L'EDITION ORIGlNALE
DE CET OUVRAGE COMPORTE
300 EXEMPLAIRES DONT
260 NUMEROTES.
A
Jeanou
DRÔLE
DE PAROISSIEN
Avertissement
au lecteur:
Le
petit hameau de Bousinglé ne figure pas sur les cartes Michelin. Comme, de
surcroît, son église ne propose aucune relique à la vénération des fidèles,
qu'aucune ruine remarquable n'y attire l'espèce « Mus Historicus »,
vous comprendrez qu'il faut bien de le la perspicacité au promeneur curieux
pour découvrir quelques demeures bien isolées de la grand'route par une
rébarbative colline chauve.
Pas
plus de chance sur le plan de l'histoire: les manuels scolaires ignorent
pareillement le lieu. On s'y est pourtant abondamment étripé, écorché, et
pendu.
On
ne peut rendre le village responsable de cette obscurité. Il a tout fait
vraiment pour qu'un jour, quelque renommée lui soit échue. Il s'est même
arrangé pour naître aux frontières d'un marquisat bien turbulent, ce ban de
Franchimont d'où montait périodiquement le parfum du sang répandu, le relent de
joyeuses étripailles, et, de temps en temps, quelques chants révolutionnaires.
Jamais cependant, il n'en fut fait mention à propos de Bousinglé.
Si
vous êtes amateur d'insolite, vous pourrez pourtant découvrir que les archives
de la commune, intactes depuis le quinzième siècle, font état d'un taux
étonnamment élevé de procès de sorcellerie. Lesquels, chose inquiétante,
semblent s'être déroulés à intervalles très réguliers d'une septantaine d'années.
Chaque génération ayant pu ainsi exorciser ses craintes ancestrales; les
envoyant, sous forme de fumée, vers un ciel où, certainement, on n'avait que
faire d'un pareil cadeau. Evidemment, ce n'est là qu'obscurantisme d'un autre
âge, superstition paysanne et il convient de n'y pas attacher plus d'importance
que n'en requiert l'amour du pittoresque.
Parlons
en un peu de ce pittoresque. Le village possède en effet un charme propre, que
l'on ne peut attribuer à rien sinon à l'ancienneté des demeures et au bizarre
chaos dans lequel elles semblent avoir croulé dans un repli de la colline,
comme une moraine. Aucun ordre dans la disposition des maisons, lesquelles se
tournent le dos ou se font face avec la plus complète fantaisie. On jurerait
les personnages surannés d'un bal, saisis au milieu de leurs voltes,
absurdement immobiles. Comme il n'y a pas de rues, mais simplement des passages
asphaltés entre les bâtisses, on pourrait s'y promener des heures sans jamais
voir la même chose sous le même angle. De sorte que le village semble multiple,
composé par surimpression d'univers parallèles.
Allez
comprendre aussi pourquoi il fallu construire cette petite église sans âge ni
séduction, un peu à l'écart, sur une butte dominatrice, adossée au flanc de la
colline, juste dans la perspective du château construit un peu plus loin et
qu'un bois protège des regards plébéiens ?
Je
vous ai vu dresser l'oreille au mot:"château"... Détrompez-vous, il
date du 19ème siècle et mon euphémisme cache en réalité un bâtard de grosse maison
de maître et de gentilhommière de très mauvais style.
Là
non plus, aucun appât pour le touriste. Seul peut-être le poète ou le familier
des mondes de l'absurde, ressentira en le voyant ce déclic imperceptible
annonciateur d'insolite, cette impalpable distorsion entre l'image et sa
signifiance. Ceux-là qui sont de vieux routiers des chemins de l'étrange
sauront, dès qu'ils auront quitté la grand'route, qu'ils approchent d'une de
ces portes secrètes ouvertes sur l'ailleurs, de cet "entre-deux"qui
n'est que l'amorce cachée et secrète des univers parallèles (ceux-là que Dante
et les anciens Grecs situaient au fond des cavernes et des volcans).
Ainsi,
dès que l'on a obéi à l'injonction d'une plaque rouillée et quasi invisible
sous les ronces, dès que l'on a franchi, avec les premiers mètres de la petite
route asphaltée, le seuil de l'autre face des choses, on se doit de tout
regarder d'un autre oeil.
C'est
aux signes de l'air, à la lumière grise et équivoque du ciel qu'on reconnaît le
passage. Les herbes sèches au bord du chemin ont une manière bien à elles
d'être là, un grège annonciateur d'ambigu. Au loin, les premières fenêtres du
bourg vous regardent de leurs yeux noirs et vides...
Il
reste, pour compléter le tableau, à y greffer le cimetière campagnard du bourg
voisin de Jalhay. Il est propre, net, et d'un modernisme dépourvu de mystère.
C'est là l'aboutissement normal, le cul de sac existentiel de chaque bon
Bousinglois.
Une
mention spéciale encore pour le point de départ obligé de tous les cortèges funèbres:
pour la petite chapelle plantée en site isolé, un peu avant l'entrée du bourg.
C'est elle qui confère au cadavre la qualité du définitif, de l'irréversible
repos. Les villageois se garderaient bien de considérer comme vraiment mort
tout qui n'y aurait pas fait sa dernière halte. C'est le cas des fils que le
village a perdu au dehors: en Allemagne pendant une des grandes "der des
der", ou même en Afrique pendant la colonisation. Emigrants ou soldats, il
circule à leur sujet des histoires de revenants desquelles, sans y ajouter foi,
on peut penser qu'elles révèlent une incertitude profonde, une inquiétude
désorientée; la petite chapelle n'ayant pas donné à l'événement sa caution
traditionnelle. Les incroyants eux non plus, ne respectaient pas cette halte
obligatoire... et pour cause. Quoiqu'ils aient été plutôt rares dans le
village, leur mémoire n'en paye pas moins le tribu du crime de lèse-coutumes.
Pour ne s'y être pas soumis de leur vivant, on les y soumet de force après leur
mort. Il est de tradition qu'ils hantent les ruelles la veille de la Saint
Jean. Tradition si bien établie que, l'habitude et le mépris de l'impie aidant,
on ne les craint plus. On les connaît et, armé d'une croix et d'eau bénite, on
se sent à l'abri de leur influence. Même, on les trouve un peu ridicules. Et
quand, ce soir là, le vent fait chanter la cheminée ou que grince un volet au
dehors, les paysans haussent les épaules, se signent pour la forme et lancent
en guise d'exorcisme:
-
C'est è co lu soûwé docteur Hardy ! (1)
Ou
bien, à l'adresse paienne d'un ancien garde~chasse du château:
-Vas-è,
Herbrand, Gardjîn d'macrales, vi pourri magneu d'curé! èn n'as nin co essez
avou tes biestreyes di vi sauvatch? !(2)
Ou
bien encore:
-
Qué novelle è don valet? Vas co v'ni fé l'marcou tot tu nut divins m'mohone?
Vas ritrover t'djale, Moncheu l'instituteur! (3)
Et
on soupire en hochant la tête, comme devant les farces d'un garnement. On ne
parle jamais des deux autres, morts en 1875 et que le grand âge rendrait sans
doute bien incapables de venir encore taquiner les honnêtes gens.
Bien!
Des pierres aux fantômes, il faudra aussi parler un peu des habitants: les uns,
frustres paysans de la terre d'Ardenne, solides sur leurs pattes comme sur des
racines, le front bas et buté pour ne pas donner trop de prise au vent; les
autres, pâles gens des villes, arrivés là avec des mines d'antiquaires amateurs
et qui, ayant restauré à grand frais quelque grange, viennent de temps à autres
se payer un dimanche de moyen-âge, se retremper aux sources et faire semblant
de se souvenir, quelques heures durant, qu'ils sont de la race des Trévires.
Les
uns et les autres ne frayent pas beaucoup, ne savent rien l'un de l'autre et se
regardent mutuellement, qui avec l'ironie malicieuse des "Boû
d'fagne" (4), qui avec la condescendance paternaliste des "Magneu
d'pèlote"(5). Les gens de la ville ne savent rien de l'Ardenne. Ils n'y
font jamais que passer... de préférence quand la terre s'est mise en frais de
toilette. Les rustres, eux, ont appris à tenir, au long des longs hivers. Et
ils tiennent. Depuis des générations. Que savent-ils de la ville, où ils ne
font jamais, eux aussi, que passer, au moment des foires et des fêtes, quand
les rues sont liesse, les cafés joie et bruit? Que savent-ils de l'angoisse
mouvante et folle, du bruit, des nerfs qui se nouent, des pneus et des dents
qui crissent? Les solitudes et les souffrances de l'un et de l'autre sont bien
différentes... Aussi, on ne se parle pas. Il n'y a d'ailleurs ni épicerie où
commérer, ni place publique confortable ou deviser le dimanche après la messe.
J'allais
oublier de parler des chiens, des chats, des animaux de la ferme et des souris
des greniers; tous personnages hautement importants de la vie locale... mais
dont, hélas pour la chronique, l'existence suit depuis des siècles le même
chemin tracé d'avance. Une remarque pourtant: c'est au niveau des chiens et des
chats que se sont produits les seuls contacts intercommunautaires, au grand dam
de quelques propriétaires citadins, tout à coup envahis de bâtards sentant
l'étable.
Dernière
note de mon guide touristique: il existe bien sûr, parmi le commun populaire,
quelques figures marquantes de la hiérarchie officielle: le curé d'abord, feu
le médecin ensuite, quelques fermiers un peu plus aisés que les autres enfin.
Plus d'instituteur. Les enfants vont à présent à l'école au bourg voisin. Plus
de bourgmestre non plus: le territoire est relié administrativement à Jalhay
où, par ailleurs, réside aussi le successeur du docteur... Paix et dépendance!
Quant à cette autre hiérarchie, purement affective, qui s'établit dans toute
communauté humaine, elle ne touche que les véritables autochtones et je vous
invite à la découvrir peu à peu, au fur et à mesure que se dérouleront, dans ce
récit, les faits et gestes des protagonistes.
PROLOGUE
C'est
à la Toussaint de 1968 que j'ai entendu pour la première fois parler de ce
village, pourtant kilométriquement proche de celui où je coule des jours
paisibles. Un peintre de talent, mien ami de surcroît, m'y avait amené parce
que, disait-il, on y sentait plus qu'ailleurs la translucidité des choses. Je
soupçonnai aussitôt ce vieil ésotériste d'en savoir plus long qu'il ne voulait
bien le dire. Natif de la région, mon ami était en outre de ceux qui savent
reconnaître les "signes". Je savais que de longues années de
recherches et d'études l'avaient rendu quelque peu savant en ce domaine,
d'autant plus que le destin nous avait réunis à l'intérieur de certaine
organisation initiatique dont je n'ai pas à vous dire le nom.
Profitant
de nos vacances, nous étions convenus de nous rendre en automobile à Bousinglé.
Sur le conseil de mon ami, nous laissâmes la voiture au bord de la grand'route
et, à pied, franchîmes le kilomètre qui, de la côte de Mariomont, menait au
village.
Le
ciel roulait ses nuages d'automne. Il avait revêtu sa figure de colère rentrée,
cette bouderie tumultueuse qui précède chez nous les silences glacés du
brouillard et de la neige. Mon compagnon marchait en silence, un peu voûté, de
son long pas égal de marabout. Chaque pas installait un peu plus entre nous et
les choses cette ambiance faite de complicité et de fusion lente qui est le
prélude au glissement "de l'autre côté". La lumière elle-même,
suspendue en l'air, au-dessus de nos têtes, semblait agitée par le vent dans
les mélanges imparfaits du trouble.
