait vers nous. Nous nous risquâmes sur le pas de la porte.  Un murmure courut les rangs à notre apparition. La Marie leva la tête vers nous, du mieux que le lui permettait son dos cassé de sciatique, et attacha à nos physionomies un regard réduit à deux fentes dans les replis du visage.  Sa canne se pointa un instant vers nous, soit pour nous signifier de rester sur place, soit pour nous désigner à la meute qui ne pipait plus mot.  Enfin, la canne reprit sa fonction d'appui, et, s'en servant comme d'un pivot, la vieille se retourna vers le groupe:

- Hoûté"m'ben, tot vos aut'! Dit-elle d'une voix qui était étonnement claire et forte pour son âge. . .  Li prumi qui voudra apougnî ces dgins ci, il attirera sur lui la malédiction di saint Guy!  C'est mi qu'el'dit!  Vos avez des tièsses di bwè et vos n'cunochez rîn à tot çoula. . . Vos avez sogne et v'z'estez capôbe di fé one belle cornichonereye! Vos avez les tchvès trop près d'el tiesse po saveur çou qu'vo d'vez à ces deux-ci. Vov z'estez co layi miner par ces deux frumelles là. Qu l'djale les mareye! Vos allez cessez d'mîner l'arèdje vochâl et clore vos grandè gueuyes. . . Sinon. . . conclut-elle en français. . . vous aurez à faire à moi. (41)

Pendant ce fier discours, elle s'était avancée parmi les rangs de nos assaillants et y frayait un passage à grands moulinets de sa canne. Les fermiers baissaient le nez comme des enfants que l'on aurait morigéné. Tournant les talons, elle revint alors nous chercher, nous empoignant chacun par un bras.

- Bé vite Allez I Po l'moumin y sont tot estomaqués... (42)

Ainsi encadrés nous passâmes sous une voûte de regards écarquillés.

-Ast'heure, adieu vos deux et (elle baissa la voix) merci po tot çouqu'v'avez fé. (43)

-Adieu, la Marie! Fit Charles à son tour, mais c'est à nous de vous remercier!

-Allez I Allez I çu n'est rin d'çoula, fit la Marie avec un fin petit sourire, d'ja bé veyou qu'v'estez "marqués".Allez, nu rawordez pus! (44)

Il valait mieux s'en aller, en effet, la Georgette et les Rapin se concertaient à nouveau d'un air peu amène. N'eut été la peur que leur inspirait la Marie, elles auraient à nouveau tisonné la vindicte populaire.

Nous nous retirâmes donc avec dignité, sans un regard en arrière, quoiqu'une furieuse envie de courir jusqu'à l'automobile nous tint au ventre.

Cette fois, c'était bien fini!

 

 

 

(36)Venez tous ! Je les ai vus ! J'ai tout vu! Au sorcier! Au sorcier!

(37)Bande de lapins! Vous avez peur! Est-ce des hommes ou du flan caramel?

(38)J'ai de quoi vous faire marcher... nous irons avec notre bien-aimé bon Dieu de Tancrémont . Si vous avez la foi, il ne peut rien vous arriver.

Le vieux bon Dieu de Tancrémont est un grand Christ en bois, extrêmement ancien et qui fut longtemps, dans un hameau proche , l'objet de fervents pèlerinages.

(39)Sortez d'ici, sorciers, vous avez tué notre curé et sans doute Colas aussi. Sortez , si vous êtes si forts! Venez ou nous irons vous chercher.

(40)Arrêtez nom de Dieu que je vous dis, c'est moi, la Marie.

(41)Ecoutez-moi bien. . . le premier qui voudra empoigner ces gens-ci attirera sur lui la malédiction de saint Guy. C'est moi qui le dit! Vous avez des têtes de bois et vous ne connaissez rien à tout ça. Vous avez peur et vous êtes capables de faire une belle "cornichonnerie"". Vous avez "les cheveux trop près de la tête" pour savoir ce que vous devez à ces deux-ci. Vous

vous êtes encore laissés mener par ces deux femelles là. . . Que le diable les épouse! Vous allez cesser de foutre le bordel et fermer vous grandes gueules.