Lorsqu'au
dernier virage apparurent les toits d'ardoise des premières maisons, mon ami
s'arrêta, tourna vers moi son visage mince et osseux, tendit simplement le bras
en direction du village, puis sourit, passant deux doigts dans sa très belle
barbe... En ce moment, il ressemblait prodigieusement à un Christ déjà vu dans
mon enfance, mais avec un je ne sais quoi, une dualité, qui donnait
l'impression d'avoir été revue et corrigée par Lucifer. A supposer qu'il me
restât le moindre doute, j'aurais été sûr, alors, qu'il ne m'avait pas amené là
par hasard, qu'il ne s'agissait pas d'une banale promenade.
Nous
pénétrâmes dans le jeu de cubes désordonné du village, escortés des aboiements
alarmés des chiens. Il faisait plus que désert. C'était un vide morne. Pas une
âme dehors. Un dimanche après-midi d'automne que remplissaient à peine d'une
présence allusive les tourbillons de feuilles mortes. L'air et les choses
avaient quelque chose de mouillé quoique le sol fut sec et qu'il n’eut pas plu
depuis plusieurs heures. Tout reflétait l'étrange miroitement translucide qui,
d'habitude, est le fait de la pluie.
Mon
guide dirigeait ses pas vers le seul local présentant une apparence de vie: une vitre embuée
derrière laquelle perçait une rumeur de voix. Je le suivis au travers d'une
porte dont l'embrasure me lâcha au visage une bouffée de chaleur à l'odeur
forte. Cela sentait la bière, le "péquet" (6) et la transpiration
rurale. Quoi-qu'il ne fut pas plus de trois heures, on avait du allumer les
lampes et les ampoules diffusaient cette lumière propre aux bistrots de
campagne: une clarté jaunâtre couleur de bock. Quelques jeunes en habit de
dimanche garnissaient le bar, plus que sérieusement éméchés à ce qu'il me
sembla; tandis qu'à une table du fond, les traditionnels petits vieux à
casquette sirotaient leur traditionnel "péquet" en disputant avec
acharnement la traditionnelle partie de "Match" à laquelle l'approche lente et sûre de la
mort donne chaque fois un peu plus l'importance du dernier geste, du testament
par le geste. L'air de rien, ils semblaient dire aux jeunes du comptoir: voilà
ce qu'il faudra faire à notre âge parce que c'est ce que l'expérience enseigne qu'il
faut faire pour bien attendre la fin. Et ils criaient fort en abattant leurs
cartes, de peur que quoi que ce soit se perde de leur message:
- Atout! Cré nom di dju!
Mon
ami s'était assis à une table de marbre à pieds de fonte, près de la fenêtre.
Je m'assis près de lui, sur la banquette, le dos au mur. Connaissant mon goût
des bières lourdes et crémeuses, il commanda tout de suite:
- Hubert! Deux Trappistes.
Puis,
se retournant vers moi, il me glissa, avec un malin regard oblique:
- Tu sais pourquoi je t'ai fait venir?
Je
hochai la tête, il connaissait déjà ma réponse.
- C'est une "antichambre", ici,
poursuivit-il.
- Je m'en doute, fis-je.
- Oui mais, tu sais, elle ne sert pas souvent.
C'est un passage très difficile... Et puis, le village n'est pas connu, même
des nôtres...
- C'est encore plus difficile qu'à
"S."? Même en connaissant les signes et les mots?
- Bien plus ! Ici ne passent que ceux qui ne
savent pas, mais qui ont la "marque". La porte ne s'ouvre le plus
souvent que pour eux.
- Tu m'intrigues, Orphée! dis-je pour le
taquiner. Mais lui restait imperturbable.
- Ecoute, dit-il, je vais te raconter une
histoire. Une des histoires qui ont eu cette porte pour théâtre...
Il s'arrêta pour tremper sa moustache dans la
mousse onctueuse et brunatre. J'en profitai pour me carrer dans mon siège,
jouissant d'avance car je savais sa verve capable de me réserver bien des
surprises, toutes colorées de son pittoresque accent et de l'humour froid qu'il
avait coutume de mêler aux choses les plus sérieuses.
(1) C'est encore le sournois docteur
Hardy.
(2) Va-t-en, Herbrand, gardien de
sorcières, vieux bouffeur de curé, n'en as-tu pas encore assez avec tes
sottises de vieux sauvage.
(3) Quelle nouvelle, toi ? Vas-tu encore
venir faire le matou toute la nuit dans ma maison ? Va retrouver ton diable,
Monsieur l'instituteur!
(4) "Boeufs
de Fagne": surnom méprisant donné à l'origine par les citadins aux
habitants du Haut-Plateau.
(5) Mangeurs
de Pelotes (de laine): retour de manivelle pour les citadins de la voisine cité lainière.
CHAPITRE
I
Le
Colas Huby est l'un de ces personnages hauts en couleur, forts en gueule et
faibles de cervelle que le créateur semble avoir tiré en plusieurs exemplaires
pour la joie de chaque village. Il demeure tout en haut de la localité, une
petite maison en pierres adossée à la colline. Outre le petit jardin en friche
qui l'entoure, c'est tout ce qu'il possède. En fait, le bonhomme exerce
épisodiquement le métier de journalier, louant ses bras tantôt à l'un, tantôt à
l'autre. C'est un travailleur remarquable, au bout de sa fourche, une botte de
foin prend des allures d'édredon, brandie haut par deux bras d'acier accrochés
à des épaules de lutteur, un cou de sanglier portant la petite tête en avant
comme un buttoir. On l'apprécie donc dans le village... à jeun du moins. Car,
en réalité, si le travail de notre homme est irrégulier, c'est qu'il est
entrecoupé de longues beuveries aux comptoirs des bistrots de Jalhay.
Lesquelles peuvent se succéder sans interruption des semaines durant, au grand
dam des tenanciers et... des gendarmes qui le ramènent alors, les poches vides
de ses économies, l'oeil vague et la lippe agressive. On s'attend ainsi à le voir disparaître brusquement, sans
prévenir personne, et rentrer une semaine plus tard, ivre-mort, ayant passé les
nuits dieu sait où, sans un rond, jurant qu'il ne remettra plus les pieds chez
"ceux d'en bas" que sa faconde incite à lui payer à boire avec
"condescendance", comme il dit. On sait aussi qu'ensuite, il lui
faudra deux ou trois jours, enfermé dans sa masure, pour récupérer deux jambes
solides, un teint presque frais (encore qu'il ne se lave jamais) et un courage
à toute épreuve. C'est alors qu'on se bat pour l'embaucher, à force de
séduction, de petits verres et de "Monsieur Colas" gros comme le bras
qui lui collent au coin des lèvres un étrange sourire de vanité et de méfiance.
Dans ces moments-là, ses petits yeux rouges se plissent de malice et son nez
minuscule se retrousse avec plus de ruse dans sa large face. . . On dirait un masque de la comedia dell'arte
! Il attend patiemment que montent les
offres. Calculant en lui-même,
additionnant, supputant la durée de la " bringue " à venir.
Ayant savamment mesuré sa capacité stomacale et traduit en "cadets"
le chiffre avancé, il finit par ouvrir sa main, l'abattre comme une cognée sur
l'épaule d'un fermier qui vacille, fendre son groin d'un grand sourire hilare
et articuler brutalement: - Allez, Maurice, nos irans, ainsi ! (8)
Le
fermier, lui, a calculé qu'il ne faut pas le payer trop cher. . . histoire
qu'il n'aille pas rendre trop tôt son culte à Gambrinus. De toute façon, Colas
se loue moins cher que le cheval qu'il aurait fallu acheter cette année. Alors, le fermier sourit, se masse l'épaule,
et ramène chez lui, triomphant, sa nouvelle bête de somme.
Bien
entendu, il ne manquait pas de bonnes âmes à Bousinglé pour juger sévèrement
les libations débridées de Colas : des fermiers auxquels le susdit avait
quelquefois préféré les chromes miroitants des comptoirs, les reflets féériques
de la bière. Les demoiselles Rapin aussi, lesquelles jouent dans notre histoire
le méchant et indispensable rôle de grenouilles de bénitier. Monsieur le curé
enfin, qui, statutairement, déteste l'ivrognerie mais qui, de surcroît, ayant
perçu le comportement honteusement exploiteur des fermiers, tonnait en chaire:
-Malheur
à ceux pour qui le péché du prochain est occasion de lucre et qui remplissent
leur bourse de vice et de stupre...
Le
vieil Abbé Delchambre était en effet un grand connaisseur d'hommes. En retraite dans sa paroisse obscure, il lui
arrivait de se souvenir d'avoir jadis, en des temps plus favorables à sa
carcasse, tâté quelque peu de la diplomatie vaticane. Il n'en parlait jamais,
de peur d'effaroucher ses paroissiens, mais il lui était arrivé de suivre
jusques à Rome Monseigneur l'Evêque, en qualité de troisième secrétaire. Son
rôle, il est vrai, n'avait consisté qu'à coller des timbres sur la
correspondance qui passait, fermée, entre ses mains.
N'empêche,
il avait beaucoup observé, beaucoup compris et malheureusement pour lui,
beaucoup raconté. Depuis, pas plus illusionné sur les hommes de Dieu que sur
les hommes tout court, il avait été investi de la haute charge qui consiste à
répandre la voix du Seigneur sur la poésie pastorale des campagnes.
Le
portrait serait un tantinet idéalisé si je ne parlais aussi des quelques vices
à lui laissés par sa brève splendeur.
Ainsi passait-il pour un gastronome éclairé et gourmet, voire pour un
gourmand de qualité. D'obscurs ennemis de l'Eglise racontaient en outre à qui
voulait l'entendre qu'il étudiait en cachette les oeuvres du diabolique docteur
Freud. Ce devait être basse calomnie car, en fait de lecture, il ne se
reconnaissait qu'un penchant immodéré pour la métaphysique, laquelle, il est
vrai, le conduisait parfois sur des chemins suspects. Il manifestait un intérêt coupable, dans le secret du
confessionnal, pour les confidences faisant état de tel ou tel recours à la
magie des campagnes. D'autre part, à supposer qu il en autorisât 1'accès, on
eut été bien étonné de trouver, dans sa bibliothèque, à côté des oeuvres de
Thomas d'Aquin ou de Saint Augustin, des bouquins à odeur de souffre tels que
le Petit et le Grand Albert, Fabre d'Olivet, Saint Yves d'Alveydre, Papus,
Cornelius Agrippa, de Nettesheim, Nicolas Flamel, Eliphas Lévy, Maître Eckhart,
Paracelse, Apolonius de Tyane, Raymond Lulle. . . J'en passe et des meilleurs : l'Evangile selon Thomas par
exemple. (9)
Je
soupçonne personnellement le bon Abbé d'être grand Kabbaliste (10) et d'avoir
plus souvent compté sur la magie blanche que sur le vétérinaire pour guérir les
épidémies du bétail.
Evidemment,
il se surveillait : jamais, à la messe du dimanche, sa main ne se méprit au
point de tracer un pentacle (11) en lieu et place de la bénédiction finale. Jamais
non plus, à la place de l'Ite missa est, quelque parole étrange et barbare bien
mieux propre pourtant à assurer le contact avec le divin. . . Il avait le sens
des responsabilités.
Nul
ne sait s'il avait échoué dans des exorcismes magiques ou religieux pour
chasser de notre Colas le démon bachique. Toujours est-il que pénitences,
menaces, remontrances et promesses restèrent sans effet, l'intéressé se
contentant de hausser les épaules, d'assister à la messe et de verser
régulièrement, dans l'oreille du confesseur quelque vague serment d'ivrogne.
Bref, le bon abbé ne savait plus ou donner de la tête. . . Si ce n est dans ce
livre interdit qu'il cachait sous son traversin depuis dix ans sans jamais
avoir osé le lire. . . Il finit par y
consacrer les heures volées au bréviaire et apprit ainsi de la plume d'un
certain Karl Marx, sous une reliure où était imprimé en doré : "Das
Kapital", que les grands dispensateurs de vices étaient la misère et le
chômage. En foi de quoi il tenta de fixer à Colas un cadre de travail qui
ferait de lui un homme responsable, un citoyen utile et régulièrement appointé,
affilié à la Sécu, à une caisse de pension, intégré dans le bel édifice
social où se mire l'Ordre Divin.
Se
souvenant fort à propos de l'existence d'un cercle paroissial tombé en
décadence et de la buvette y affectée, il fit ses petits calculs, et, puisque
les braconniers font les meilleurs garde-chasses, il entreprit de transformer
le local susdit en bistrot dominical.
Les investissements furent à la hauteur de la mission sacrée de l'abbé :
disproportionnés.
Heureusement,
les premiers frais furent vite couverts par des collectes dont la recette alla
croissant dès que fut connu le but de l'affaire. Seules les femmes ne semblaient pas très satisfaites et Monsieur
le Curé dut les éclairer sur l'intérêt qu'il y aurait à voir les libations
dominicales de leurs époux se dérouler comme qui dirait à une portée de rouleau
à tarte. Quoique le café ne doive
ouvrir que le dimanche, l'abbé Delchambre n'osa pas aller jusqu'à en confier la
gestion à Colas. . . Il connaissait aussi ses classiques: l'histoire de Tantale
lui était familière. Il se contenta donc de charger l'âme en peine du rôle de
concierge, la fonction de celui-ci consistant à lever les volets le dimanche
matin et à les baisser le dimanche soir, après la fermeture réglementaire de
vingt heures. Il pensait son paroissien
en mesure de vaincre une tentation aussi brève et le valoriser ensuite à l'idée
de sa facile victoire. Il ajouta enfin
à tout cela les importantes responsabilités de marguilier-sacristain, se disant
que cela poserait socialement son ouaille dans le petit monde du village. Le
tout, bien sûr, enrobé d'émoluments substantiels qui empêcheraient notre homme
d'avoir encore recours à l'exploitation privée. Quand tout fut prêt, il engagea
la paroisse à prier pour le pécheur et fit un beau sermon sur la confiance en
Dieu et sur ce passage du Notre Père qui dit
"Et ne nous laissez pas succomber à la tentation".
Machinalement,
en racontant, mon ami Charles (il est temps de l'appeler par son nom) jouait
avec les cartons à bière qui traînaient sur la table.
Tout aussi
machinalement, il sortit
un bic de sa poche et se mit à griffonner. . . Sans doute pensait-il à
autre chose ou plutôt anticipait-il déjà la suite de cette histoire, car un
coup d'oeil rapide par dessus son bras gauche me permit de découvrir ce qu'il
traçait à traits fébriles, d'une main chargée d'impatience.
-
Tu es fou lui dis-je. . . Pas ici
Sur
le verso vierge du carton, des hachures s'ordonnaient en parfait pentagramme
(12) portant en son centre les lettres hébraïques appropriées.
-
Et pourquoi pas ? Fit Charles en
s'interrompant, la main en l'air.
Crois-tu que qui que ce soit puisse comprendre ? Et quant bien même quelqu'un comprendrait,
cela prouverait que lui aussi, il sait. Il sera bon qu'il s'aperçoive qu'il y a
quelqu'un sur cette affaire...
-
Bon, répondis-je. Tu as sans doute raison. Continue!
Il
prit le temps de se bourrer une longue pipe en terre avec ce tabac hollandais
qu'il appréciait, puis, masqué à demi par les volutes odorants, il reprit
-
Où en étais-je ? .
(8) Allez, Maurice, allons-y
(9) Evangile "apocryphe"...mais
interpellant!
(11)
Pentacle: Talisman en forme d'étoile à cinq branches portant de signes magiques
(12)
Pentagramme: Idem mais de forme pentagonale
CHAPITRE
II
.
. L'abbé Delcharnbre, donc, semblait avoir tout prévu. Il profita du moment de
contrition éphémère qui suivait la confession semestrielle de Colas pour lui
faire part de son projet. Chose curieuse, celui-ci, hochant la ligne mince
entre sourcils et cheveux qui lui tenait lieu de front, accepta tout de suite.
L'abbé y vit un signe. Matériellement, le digne poivrot n'avait pas eu le temps
de calculer la rentabilité alcoolique de l'affaire. . . Dieu était assurément
complice. . . Il eut été sacrilège de
manquer de confiance.
Vint
le jour où, les travaux achevés, un paroissien membre de l'Action Catholique
installé derrière le comptoir, l'abbé n'eut plus qu'à monter en chaire pour
annoncer la bonne nouvelle. La Providence s'en mêlait.
Il
neigeait abondamment depuis huit jours pleins.
Chose
assez rare malgré la rudesse du climat, la couche de neige atteignait par
endroits les soixante centimètres et des congères infranchissables barraient
les routes d'accès. Le village jouait
les igloos, faisait le gros dos. Pour
protéger sa communauté, il opposait aux campagnes avoisinantes les épaules
hostiles et rugueuses des maisons, prenant par l'intérieur ce sourire de calme
silence, cette chaude sérénité issue du rayonnement des fenêtres éclairées,
bien propre à faire chanter les poètes.
L'église,
ce dimanche-là, était pleine. Vu le temps, il y avait de fortes chances pour
que le bistrot clérical fasse lui aussi le plein à la sortie de la messe.
L'abbé Delchambre était quelque peu impatient. Comme dirait Daudet, l'introït fut marmotté à la hâte, le sermon
escamoté, l'offertoire expédié, la consécration à peine plus consciencieuse et
la communion menée à un rythme olympique fort peu compatible avec les genoux
rhumatisants des filles Rapins.
Déconcertées, voire outrées, celles-ci se lançaient des oeillades
significatives et, visiblement, seule la majesté des lieux les empêchait de se
taper le front de l'index.
L'abbé
avait bien entendu déjà lu "les trois messes basses". Il savait donc
où pareille négligence dans son ministère pouvait le mener. (13) Néanmoins, il se rassurait: Si la liturgie
avait un peu souffert, le Verbe, par contre, l'allocution extra-cérémoniaire
qu'il avait gardée pour la fin de l'office, devait être d'une exceptionnelle
ampleur, justifiée par l'exceptionnel intérêt de la situation.
il
monta donc en chaire, s'éclaircit la voix puis entonna:
-Mes
biens chers Frères...
Les
Frères en question restèrent cloués sur place d'étonnement car leur modeste
curé leur avait toujours caché ses talents de rhéteur et l'envolée de manche de
surplis qui venait d'accompagner l'exorde, avait de quoi les surprendre.
-Le
troisième jour, il y eut donc des noces à Cana en Galilée. Or, il n'y avait plus de vin, car le vin des
noces était épuisé. La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont plus de
vin". . . Vous le savez, mes frères, Jésus fit ce qu'il fallait faire et
il fit même pour le mieux, Saint Jean nous racontant que le vin en question n'était
certes pas de la piquette puisque le maître de maison, gastronome éclairé mais
avare, s'indigna de la dépense. Or, mes bien chers Frères (et il redonda de
l'effet de surplis), si le Seigneur, se rappelant le verset de l'ancien
Testament selon lequel le bon vin réjouit le coeur de l'homme, n'a pas eu
répugnance à abreuver les convives de Cana, devons-nous, nous qui nous
efforçons de suivre son exemple, nous condamner toujours à une stricte
tempérance puritaine et mortificatrice ? . . . Le Seigneur se loue dans la
joie, mes Frères! Témoin David, qui pour ce faire chantait et dansait... Là, il
hésita un instant. Le brave homme avait conscience de l'énorme camouflet qu'il
était en train d'infliger aux lois de la tradition. Ne cédait-il pas à l'hérésie protestante, en interprétant aussi
personnellement les textes ?
Il
toussota donc un peu, le temps de reprendre haleine et courage. Puis,
rassemblant enfin toutes les ressources de l'ambiguïté casuistique, il reprit:
- Que pas un d'entre vous ne pense que je veux
changer
la
loi d'un iota. Non ! Car enfin, celui qui péchera par le vin périra par le vin.
Il
s'arrêta encore, réalisant la distorsion qu'il était obligé d'imprimer aux
textes sacrés pour soutenir ce qui, en bonne orthodoxie, passerait pour un
sophisme spécieux. Quelque chose comme
un débat cornélien agitait la conscience du prêtre. En fait, il commençait à se
perdre dans les méandres de sa propre dialectique. Le silence se prolongeant et
son embarras devenant visible, l'assistance médusée ouvrait des yeux ronds.
Qu'arrivait-il au bon curé après une entrée en matière aussi inhabituelle ?
Pourquoi cette gêne soudaine? Ces coups d'yeux affolés en direction de l'autel,
comme s'il quêtait une approbation ou . . . craignait un démenti issu par
miracle du tabernacle ?
Avec
effort, l'abbé Delchambre prononça encore trois fois
-....
Par le vin ...
Le
rouge au front, il transpirait ferme dans sa soutane, cherchant ses mots,
tentant de rassembler les bribes éparses d'un sermon si bien préparé qu'il y
avait passé la nuit. . . Tout cela paraissait si logique, là-bas dans sa
chambre, à la lueur du cas précis de Colas. . . Mais ici, dans l'église, cela
prenait des reflets d'hérésie.
C'était
presqu' un appel à la débauche alcoolique.
En
un éclair, il se vit apprenti sorcier, faux prophète, antéchrist, et dans une
vision prémonitoire, il vit en un instant défiler devant ses yeux agrandis
d'angoisse toute une paroisse d'ivrognes titubants, sacrant, jurant,
forniquant, sodomisant, gomorrhisant et pratiquant encore bien d'autres vices
plus terribles mais que l'abbé ne connaissait pas. . . Tant il est vrai que du goulot des flacons
s'écoulent les pires abjections.
Au
carmin du trouble et de la honte avait succédé une pâleur mortelle. L'abbé
restait-là, la bouche ouverte et bizarrement contractée, le bras brandi
au-dessus des têtes des fidèles, la pupille fixe. Ses ouailles, croyant la
chose annonciatrice de quelque malédiction terrible et apocalyptique, béaient
sur leurs chaises, le dos un peu frissonnant...
L'abbé
Delchambre tenta une ultime fois de se ressaisir. Il réussit à fermer les yeux
un instant. Hélas, ce fut pour voir apparaître à l'intérieur de ses paupières,
sur un écran que la lueur des cierges faisait rougeoyer, les corps désordonnés
des demoiselles Rapin, ronflant de concert sur un tas de bouteilles vides, la
jupe relevée jusqu'au nombril!
Il chancelait déjà quand, dans son cauchemar,
l'une d'elles tourna vers lui son visage ridé et lui fit avec le bras un geste
obscène que je ne puis décrire ici.
Il y eut, assurèrent plus tard les témoins, un
bref "couic" issu de la gorge
de l'abbé, comme un bruit de grenouille qu'on écrase. Le malheureux put encore balbutier : "Non !" en
croisant convulsivement les bras devant son visage puis, soudainement,
s'effondra comme une marionnette derrière le rebord de la chaire.
Les
fermiers, qui ne comprenaient pas, restaient immobiles, assez surpris, mais
s'attendant à tout après une messe aussi inhabituelle.
Colas
Huby, lui, vit bien qu'il était inutile d'attendre une confirmation officielle
et qu'on lui offrait là une entrée en fonctions fracassante. Surgi de derrière la colonnade du fond où il
se tenait encore par habitude, il remonta la travée centrale avec la hâte
modérée qui lui semblait réaliser un compromis acceptable entre l'image de
marque de son nouveau dévouement et la dignité un peu empesée de ses nouvelles
fonctions.