(4Z)Bien vite, allez! Pour le moment, ils sont tout déconcertés.

(43)Maintenant, adieu vous deux et . . . merci pour tout ce que vous avez fait.

(44)Allez, allez, ce n'est rien de cela. . . J'ai bien vu que vous étiez "marqués". Allez, n'attendez plus!.

 

 

EPILOGUE

 

Nous sommes revenus à Bousinglé, longtemps après. Pour voir comment les choses avaient évolué. Nous nous sommes promenés dans les ruelles sans être reconnus, interrogeant l'un ou l'autre à propos des transformations que nous pouvions constater. La petite chapelle avait été reconstruite. . .  Pas avec le meilleur goût nous semblait-il.  Nous constatâmes avec un sourire que le bon sens campagnard avait fait remplacer l'autel de chêne par une solide et massive pierre de taille à l'épreuve de toutes les diableries.  Ce fut paraît-il l'objet d'une fameuse querelle entre les Rapin  et la Georgette.  Chacune désirant offrir au seigneur un autel plus digne de lui et mieux propre à assurer la priorité de la généreuse donatrice lors de l'inévitable séjour au paradis.

Tout ce petit monde, on le voit, se sentait près de sa fin. La disparition des protagonistes de cette histoire avait signé le changement d'époque. . . fidèle à elle-même, la tradition avait envoyé en bloc Colas, l'abbé, l'Arthur, le René, l' Olga et quelques autres mystérieux individus rejoindre la peu terrifiante cohorte des fantômes de la Saint Jean. La vieille Marie était elle aussi allée planter ses choux dans les vignes du seigneur.  En une fois, le village avait basculé dans l'ère moderne. La ferme du René avait été rachetée par un liégeois qui avait fait fortune en Afrique.  Il avait modernisé l'exploitation, introduit des tracteurs et des machines agricoles, obtenu de si beaux résultats que chacun avait suivi sa trace, mécanisé, rationalisé.

Une sculpture vaguement cubiste ornait à présent la place entre le cercle et l'église.  C'était l'oeuvre d'un indigène diplômé de l'école des beaux-arts du chef-lieu voisin. Nul cependant n'avait remplacé l'abbé Delchambre. Manque de goût sans doute pour la solitude et la vie monotone du curé de campagne.

On avait aussi profité des dégâts occasionnés par les mystérieuses tempêtes pour "moderniser" les fermes, s'inspirant, en pire, du style faussement rural des secondes résidences qui, par ailleurs, poussaient comme des champignons.  Autre signe des temps, on s'était également muni de voitures clinquantes, histoire de remplacer l'odeur des étables par une puanteur plus en rapport avec la mode et le siècle.

Quant aux événements que nous avons relatés, ils semblaient oubliés. . . La mémoire des hommes enregistre ce qu'elle désire et écarte plus ou moins consciemment ce qui l'inquiète ou la gêne. . . Bref, on eut pu croire que rien ne s'était passé. D'ailleurs, s'était-il bien passé quelque chose ?  Si le journal de l'abbé, soigneusement rangé dans la bibliothèque n'avait pas été là pour nous le rappeler, peut-être en aurions-nous douté nous-mêmes.  Pour qui ne possédait pas cette preuve, tout, absolument tout, pouvait s'expliquer d'une façon on ne peut plus rationnelle:  une maladie peu connue avait emporté le vieil abbé, lequel était de toute façon, comme on dit élégamment chez nous, assez vieux pour faire un mort ; quelques intempéries un peu violentes avaient ébranlé les toitures et provoqué quelques incendies dans lesquels, comme de juste, certains habitants avaient disparu.  On avait en outre trouvé le cadavre d'un ivrogne dans la petite chapelle.