La
vue de Colas escaladant les degrés ouvragés de la chaire mit le comble à la
perplexité publique. On vit bien que quelque chose d'anormal était arrivé et
que quelque chose de plus important encore se préparait. Il se mit à courir un
murmure qui, amplifié par l'acoustique de la nef, prenait la forme d'un point
d'interrogation anxieux. Entre-temps,
Colas avait soulevé l'abbé dans ses bras robustes et tout en redescendant, il
modelait son attitude sur un Saint-Sulpice qu'il avait sous les yeux. Celui-ci représentait une descente de croix.
Colas réussit si bien à impressionner l'assistance que, dès la troisième marche,
à la rumeur ambiante succéda un respectueux silence. On entendit seulement la
petite voix d'un morveux hilare demandant
- Man ?
Qu'est-ce qui fait ? Y fait
comme le p'tit Jésus ?
Puis
le bruit d'une claque retentissante.
Colas
se fraya un chemin dans la densité du silence, ouvrit avec le pied (ce qui
était moins digne quoique compréhensible) la porte de la sacristie, puis
disparut aux yeux profanes dans les profondeurs un peu mystérieuses du
presbytère.
Aussitôt,
la rumeur reprit, accompagnée cette fois du grand bruit de chaises qui ponctue
les fins d office. Cependant, debout dans l'allée centrale les gens hésitaient
encore. On ne voulait pas sortir, on se posait des questions de famille à
famille par dessus les têtes. Le brouhaha était général, de sorte qu'on
n'aperçut pas tout de suite Colas qui, rentré dans l'église, avait à nouveau
gravi la chaire. Les mains bien accrochées à la balustrade, la poitrine
gonflée, raidi dans une pose qu'il supposait hiératique, il proféra:
- Ahem!
Tous
les nez se levèrent.
-Ben
voilà ! (Il fit une volte du bras pour faire comme l'abbé Delchambre). Nos'curé a tourné d' l'oeil pasque
c'était d'émotion pour vous dire qu'il avait décidé qu'on ouvrait le bistrot du
cercle paroissial aujourd'hui après la messe ... c'est l'José Hève qui sert et
que le curé il a dit qu'il ne fallait pas abuser des bonnes choses et que...
Mais
il s'arrêta là car il n'était pas coutumier des discours officiels. L'effort était grand. Jamais il n'avait
collé ensemble autant de mots. Il se perdait un peu. Comment d'ailleurs,
descendre de là-haut ?
Il
se tourna vers l'autel, fit un signe de croix, voulut ébaucher une génuflexion,
mais, se ravisant vu la situation du perchoir, il rentra la tête dans les
épaules, enfonça les poings dans ses poches et descendit les marches avec
emprunt. Enfin à terre, il lança comme quelqu'un qui se débarrasse d'un manteau
mal taillé pour lui:
- Allez ! On y va. . . C'est ouvert !
Le
brouhaha reprit de plus belle. Il y eut vers la sortie une ruée mâle que ne purent
freiner les femmes, prises à contre-pied et par surprise. Les soeurs Rapin restèrent seules au premier
rang cherchant à appeler, par quelqu'oraison jaculatoire, la bénédiction divine
sur la santé menacée de leur curé.
L'une d'elles jeta un regard en arrière, marmonna quelque chose sur
l'ingratitude des foules, fronça le croupion et reprit ses cogitations
mystiques. . . Elles étaient les dernières fidèles: Marthe et Marie.
La
gent masculine s'était péniblement frayée un chemin à travers les quolibets des
enfants et les récriminations des femmes. Elle dirigeait ses pas vers
l'ex-cercle paroissial au fronton duquel une enseigne de bois peint annonçait à
présent : "Les Amitiés Bousinglétoises".
Il y eut un temps d'arrêt devant la mine
rébarbative des volets baissés. Toute
rassurée, la petite Georgette tirait déjà la manche de son homme:
- Allez, viens ! tu vois bien, ce sera pour
dimanche en huit !
Mais
les hommes ne démarraient pas, ils restaient bouche bée, trop déçus pour croire
que les choses en resteraient là. Le
cure avait promis. . . le hon Dieu
n'avait qu'à faire un miracle. Ils balançaient d'une jambe sur l'autre, l'air
embarrassé et les mains derrière le dos, comme des enfants baîllant au rideau
d'un théâtre de marionnettes.
Comme
le mari de la Georgette sentait tourner le vent, il se retourna à demi et lança
pour se concilier sa mégère:
- Vous voyez bien, elle a raison la Georgette.
Mais
sa voix fut couverte par un "Ah !" mâle et général auquel se mêlait
le "Oh !" de surprise des enfants et le "Eh !" agacé des
épouses légitimes... Le miracle avait lieu !
Le rideau se levait, avec force grincements de poulie, découvrant une
fenêtre où une main malhabile avait écrit parmi les étoiles de latex blanc "Bienvenue".
Un
instant encore et une clef grinçait dans la serrure.
La
porte s'ouvrit lentement, en frottant sur le seuil avec un bruit d'ongle sur
une vitre, découvrant la face ravie de Colas.
Les fermiers hésitèrent, le temps de rapprocher dans leur esprit les
deux récents événements où Colas leur était apparu comme intervenant dans les
voies du Seigneur. Ils en déduisirent que, par quelque mystérieuse idée de
l'abbé ou du grand supérieur de là-haut, Colas avait été promu au grade de
grand ordonnateur des libations et, forts de la caution du ciel, ils s
'écrièrent:
-Vive
Colas !
Ensuite
de quoi il y eut une bousculade assez confuse à l'entrée, un engouffrement
irrégulier, ponctué de rires et de "sacré Colas". Le mari de la Georgette, que les
circonstances rendaient téméraire, entra le dernier. Il s'arrêta sur le seuil
un bref instant, puis bravant la réprobation muette des femelles et
l'indignation de sa femme, il leur fit un bras d'honneur avant de s'engouffrer
à l'intérieur avec une joie démoniaque.
Ravalant leur
humiliation, les épouses
s'éloignèrent alors en tenant par la main les progénitures qu' il
fallait préserver du spectacle dégradant offert par les géniteurs.
Bientôt,
on n'entendit plus au dehors que le sifflement de la bise. Les dernières
femelles avaient rentré leurs petits, occultant soigneusement l'entrée des
terriers pour se protéger à la fois du vent, du froid, et du vice. Plus rien
sur la place que cette fenêtre allumée, dispensatrice de lumière, de rumeur et
de chaleur. . . A peu près telle que tu as pu la voir en entrant.
-Ah!
C'était ici? Fis-je.
-Evidemment
! Et Charles me toisa pour la forme car il savait bien que j'avais compris
depuis belle lurette.
-Rien
de dramatique dans tout cela, dis-je encore, au contraire, ton histoire m'amuse
beaucoup, c'est de la pantomime.
Le
visage de Charles se rassombrit un instant.
-
Derrière les masques comiques du carnaval, fit-il, il y a parfois de bien plus
étranges visages.
30
-
Bon ! Admettons . . . Et l'abbé ?
Ici
mon ami eut un petit rire entendu et attendri.
-
Je l'imagine dans sa chambre, au premier étage du presbytère, toujours en
habits sacerdotaux, en proie à la plus belle crise de conscience, de doute, de
remords que puisse connaître une vie de prêtre... Aussi fertiles soient-elles
d'habitude en ce genre d'exercices
Charles
s'interrompit, le temps de mettre à mort, à petits coups de langue gourmands,
sa dernière gorgée de bière. Puis il reprit:
-
Il ne faut quand même pas oublier que le pauvre avait failli faire un coup de
sang. Aussi lui fallut-il jusqu'à
l'heure du salut pour trouver le courage de se relever. A cet office
n'assistèrent que Marthe et Marie. Les
autres femmes lui en voulaient-elles? Il se sentait incompris, morfondu aussi,
parce que Dieu n'avait pas à souffrir de querelles dont il était seul
responsable. Deux ou trois fois sa prière fut même couverte par des rires,
voire des propos orduriers, qui émanaient de la vitrine lumineuse d'en face.
Les
Rapin, tout à leur prière, faisaient semblant de rien. Il est des choses qu'il
vaut mieux ignorer. Mais, pour la première fois, l'abbé crut discerner, dans la
clarté des cierges que reflétaient leurs bésicles, des lueurs de doute. Il se
crut obligé à la fin des vêpres de les reconduire jusqu'au parvis, ne risquant
aucun commentaire, mal à l'aise jusqu'au tréfonds de son âme ensoutanée. Obligé de soutenir le regard réprobateur
qu'elles lui lancèrent par dessus leur épaules, il vit les deux soeurs
s'éloigner de concert. Elles
tanguaient ensemble contre le vent, croisant avec une feinte indifférence les
ivrognes qui, un à un commençaient à sortir du café et, comble d'indignité,
faisaient sur leur passage impassible, des gestes grivois.
L'abbé
soupira, tira sa montre et reporta les yeux sur "son cercle". Juste à
temps pour voir Colas qui, sur le seuil, finissait de pisser à tous les vents.
Il détourna le regard l'accrocha à la porte entrebaillée et. . . faillit
choir. Celle-ci venait de s'ouvrir
brutalement, livrant passage à ce qui restait du mari de la petite Georgette.
Cherchant à reprendre son équilibre, le corps courbé descendit le talus en
trébuchant et s'effondra la tête en avant dans le fossé, où il se mit
consciencieusement à vomir.
De
l'intérieur il y eut une voix qui cria
- C'esteut l'djerin, Colas, dju l'a tapé à
l'ouh Tu pous serrer. (14)
Colas
rentra, le volet tomba, l'abbé soupira, leva les bras au ciel et marmotta en
rentrant dans l'église:
- Merci Seigneur ! Au moins, ils ont fermé à
l'heure. Puis il fit un signe de croix étrange : triangulaire.... Mon sourire
amusé s'effaça d'un coup.
- Triangulaire ? Fis-je d'un air incrédule.
- Triangulaire
- Alors, il savait ?
- Sans doute. . . sans doute. Mais il n'en était pas maître encore. .
. Les forces ne se laissent pas
enfermer dans des noms, des formes ou des signes, même si parfois elles leur
sont soumises.
- On ne les enferme pas non plus dans les
églises, fis-je, quoique ma remarque fut tout à fait hors de propos. Charles
l'ignora, il poursuivait:
- C'est curieux, parmi ces ecclésiastiques, il
y en a qui pressentent. . . mais ça va rarement plus loin. Ils sont prisonniers
du dogme et ils ont peur.
Il fit claquer sa langue, signe que son gosier
réclamait une autre bière. Je passai la commande et demandai:
- Mais, quel rapport avec ce qui nous occupe ?
- Colas
Répondit Charles.
- Colas ?
- Oui. C'est
parfois sur des gens comme lui que tombe la décision. Peut-être sont-ils plus
malléables et par là même plus aptes à passer par des lieux étroits comme
celui-ci.
(13) Voir le conte "Les contes de mon
moulin" d'A. Daudet.
(14) C'était le dernier, Colas, je l'ai
flanqué à la porte. Tu peux fermer.
CHAPITRE
III
- Allons, explique-toi, fis-je avec une
certaine impatience. Je me sentais
intrigué, mal dans ma peau, vaguement inquiet, agité de pressentiments
imprécis.
- Regarde par la fenêtre et dis-moi ce que tu
vois. Charles ne bougea pas de son siège et je me penchai vivement pour
regarder au dehors. Le revers de ma
main effaça la buée.
- Je ne vois qu'un homme un peu grand, costaud
mais voûté, avec des cheveux blancs taillés en brosse.
- C'est Colas, m'interrompit Charles. . . Surtout, ne bouge pas, un rien peut
déclencher une catastrophe, il est sur la dernière marche.
- Mais, demandai-je, où va-t-il ? . . . Ses pas le conduisent droit à l'étang du
château.
Mon
ami tira de sa pipe une longue bouffée :
- Tu ne tarderas pas à le savoir, rassieds-toi,
calme-toi et écoute la suite:
-Ce
premier dimanche avait donné le ton aux autres:
seuls
les mâles fréquentaient le cercle, accueillis par Colas et raccompagnés, à huit
heures pile par la voix traînante, placide et rituelle de François:
"C'esteut
l'djerin, Colas, tu pous serrer!". (15) Les femelles, elles, grondaient,
et le confessionnal s'emplissait de leurs récriminations : les maris battaient
leurs femmes plus que jamais, ou se battaient entre eux. Les enfants suivaient
l'exemple et les femmes se plaignaient même de ne plus pouvoir distinguer,
parmi les bleus qui couvraient leur propre chair, lesquels étaient attribuables
aux peignées conjugales et lesquels provenaient des étreintes bestiales auxquelles,
avouaient-elles en rougissant, les soumettaient, le dimanche soir, leur époux ensorcelés. Bref, le week-end était
devenu pour toutes un objet de crainte durant lequel d'aucune suivait
anxieusement la courbe du soleil dans le ciel. Le jour du Seigneur semblait se
muer infailliblement, au crépuscule, en nuit de Walpurgis.(16) De plus, à ce régime, les bas de laine
fondaient et la collecte rendait évidemment un son encore plus mince que
d'habitude: le cuivre y avait remplacé le tintement rassurant du nickel. La caisse du cercle, par contre, faisait des
bénéfices si énormes que les familles pauvres du village, à la subsistance
desquelles elle était commise, se crurent un moment sauvées. . . Hélas, force fut bien de constater
rapidement que les dons reçus retournaient à l'envoyeur par le plus court
chemin possible : le gosier du père de famille. Ainsi, les familles restèrent
pauvres, tandis que la caisse paroissiale continuait à s'enfler à vide, vivant
sur le terrain, prospérant comme un beau cancer.
Sidéré
par le résultat de sa bonne volonté, l'abbé s' enfermait de longues heures dans
l'église pour y prier et y méditer.
Devant le péril, il appelait sur lui la lumière divine, cherchant en de
longs confiteor à cerner le moment précis de son erreur. N'avait-il pas pris
toutes les précautions imaginables? Etait-ce donc un crime que d'avoir eu
recours aux voix profanes les plus écoutées de l'époque ?
Marthe
et Marie, elles-mêmes, au saint moment de la confession, une fois égrené le
mince et chevrotant chapelet de leurs calamiteuses peccadilles, déversaient à
ses pieds un torrent de reproches d'autant moins endigable qu'il ne s'y mêlait
aucun argument intelligible.
Que
n'eut donné le bon abbé pour qu'un de ses fidèles, avec froideur et même avec
une nécessaire cruauté, lui mette le nez sur son erreur, lui explique, lui
montre la faille. . . Hélas, les
paroissiens n'étaient pas théologiens. L'abbé Delchambre était peu enclin à se
satisfaire de lieux communs. Le ciel
était subitement frappé de mutisme et le Diable semblait s'être fait plus
habile que jamais, brouillant les cartes, agissant par la bande, trichant à son
habitude avec le plus serein cynisme.
Le
prêtre eut un instant la tentation d'en référer à ses supérieurs mais il ne
croyait guère à la hiérarchie, sachant par expérience qu' elle se contente
d'approuver ou de désapprouver sans
jamais se mouiller dans la résolution des problèmes. Par ailleurs, il s'était
déjà fait suffisamment remarquer par ses commentaires désobligeant sur la faune
vaticane et il prit finalement, le sage parti de se taire. Aucune aide non plus
à espérer du côté de ses confrères des villages voisins où le clergé n'était
représenté que par de jeunes naïfs intransigeants ou de vieux gâteux permissifs
et démissionnaires (quoique souvent bons épicuriens).
-
Pourquoi Seigneur se sont-ils endormis ? Priait l'abbé en songeant au ciel muet
et au jardin des oliviers. Ne leur est-il donc pas possible de veiller une
heure seulement avec moi ?
De
fait, notre homme avait bel et bien perdu le sommeil. Il était seul à se
débattre dans les affres du doute, responsable de l'ivrognerie des uns, de la
rogne et de la grogne des autres. L'usage fréquent de la littérature mystique
lui avait appris que l'homme est seul face à son destin et qu'il n'est aucune
voix humaine qui le puisse sortir d'angoisse sinon la sienne propre. Quant à
celle d'en haut, il fallait bien reconnaître qu'elle semblait sujette à des
extinctions répétées et inattendues,
surtout quand on l'interrogeait. De plus, comment discerner la voix du
tentateur de celle du maître, aucun accent régional n'ayant cours là-haut?
- Que votre volonté soit faite, Seigneur!
Oui,
mais laquelle ?
Heureusement,
une après-midi, ayant été dissimuler le rouge de sa honte derrière la grille du
confessionnal déserté, l'abbé Delchambre sentit monter à ses lèvres un autre
adage qui, pour n'être point sorti de l'Evangile, n'en avait pas moins l'air
d'être enfin la réponse tant attendue d'en haut:
-"Aide-toi,
le ciel d'aidera".
Subséquemment
à quoi il reprit courage et décida d'empoigner à la fois le taureau par les
cornes et le problème à bras le corps. Livré à ses seules forces, il se
retrouvait. Il supputa, pesa, argumenta, élabora et finit par tomber bien
d'accord avec lui-même.
Dès
le lendemain eut lieu une réunion du conseil de fabrique qui resta gravée dans
les mémoires. L'abbé était déchaîné. On ne sait qui, de la Sainte Inquisition
ou de Sherlock Holmes, l'inspira, mais la réunion toute entière ne fut qu'un
interrogatoire serré, une enquête impitoyable dont le résultat sidéra tout le
monde à commencer par l'inquisiteur lui-même. Fait par fait, détail par détail,
aveu par aveu, recoupement par recoupement, notre curé dû bien se rendre à
l'évidence: sa manoeuvre n avait échoué qu'à demi.
Colas
ne buvait plus ! Cela ressortait de
tous les témoignages. Il passait son
dimanche, assis dans un coin du cercle, taiseux à son habitude, les mains bien
à plat de chaque côté d'une tasse de café qu'il laissait interminablement
refroidir, remuant les lèvres comme dans une litanie sans fin où revenait
souvent les mots
-
Nom di dju quén tchance ! (17) Merci, Seigneur!
A
ce moment, paraît-il, son visage s'allumait d'une joie sourde et intérieure,
même si le sourire qui lui succédait pouvait encore passer pour bien rusé, bien
sarcastique et bien inquiétant.
L'abbé
n'en croyait pas ses oreilles. Derrière le masque de dignité et d'autorité que
lui imposaient ses traits tirés de fatigue, il réfléchissait à toute allure.
D'autant plus que le reste n'était pas moins étonnant : il ressortait également
de l'enquête un fait bien plus inquiétant: quelqu'un poussait effrontément les
paroissiens à la consommation de boissons fortes. . . Et ce quelqu'un, c'était justement José Hève, l'insoupçonnable
José, membre de la
ligue anti-alcoolique, de
l'association d'aide aux missions et, justement, président du conseil de
fabrique.
L'intéressé,
à ce moment, était en bout de table, rouge de confusion, face à son pasteur qui
le toisait d'un regard fixe, réprobateur et même incendiaire. Il y eut un long
silence pendant lequel le José sembla rapetisser à vue d'oeil.
-
Alors, José, lâcha finalement le curé. . . C'était donc toi ? . . . Toi en qui
nous avions tous confiance. Toi que tout le monde respecte. Toi sur qui je comptais pour rendre tout le
monde raisonnable!
-Ecoutez,
monsieur le curé, articula péniblement le bonhomme qui regardait de biais. . .
Je vais vous expliquer. . . C'était pour le cercle. . . Ahem... pour les
pauvres.
Mais
il ne put aller plus loin car, devant les paupières méprisantes de ses
vis-à-vis, sa voix s'étrangla dans sa gorge.
Alors
l'abbé explosa:
-
Vicieux hypocrites! Sépulcres blanchis
! Proféra-t-il en se levant. . . Vous voilà bien dignes de juger le pécheur,
tous autant que vous êtes! Toi René, qui pisse aux étoiles à sept heures du
soir face à l'église! Et toi Jean-Pierre, qui l'autre dimanche, en rentrant
chez toi, a cassé deux dents à ta femme légitime et deux chaises à la
cuisine! Et toi, Octave Lechafouin,
avec les manières contre nature que tu imposes à présent à Marie-France, ta
pieuse épouse!
En
d'autres temps, de telles révélations eussent allumé sur le visage des fermiers
quelque sourire hilare. Cette fois, pourtant, comme ils étaient tous dans le
bain, ils baissèrent le nez comme des gamins pris en faute.
Leur
air faussement contrit acheva de faire sortir l'abbé de ses gonds. Il frappa du
poing sur la table:
-Filez! Hurla-t-il. Filez! Ou j'appelle sur
vous la malédiction de Saint Guy! La maladie
de Saint Guy inspirait une crainte salutaire. Tous se ruèrent donc en désordre
vers la porte.
L'abbé
accrocha le José au passage:
-
Toi, reste ici, je veux des détails.
Puis
il cria dans le couloir, avant de claquer la porte
-
Et je vous attends tous à confesse samedi!
Il
lui fallut du temps pour reprendre son calme. Il venait de commettre deux
fautes majeures : il avait trahi le secret de la confession et s'était laissé
aller à la colère.... Le moyen de faire autrement ?... Il pensa à la sainte rage
de Jésus devant les marchands du temple et cela eut le don de le
rasséréner. Il se composa un visage
plus compréhensif et approcha sa chaise de celle où s'était calamiteusement
écroulé le José
-
Mon pauvre ami, dit-il, vous voilà tombé bien bas. N'avez-vous pas honte?
-
Vous savez, commença l'autre d'un ton confus, je n'ai pas tout dit, pas devant
eux.
Et
le bon berger confessa sa brebis. . . Il apprit ainsi quatre choses
essentielles
1)
Il ne faut jamais faire entièrement confiance à la nature humaine.
2) Il ne faut jamais surestimer l'intelligence de
ses paroissiens.
3) Certains individus timides peuvent devenir, en
l'absence de leur épouse et seuls parmi leurs pairs, de redoutables meneurs:
ainsi, le velléitaire mari de la Georgette qui aurait menacé José d'un
"embrago" (18), si, outre la bière, celui-ci ne se décidait pas à
servir au cercle un péquet de qualité. . . Et pas du "légal" à 22
degrés, avait-il même précisé. (19)
Effrayé
par ce terme mystérieux d' "embrago", José avait cédé.
C'est
ainsi qu'à l'enthousiasme provisoire et bien compréhensible de l'inauguration,
avait succédé un enthousiasme permanent et délirant, le cercle paroissial
devenant de ce fait le seul endroit du pays où l'on pouvait se faire servir, au
mépris de la loi, de l'alcool titrant haut, fleurant bon, enivrant fort.
4) Le José, lui-même avait fini par se mettre à
boire avec les clients. . . "pour faire marcher le commerce et faire
profiter les pauvres". Mais Dieu l'avait puni et la cirrhose menaçait
paraît-il son foie déjà fragile. . . Il descendait toutes les semaines à la
ville consulter un spécialiste.
L'abbé
vit bien à tout cela que la situation
était arrivée à son point de rupture. Il fallait trancher dans le vif,
cautériser brutalement la plaie.