C'était curieux peut-être, tragique sans doute, mais non point surnaturel!

Il suffisait , pour adopter cette version des faits de négliger quelques imperceptibles détails révélateurs. C'est ce que firent les citadins villégiateurs et à leur suite les jeunes coqs du village.

Quant aux anciens, à force de voir hausser les épaules devant leurs récits et sourire avec commisération en leur avançant leur fauteuil, ils comprirent qu'ils avaient perdu leur privilège séculaire. Ils finirent par se taire et se dépêcher de mourir.

Nous sommes allés en promenade jusqu'au château, histoire de voir Si là aussi tout était rentré dans l'ordre. L'étang, en tout cas, était toujours à sa place, toujours aussi calme dessous sa moire, couvert par endroits de feuilles de nénuphar et de lentilles d'eau. Devant ce site idyllique, nous avions peine a croire notre mémoire. Les ruines du château étaient pourtant là, juste à côté, pour nous rappeler les derniers instants de notre aventure. Apparemment on n'avait touché à rien, Si ce n'est pour entourer l'encombrement des pierres et des poutres noircies d'un réseau de barbelé. Une plaque de bois, déjà ancienne semblait-il portait les mots  "A VENDRE" et les herbes folles poussaient avec les ronces un peu partout. Des lierres commençaient à escalader les pans de mur. Au pied du buisson en forme de bouteille, aucune trace, l'herbe avait recouvert notre cachette. Nous pouvions dormir désormais sur nos deux oreilles.

Avant de quitter le village, nous voulûmes faire une dernière halte au bistrot où toute cette histoire avait pris naissance.  Là aussi le goût du modernisme avait laissé son empreinte de strass et de plastique. Assis à une table en stratifié, nous voulûmes commander notre bière brune traditionnelle, servie au tonneau. Le nouveau patron, un citadin, nous regarda comme des momies surgies d'un autre âge:

- Messieurs, dit-il d'un ton de reproche, c'est un établissement moderne, ici! Si vous le désirez, je peux vous servir de la bière anglaise en bouteille.

Nous n'avions pas le choix, et, sur notre assentiment, il se dirigea vers son comptoir, les yeux levés au ciel, l'air de dire : "Ah ! Ces touristes!". Il finit par nous apporter deux verres de pale-ale que le béotien avait réfrigéré...

De quoi nous faire encore plus regretter nos chopes et notre trappiste.

- A Colas! Fis-je à Charles en levant mon verre.

- A Colas! fit Charles en écho. Ce vieil ivrogne, lui,

savait au moins servir la bière.

- Vous n'êtes pas d'ici, vous.  Fit le patron qui avait entendu et voulait se montrer un peu agressif.

- Non, dit Charles, c'est la première fois que nos venons au village. . . Qu'est-ce que c'est que cette propriété à vendre ? Intéressant ?

 

- Très! Fit le bougnat en se rengorgeant. Les paysans assurent que l'endroit est hanté. . .   Superstition, évidemment. . . mais ça a fait tomber le prix à une bouchée de pain. . . Vous êtes amateurs ?

Puis, avec un sourire fielleux, content de se venger de nous

- De toutes façons, vous arrivez trop tard, messieurs, c'est vendu. . . depuis hier. . . A un docteur allemand qui veut rénover tout ça. Il fera bâtir une grosse villa et retourner tout le terrain pour y planter des épicéas... Charles faillit s'étrangler dans la mousse de sa bière.

- Et. . . Peut-on savoir le nom de l'heureux élu ?

- Bah !  C'est un nom a coucher dehors, répondit le troquet. . .  Küp. . .  Küpfenburg ou quelque chose comme ça.

C'est seulement à ce moment que moi, je compris.

J'était en train d'avaler une gorgée de mon ersatz de bière. . .  La surprise m'envoya le liquide dans les bronches et je partis de la plus abominable quinte de toux de toute mon existence.

Le bougnat vindicatif riait aux larmes . .