-Je
ne veux plus te voir au cercle, José, tu as compris ? Et il en fit la condition
sine qua non de son absolution.
Puis,
ayant congédié le pécheur, il s'alla coucher. Fort mécontent de ses méthodes,
mais entrevoyant la possibilité d'heureux résultats.
Cette
nuit là, il dormit du grand sommeil sans rêves qui est morceau de la mort.
(15) Voir (14)
(16) Nuit de Walpurgis
(17) Nom de Dieu ! Quelle chance !
(18) Je suppose que le mari de Georgette
voulait parler d'un "embargo", vous aurez sans doute rectifié.
(19) A l'époque, une loi nationale
interdisait la vente d'alcool tirant plus de 20°.
CHAPITRE
III
La
vie du cercle fut donc purement et simplement interrompue jusqu'à décision
ultérieure de l'abbé et le fil villageois des jours reprit son cours normal. Matés,
les fermiers se tenaient cois les femmes reprenaient confiance. Repentir ou crainte salutaire du mal de
Saint Guy, l'église se repeuplait un peu au moment de la messe matinale.
L'abbé
pourtant flairait un climat provisoire. Il savait que Satan ne désarme jamais.
N'allait-il pas essayer de reprendre le contrôle de l'âme de Colas ?
Celui-ci
semblait toujours touché par la grâce, vaquant à ses occupations de sacristain
avec un zèle imperturbable, sonnant la cloche, rangeant les chaises,
approvisionnant même son curé en vin de messe sans que jamais il remontât du
bourg, où le curé l'envoyait aux provisions, ivre ou seulement éméché. L'abbé
comptait ses bouteilles et jamais il n'en manqua une.
Pourtant
quelque chose clochait : jamais plus, de toute cette année-là, Colas ne se
confessa, ni ne communia. Aux questions de l'abbé, il répondait par un simple
grognement et s'empressait aussitôt à quelque besogne. Aurait-il contracté un
autre vice que la honte l'empêchait de confesser ? Cela ne cadrait guère avec le personnage. Que faisait-il de
l'argent gagné au service de Dieu, lui qui n'avait pas changé d'un iota son
train de vie ? Simplement, à la demande du curé, il avait un jour acheté du
savon, et, miracle, il semblait s'en servir.
Pris
dans ce faisceau de questions, l'abbé Delchambre, un peu dérouté, en avait
aussi laissé échapper quelques-unes...
Pourquoi,
par exemple, les volets du cercle continuaient-ils à se lever le dimanche matin
et à se baisser le dimanche soir, à heure fixe, alors que rien ne le justifiait
plus ? Simple maniaquerie? Naïveté du
cerveau limité de Colas qui, en l'absence de contre-ordre formulé, continuait
automatiquement sa tâche ?
Et
cette disparition de la réserve d'encens, qu' aucune effraction n'était venue
justifier?
Trop
content peut-être de la trêve existante, l'abbé avait rangé tout cela au
catalogue des faits sans importance. A tort, je crois.
Là,
j'interrompis mon ami:
-
Tu parles. . . Comment Colas a-t-il su qu'il fallait de l'encens ?
-
C'est ce que je me demande, répondit Charles dont peu à peu la voix se faisait
grave. . . Peut-être avait-il parlé au René.
-....René
?
-
René, c'est un peu le sorcier du village. Il a beaucoup voyagé. On raconte qu'il a même été en
Amérique. Je le soupçonne, là-bas,
d'être lui aussi "passé par la porte", mais je ne sais pas dans quel
sens. Dieu sait à quoi il utilise ce qu'il sait. Les fermiers prétendent qu'il peut lire l'avenir rien qu'en
regardant dans l'oeil de verre de l'Arthur.
- Arthur ? . . . Je m'embrouille, fis-je.
- C'est son valet de ferme. Il est un peu
simplet, mais c'est lui qui, tous les samedis, porte au château la mystérieuse
enveloppe blanche que lui remet son maître. Je n'ai jamais trouvé d'explication
à cela.
-
Un loyer, peut-être ?
-
Pour autant que je sache, il n'y a aucune relation de ce type entre eux et les
gens du château, dit Charles qui fronçait le sourcil. On lui remet en échange
un objet qu'il enferme dans le creux de sa main et lance en revenant dans
l'étang du château, tournant sept fois sur lui-même et proférant des paroles
inintelligibles.
- Quel objet ?
- Je ne sais pas, je n'ai jamais pu le
voir. Ce que je sais, par contre, c'est
que, pendant ce temps, le fou est enfermé.
- Le fou ?
- Oui, juste avant la guerre, le châtelain est
mort, sans héritiers. Mise en vente, la bâtisse fut aussitôt rachetée par un
savant : le docteur Küpfenburg.
- Lui ? m'écriais-je... Encore lui?
- Un jour, il a ramené ici une femme étrange
qu'il faisait passer pour son épouse. .
- D'une beauté prodigieuse, je parie, avec un
teint de cuivre, de longs cheveux noirs, un regard d'émail?
-
Oui, à peu près ça. . . .
J'étais
effondré.
-
Le mannequin de cire, m'exclamai-je. . . Il avait donc réussi!
-
Ne t'en fais pas, à présent, le vieux gredin doit être mort, peut-être victime
de l'utilisation qu'il faisait des entités inférieures.
-
Et son Golem ? (20)
-
C'est bien le plus bizarre, reprit Charles en baissant la voix. Non seulement
elle lui a survécu, mais elle lui a donné un fils.
-
Quoi ? Je fis un geste si nerveux que je renversai mon verre, heureusement vide
et balbutiai : . .. C'est impossible!
-
Non pas. Hélas ! Mais depuis son plus
jeune âge, il donne des signes de folie, pour ne pas dire plus. A présent, il
passe le plus clair de son temps à briser les vitres et les vitraux à coup de
plombs de chasse. Il paraît qu'il en
veut spécialement aux miroirs.
-
Ça, ça s'explique . . . (2I) Mais
quelles relations tous ces gens ont-ils ensemble ? Ont-ils envoûté Colas ? Dans quelle mesure le contrôlent-ils ?
Mon
ami ne répondit pas. Nous étions le nez
sur nos verres vides, un peu marqués par l'ambiance mauvaise qui tournait
autour de ces lieux. La seule évocation du diabolique docteur avait suffi à
tout faire basculer dans ce champ du mal que nous savions si nécessaire mais
que nous redoutions et contre lequel nous nous étions de longue date engagés à
lutter. Plus question, à présent de considérer notre présence ici sous le seul
angle du pittoresque!
Le
soir était en train de tomber et l'air s'ouatait de pénombre et de
silence. Les jeunes coqs du comptoir
avaient disparu et les petits vieux avaient délaissé leurs cartes, semblant
rêver aimablement à des idées machinales, à des souvenirs évanescents comme la
fumée de leurs pipes.
Il n'y avait plus un mot d'échangé. Je laissai mes
yeux errer, au travers du larmoiement des vitres, jusque sur les toits du
château dont on apercevait l'ardoise massive et menaçante derrière un écran de
branches nues. Je pensais
"L'étang doit être au pied de cette haie d'arbres".
Soudain
Charles dit à voix haute
- Ça y est ! Il est de l'autre côté ! Adieu et
bon voyage! Exit Colas.
- Que veux-tu dire ?
En
un instant je me remémorai la grand silhouette un peu voûtée, marchant en
direction de l'étang... Je fis mine de me précipiter dehors mais Charles me
rattrapa par la manche
- Il est trop tard, dit-il, et de toutes
façons, il ne faut pas intervenir ainsi en bout de circuit. . . Ils doivent
tous être autour de la "porte" à guetter comme chaque fois. . . Nous
irons voir demain.
- Mais... il faut prévenir!
- Demain ! . . . Si on ne l'a pas découvert
d'ici là. C'est assez pour aujourd'hui!
Pense un peu, si quelqu'un, en allant à son secours "passait"
,lui aussi, par inadvertance.
Je
me rassis, ébranlé.
- On a beau savoir, dis-je, c'est terriblement
impressionnant!
- Oui, à chaque coup, me répondit Charles qui
avait retrouvé un peu de sa bonne humeur et lançait au tenancier:
- Hubert ! Ne nous laisse pas au sec, voyons!
(20) Golem
(21) Golem et vampires ont la réputation de ne
pas être reflétés par les miroirs.
CHAPITRE
IV
-Tu
vois, reprit Charles en tournant vers moi des yeux qui regardaient à travers
mon visage. On ne peut pas vraiment
comprendre. Tout ce que l'on peut faire, c'est essayer de reconstituer les
faits et supposer, échafauder des hypothèses et faire ce qu'il faut pour
chacune d'elles. C'est le seul moyen d'empêcher que ça recommence.
-
Oui, mais pour combien de temps ?
Charles
eut une sorte de petit soupir résigné, regarda sans y toucher les verres
atterrir sur la table et continua:
-
Lorsque l'abbé Delchambre crut que tout était à peu près rentré dans l'ordre,
il fit une longue prière d'action de grâce , tant il avait la sensation d'avoir
échappé au plus diabolique des pièges.
Comment avait-il pu se laisser abuser par les tentatives sournoises du
malin ? Convaincu désormais que le mal peut se lover dans le bien le plus
apparent comme un serpenteau dans son oeuf, il revêtit ses habits sacerdotaux
et, le soir de la Saint Michel, patron de la paroisse (c'est-à-dire le soir
même ), en guise d'exorcisme, il procéda à un autodafé des livres maudits.
"Das Kapital" et les oeuvres complètes du docteur Freud se
consumèrent ainsi dans le brasero de l'église, le ronflement de la flamme
couvrant le murmure rituel du prêtre.
-
Vade retro quo venies ex infernum. . . (22)
Soudain
au moment même où il pointait le doigt vers l'image de Saint Michel il
sursauta.
L'effigie
en question était un vitrail auquel manquait un carreau. Par le vide ainsi formé, on apercevait en
contrebas, découpée par la lune dans l'obscurité, la silhouette de feu le
cercle paroissial. . . L'abbé restait le doigt en l'air, muet de stupéfaction.
. . Dans le brasero, les flammes
mouraient et les feuilles se racornissaient en craquetant, encore plus
diaboliques avec leur cendre rougeoyante sur laquelle le texte transparaissait
en lettres sombres d'un léger relief.
Dehors,
un rais de lumière barrait horizontalement le centre de la façade que regardait
le curé. La voix de celui-ci avait
décru en un marmottement incompréhensible.
Bien malin qui pourrait dire si son dernier mot fut l'amen réglementaire
ou quelque juron fort déplacé. Toujours est-il que, ayant enfin réalisé, il
pirouetta sur lui-même, franchit le choeur à grandes enjambées, ramassa au
passage la hallebarde de suisse qui traînait derrière l'autel, sortit
précipitamment par la grande porte, traversa la place en ouragan et se posta
devant le volet d'où filtrait la lumière, la pertuisane en avant et le visage
résolu.
-Qui
vive ? Cria-t-il d'une voix forte.
Un
bruit de chaise renversée et de verre brisé lui répondit en même temps que
s'éteignait la lumière.
L'abbé
resta immobile, l'oreille aux aguets, le lourd manche tremblant dans sa main,
la lame argentée jetant des reflets menaçants sous la lune à son lever. Le
surplis qu'il n'avait pas eu le temps d'enlever flottait sur ses épaules. De
longues secondes passèrent ainsi pendant lesquelles il balança d'un pied sur
l'autre, ne sachant quelle conduite tenir. D'une part, son intuition
ecclésiastique le prévenait qu'un événement capital était en train de se
dérouler derrière la porte close; d'autre part, l'extinction de la lumière
montrait à suffisance qu'il avait dérangé quelque personnage peu soucieux de se
faire repérer, et, peut-être, prêt à tout pour l'éviter. . . Qui sait si la clef du mystère qui semblait
étreindre le village n'était pas à portée de sa main ? Evidemment, il pouvait aussi bien s'agir
d'un banal cambrioleur...
A
ce stade de ses réflexions, il lui sembla entendre à l'intérieur un faible
bruit.
"Une
lame du parquet", pensa-t-il. . . quelqu'un marche, la-dedans.
Concluant
alors à la nécessité d'agir, sans prendre le temps de recommander son âme à
Dieu, il poussa la porte et s'élança en aveugle dans la pièce obscure, la tête
en avant. Tout de suite, une
épouvantable odeur de souffre et d'encens brûlé le prit à la gorge. Eructant,
toussant, crachant, il voulut encore balayer l'air de sa hallebarde, mais il
reçut au front un choc formidable et s'étendit raide parmi des chaises empilées
là.
Lorsqu'il
revint à lui, la nuit semblait bien avancée. Une odeur d'étoffe brûlée lui
piquait les narines et un rougeoiement papillonnait bizarrement du côté de ses
pieds. Dans sa demi-conscience, il
reconnut cette nouvelle émanation qui se mêlait aux miasmes stagnant dans la
pièce. D'abord dissociées, ses facultés
se coordonnaient rapidement : l'odeur... la lueur. . . D'un bond, il fut sur
pieds, tapotant de la main le bas de sa soutane qui se consumait
doucement. Une partie de la lueur resta
cependant au sol. Elle semblait la source de la puanteur qui régnait dans la
place. D'une main, l'abbé chercha à tâtons l'interrupteur tandis que l'autre
caressait une grosse bosse douloureuse sur son front. En s'allumant, l'ampoule
surprît le curé, tant son rayonnement semblait atténué, noyé comme un réverbère
dans un brouillard anglais. Son regard
s'abaissa alors sur le sol, rencontrant une cassolette en métal blanc ciselé
où, au milieu de braises fumantes, dansait un étrange animal.
-
Une salamandre !
Il se signa.
L'animal
siffla, ondula de la queue, fit un bond et disparut aux yeux éberlues du
prêtre.
- Ce n'est pas possible, pensa celui-ci. Cette histoire de salamandre, c'était une
légende ! (23)
Incrédule,
il se releva et procéda à un examen général de la pièce : au milieu des chaises
entassées, des échafaudages de tables en marbre, à même le parquet: des bouteilles vides. . . en nombre
respectable... un verre brisé où luisait un reste d'alcool et, juste à côté, un
sachet de papier gris éventré qui répandait sur le parquet une sorte de thé
noir. Ce dernier détail éveilla la curiosité de l'abbé qui, en ramassant une
pincée, en huma le parfum douceâtre et s'exclama:
- Du hashish ! C'est du hashish!
De
fait, il se sentait encore la tête un peu vaporeuse, malgré le courant d'air
qui, petit à petit, par la fenêtre ouverte, dissipait le nuage.
-
Mon Dieu ! La fenêtre...
L'abbé
se précipita, pencha le buste à l'extérieur
-
Colas ! Colas!
Le
nom lui était venu spontanément aux lèvres. Une sorte d'intuition. . . Dehors, une frise plus claire découpait le
sommet de la pente et basculait l'horizon à quarante-cinq degrés jusqu'à une
pleine lune pâlissante qui y naufrageait déjà.
L'aube commençait à poindre. Le pré, puis à cent mètres la lisière des
hêtres, semblaient déserts. La fraîcheur du matin qui s'échangeait peu à peu
avec les vapeurs intérieures saisit l'abbé qui frissonna. Il s' en retourna donc emportant la fameuse
cassolette. Il lui fallut toute la largeur de la place pour se confirmer
rationnellement l'impression qu'il avait eue. Qui, en effet, aurait pu posséder
la clef sinon Colas ?
D'autre
part, si c'était bien lui, il était évident qu'il s'était remis à boire. . .
Cela expliquait sans doute le mouvement absurde et quotidien des volets.
Peut-être même n'avait-il jamais cessé de se saouler en cachette.
Peut-être
l'idée généreuse de l'abbé n'avait-elle été que l'aubaine, l'occasion rêvée de
saoulographies clandestines et solitaires. Le curé était catastrophé. . Et il y avait plus grave ! Cette drogue,
par exemple. Sans compter l'étrange objet dont l'abbé sentait entre ses paumes
la tiédeur diabolique. Et puis encore
cette salamandre. . . L'abbé écarta ce
dernier point, sa raison se refusait à l'envisager. Restait que Colas n'avait certainement pas pu se procurer seul de
la drogue. Quel usage en faisait-il ? La fumer ? C'était improbable, le coup
reçu par l'abbé prouvait une redoutable précision dans le geste . Ce ne pouvait
être le fait de facultés diminuées par les effets conjugués de l'alcool et de
la drogue. Perplexe, l'abbé retourna dans ses mains le mystérieux objet :
d'étranges ciselures à motifs végétaux enserraient le métal comme pour mieux en
interdire l'ouverture mais il faisait trop sombre encore pour y discerner quoi
que ce soit de précis. Il enfourna la boîte dans l'une des profondes poches de
sa soutane et, terriblement troublé, courut s'enfermer au presbytère...
Pendant
le récit de Charles, la nuit était tout à fait tombée, traînant avec elle de
gros nuages d'orage qui se pourchassaient entre les étoiles.
Mon
ami leva les yeux
-
Il y aura tempête cette nuit !
-
Peut-être vaut-il mieux rentrer avant d'être pris là-dedans, répondis-je.
-
Tu as raison, nous ne pouvons rien faire ce soir et, malgré leur rareté, ces
orages d'automne peuvent ici être assez redoutables.
Il
posa un billet devant nos verres encore à moitié pleins.
Le
vent s'était brusquement calmé, faisant place à une atmosphère immobile et
irrespirable. Dans notre hâte à partir, nous ne prîmes pas garde à l'air
effrayé et soulagé à la fois du tenancier qui nous regardait sortir. Les
verrous de la porte pourtant, claquèrent avec tant de précipitation dans notre
dos que, cédant à une sorte de curiosité, je jetai par la vitre un dernier coup
d'oeil à l'intérieur. Juste le temps d'entrevoir l'air horrifié du bougnat qui
précipitait au feu le carton sur lequel Charles avait griffonné son pentacle.
Nous
rentrâmes en silence, préoccupés seulement d'atteindre la voiture avant la
pluie qu'annonçaient là-haut les entrechoquements du tonnerre.
Quelques
questions cependant me trottaient encore en tête
Comment
Charles avait-il eu vent de toute cette histoire ? De qui la tenait-il avec tel
luxe de détails ? S'il n' en soufflait mot, il avait sans nul doute ses
raisons. Mais aussi, quel rapport pouvait-il y avoir entre la brève apparition
de Colas tout à l'heure et le reste de l'histoire ? Que signifiaient les
paroles de Charles qui laissaient entrevoir le sort tragique et imminent de cet
homme ?
J'avais
la sensation pénible d'essayer de recoller dans ma tête un puzzle auquel il
manquerait des pièces. Il y avait là en action une terrifiante machine dont je
comprenais mal le fonctionnement. A
vrai dire, je soupçonnais déjà un peu de l'épouvantable vérité. Un vieil intérêt pour les choses de
"l'autre côté" joint à quelques expériences personnelles me mettait
sur la voie, mais jamais je n'aurais pensé que les forces puissent se déchaîner
avec autant de violence. Jamais je n' aurais cru à ce qui, pourtant, me fut
prouvé par la suite.
J'eus,
cette nuit-là, un mauvais sommeil peuplé de demi-cauchemars et entrecoupé de
ces demi-réveils que provoque une tension trop grande des nerfs.
(22) Début du rituel de l'exorcisme.
(23) Salamandre
CHAPITRE
V
Nous
l'apprîmes plus tard, la nuit qui suivit fut terrible. L'orage d'abord, Si
brutal qu'il ravina les collines avoisinantes et transforma les rues en
torrents de boue. Le village devint, au creux de son entonnoir, un impétueux
torrent où les maisons semblaient des
pierres rondes divisant en filets contractés et puissants la rivière. Ensuite,
le vent! Succédant à la pluie au mépris de tous les usages et qui, fou de fête
démoniaque, se mit à glisser sur les boues alluvionnaires, se rua dans les
caniveaux à peines vides, s'érailla aux façades, fit claquer les portes de
granges et, se prenant au jeu, arracha les tuiles, renversa quelques cheminées,
le tout agrémenté d'une danse de hurlements et de tourbillons de démence.
Ainsi,
lorsque Charles et moi revînmes au village, un petit matin détrempé tout
collant de feuilles mortes à demi-décomposées se levait sur des villageois en
chemise contemplant, parmi les branches
arrachées, les tuiles et les ardoises éparses, les dégâts mineurs ou majeurs
qu'avaient subît leurs terriers.
Dieu
sait pourquoi le vent s'en était pris spécialement à la cheminée de la
Georgette. Sa chute avait fracassé le toit d'un appentis. Partout ailleurs, des
toitures lépreuses mettaient à nu le squelette étonné des charpentes. Charles
me lança un coup d'oeil significatif et, de la main, me fit signe de le
suivre. Nous laissâmes les villageois,
qui à sa désolation, qui à sa jouissance devant la désolation de l'autre, et,
par la ruelle le long de l'église, nous montâmes vers le château. Comme nous
nous y attendions un peu, celui-ci était absolument intact, malgré les traces
que la tornade avait laissé tout alentour. Mieux, en y regardant attentivement,
on pouvait discerner une gradation dans les bouleversements amenés par l'intempérante
intempérie. Comme si le château
lui-même avait été l'épicentre du phénomène, comme Si quelque monstrueuse force
de destruction avait profité de la nuit pour irradier de lui.
-
Il faut absolument savoir, dis-je. . . Faire parler les gens.
-
Hélas, me répondit Charles, il n'y a ici que deux sortes de gens : ceux qui ne
savent rien et parlent à tort et a travers de "sotais" (25) et de
"macrales' (26) et ceux qui savent mais ne disent rien. . et pour cause!
- Pourtant,
repris-je cela vaut la peine d'
essayer. Procédons par ordre: inutile d'aller faire un tour au château, du
moins pour l'instant. L'abbé, lui,
pourra peut-être nous éclairer un peu, mais plus tard . . ne parlons pas des Rapins. . . restent les
fermiers: le René et l'Arthur ont tout intérêt à se taire.
Nous hésitions ainsi sur
la conduite à tenir quand Charles eut soudain une idée:
-Allons
voir la vieille Marie, "lu ripougneuse" (27) elle est un peu sorcière
et bien trop près de la fosse pour craindre encore quoi que ce soit. De toutes
façons elle est protégée. . . Après on ira voir le facteur. Je serais bien
étonné qu'une bouteille de schnaps ne lui délie pas la langue à celui-là.
Il
fallait pour se rendre chez la vieille retraverser tout le village. Elle
habitait une antique maison de pierre un peu à l'écart, au bord de la route de
Jalhay. Chemin faisant, nous nous
arrêtâmes devant la petite chapelle qui monte la garde à coté des premières
maisons et dont nous avons souligné au début de ce récit toute l'importance
dans les rituels funéraires de l'endroit. Elle aussi semblait miraculeusement
intacte. Cela nous intrigua. Charles gravit les quelques marches qui donnaient
accès à la porte grillagée et poussa vers l'intérieur le battant de bois.
Celui-ci
n'avait pas fini de grincer que je vis se retourner vers moi le visage blême de
mon ami. Charles resta un moment comme hébété puis secoua la tête et me dit:
- Va voir, c'est à n'y rien comprendre!
Le corps de Colas,
gonflé et violacé, les vêtements détrempés et les cheveux collés de vase,
gisait à la renverse sur les dalles.
Quant à l'entablement de l'autel, une lourde pièce de chêne, il semblait
avoir reçu par le milieu quelque formidable coup de poing et fléchissait, à demi
brisé, entre ses supports. A l'endroit de la cassure, les échardes paraissaient
noircies et il flottait sur le tout une odeur de résistance électrique
surchauffée.
- Filons chez l'abbé dit
Charles, on préviendra au village en passant.
- Et . . . la vieille ?
- Plus tard,
dépêche-toi. . . J'ai un mauvais pressentiment.
Cinq minutes nous
suffirent pour retraverser au pas de course le village encore ébahi. Nous frappâmes à la porte de la cure et sans
attendre de réponse poussâmes le vantail.
La porte n'était jamais
fermée pendant la journée, comme c'est souvent le cas à la campagne. Pourtant, notre élan fut coupé net dès notre
irruption dans le vestibule . . . Il y régnait un froid anormal et le calme de
la cure semblait s'être mué en menace de silence.
Une étrange odeur aussi.
. . indéfinissable. . . mi-souterrain pourri, mi-fumée de mazout.
Nous nous regardâmes
interloqués.
- Où est l'abbé ? dit
Charles sans oser ouvrir aucune des portes de chêne luisant qui donnait sur le
couloir.
Une plainte hésitante
lui répondît, semblant descendre marche par marche l'escalier de l'étage.
- Là-haut ! Montons
vite!
La dernière marche
buttait sur une porte défendue par un loquet.
Nous le soulevâmes et entrâmes avec précautions dans cette grande
chambre basse qui forme parfois sous les combles l'unique étage des maisons de
chez nous. Une barbacane de conception
plus récente laissait filtrer par la fente de lourdes tentures un rai de
lumière. Mon regard glissa naturellement
le long de celui-ci et s'arrêta sur un pied de lit sculpté d'une figure
grimaçante. Je poussai Charles du coude:
- Le lit! Il y a quelqu'un dedans!
A tâtons, Charles avait
déniché sur la table de nuit un vieux quinquet et des allumettes, Un essai
d'éclairage de la cage d'escalier nous ayant appris la mise hors service du
circuit électrique. Avec un calme qui
cadrait mal avec notre impatience, Charles souleva le verre, frotta son
allumette.
Je dus rentrer dans ma
gorge un cri de surprise et d'épouvante...
L'abbé gisait bien là .
. . mais dans quel état. . . Le visage
était entièrement dissimulé par les mains dont les doigts recourbés en forme de
crochets semblaient vouloir entamer le front. A la lueur brève du phosphore il
m'avait semblé discerner un peu au dessus de chaque poignet une tache noire en
forme de pentagramme
Un instant encore et
Charles approchait la lampe allumée : c'était bien cela : des marques d'un noir
violacé.
Il m'est souvent arrivé
de resonger par la suite à cette scène, et ce faisant, je n'ai pu m'empêcher de
lui trouver, malgré le tragique du moment, quelque relent de ridicule.
Fallait-il que l'émotion nous ait perturbés pour ne même pas penser à tirer le
rideau au lieu d'allumer cette lampe qui ajoutait au sinistre de la scène ?
Quoi qu'il en soit, pris
par cette ambiance étrange que nous avions nous-mêmes contribué à créer, nous
restions médusés.
Finalement, Charles,
d'une main éleva la lampe et de l'autre tira sur les bras de l'abbé. Malgré la raideur apparente des membres,
ceux-ci cédèrent et glissèrent doucement, les doigts enfin détendus, sur la
poitrine.
Le visage de l'abbé,
lui, ne portait aucune trace. Les traits semblaient même reposer dans une sorte
de sérénité froide et indifférente.
Charles approcha la
lampe du visage et il me sembla voir luire un éclat derrière les paupières. Le
blanc de l'oeil sans doute. Je posai la main sur le front glacé et soulevai du
pouce une paupière : les yeux étaient révulsés. Plus exactement, la pupille et l'iris semblaient avoir été
gommés, laissant à leur place une trace rougeâtre.
- Il ne réagit plus, dit
Charles qui prenait le poul du prêtre. . . Il est mort et la raideur a déjà
disparu!
- Mais alors, Charles,
la plainte. . . ?
- Une porte aura grincé
sur ses gonds, fit mon ami d'un air peu convaincu.
- Allons, Charles !
Toutes les portes étaient fermées...
- Je sais, dit-il, je
sais.
La tension faisant place
à la perplexité, j'eus enfin l'idée d'aller à la fenêtre et de tirer le rideau.
Il entra aussitôt un pauvre soleil mouillé qui donnait à la pièce l'aspect d'un
espace hypertrophié entre les murs.
C'était comme un brouillard doré.
Il n'y avait plus rien à
faire là. Je pensais aller prévenir les gens du village. La main sur le loquet, j'entendis Charles
murmurer avec une voix tendue d'attention
- Viens. . . mais viens
donc ! . . . Il remue les lèvres!
Un instant animé d'un
espoir absurde, je fis volte-face et restai cloué de stupéfaction : dans le
visage cadavérique de l'abbé les lèvres remuaient et semblaient articuler des
mots inaudibles. Charles s'était penché,
l'oreille tout contre la bouche du . . . faut-il appeler cela un cadavre ? Et
de la main me faisait signe de ne pas faire le moindre bruit.
Je vais tenter de
retranscrire ici de mémoire ce discours venu d'outre-tombe, mais ce faisant, je
mesure combien vont manquer à ces paroles leur contexte, leur ambiance, le
malaise transpirant de ce message venu de l'ailleurs, l'effroi ressenti au
contact direct de l'inhumain. Je me souviens parfaitement que les lèvres
bougeaient mais que notre cerveau enregistrait les mots sans percevoir aucun
son:
"Faites silence et
écoutez!. . . Je ne puis parler qu'à vous. . . parce que vous savez les signes.
. . Vite! Mon temps est limité et je sais qu' "ils" ne sont pas loin.
. . Il faut que vous sachiez. . . La
porte est un sas. . . Mais ce n'est pas tant une entrée qu'une sortie. C'est
par ici qu'ils viennent chercher ceux dont ils ont besoin ou qu'ils doivent
neutraliser. . . Soyez prudents. Je
sais qu' ils vous surveillent. . . mais pour l'instant, ils ne peuvent rien
contre des initiés. Ils ne peuvent rien tant que vous ne faites pas d'erreur.
(Soudain,
comme sous l'influence de quelque danger imminent le débit se précipita). . .
Attention à l'étang...au château et surtout à l'étang!. . . Attention au René
et à l'Olga, ils...ont reçu ...des ordres...
Le reste fut une suite
incompréhensible de borborygmes informes où cependant nous crûmes distinguer à
plusieurs reprises les mots "trouver" et "journal". On eut
dit que quelque brouillage était intervenu pour empêcher cette communication
étrange de se poursuivre.
Pendant un long moment,
nous n'entendîmes plus rien, nous restions là, mi-hébétés, mi-attentifs,
lorsque tout à coup, éclatant dans nos têtes comme une fanfare inattendue, nous
parvint un grand bruit de métal entrechoqué aussitôt suivi d'un hurlement inhumain.
C'était à la fois une sauvagerie horrible et une panique inintelligible pour
des esprits comme les nôtres: le bruit affirmatif de la vie brute mais en même
temps la manifestation d'une peur organique de la matière devant la mort. Tout
cela mêlé, le bourreau et la victime hurlant ensemble dans un même cri, fondus
dans le même tourbillon, vie et mort
télescopées dans une autre réalité. . . Après, plus rien. Simplement une
sorte de bourdonnement indistinct dans ma tête. C'est à ce moment seulement que
Charles prit conscience de la force qui lui étreignait le bras, juste sous le
coude. La main du mort s'y était insensiblement crispée et il fallut nos
efforts conjugués pour en desserrer les doigts.
- Je suppose que nous
devrions d'abord chercher le fameux journal, dis-je. Il doit s'agir d'une sorte
de journal de bord. Outre qu'il élucidera peut-être tout ceci, il vaut mieux
qu'il ne tombe pas en d'autres mains que les nôtres.
- Tu penses qu'
"ils" viendraient le chercher ? Fit Charles soudain inquiet.
- C'est un risque que je
préfère ne pas courir, répondis-je.
Moi aussi,
je ressentais un
vague fond d'angoisse. Une sorte de lourdeur me pesait
sur la nuque et mon coeur battait un peu trop vite, me laissant à court de
souffle. Il est vrai que j'avais bien mal dormi ces derniers jours. Il en était
de même pour Charles, ses yeux rougis et gonflés en témoignaient. J'étais
envahi par une sensation d'abattement, incapable d'agir avec promptitude s'il
l'avait fallu. Je commençais à être agacé et lassé par tout cette histoire
incohérente dont je n' arrivais pas à agencer les pièces. Impossible de faire
entrer dans tout cela la moindre logique malgré tout ce que nous savions de ces
choses qui généralement échappent à la raison. Je me mis à respirer fort, tachant
de reprendre mon emprise sur moi-même. Nous ne pouvions pas abandonner ! Sans
doute la clef de l'énigme était-elle déposée entre les pages du fameux journal,
quelque part dans le massif secrétaire en chêne où, je m'en aperçus alors,
Charles fouillait déjà. Je le regardai. Où allait-il chercher cette ténacité
tranquille?
Tout à coup, comme une
prémonition, me vint la conscience des risques que nous courions. Je glissai:
- Dépêche-toi!
- Je l'ai. Me répondit-il calmement en extrayant de
dessous une pile de paperasses à en-tête du diocèse un grand portefeuille de
maroquin noir.
- Tu es sûr que c'est ça
?
Nous n'eûmes pas le
temps d'en dire plus. Nous avions sursauté tous les
deux : la porte d'entrée
venait de grincer légèrement. Nous savions l'avoir refermée derrière nous.
Charles eut un geste pour se précipiter dans l'escalier. Je le clouai sur
place.
-Ne
bouge pas !
Les
marches de l'escalier, à leur tour, nous annonçaient une visite. Le pas
semblait hésitant, incertain et précautionneux à la fois. Un seul regard échangé nous fit comprendre
que nous n'avions d'autre solution que de nous plaquer contre le chambranle, de
part et d'autre de la porte. Il
faudrait profiter de la surprise du visiteur pour nous éclipser à toute vitesse
dans son dos. La porte restait bâillante sur le trou de demi-clarté de la cage
d'escalier. Le crissement des pas était
maintenant accompagné d'une respiration courte et sifflante, comme asthmatique.
. . Une ombre dont nous ne pouvions distinguer que la petite taille se
profilait à contre-jour. Elle s'arrêta sur la pas de la porte, toujours
accompagnée de sa respiration de forge, puis elle fit un demi-pas en
avant. Son profil, à présent, me
coupait la vue dc Charles. J'eus de la
peine à réprimer ma surprise: les traits découpés en ombre chinoise avaient
quelque chose de simiesque , jusqu'à la caricature. On distinguait un buste
étrange, voûté mais pourvu de seins énormes.
A l'épaule semblait accroché un bras mince, presque fluet, lesté d'une
main disproportionnée. Je me souviens avoir pense à ces "horquais",
sortes de joug à porteur de chez nous qui servent aux paysans à transporter les
seaux. L'ombre restait immobile et je ne compris de suite ni ce qu'elle
attendait, ni ce que signifiait la bouteille qu'étreignait l'énorme paluche
ballante au bout du bras. Soudain une flamme jaillit de l'autre main en même
temps que l'être poussait une sorte de soupir gloussé. Je distinguai trop tard
la mèche en coton qui dépassait du goulot de la bouteille. Au moment même où un
réflexe me propulsait en avant, la bouteille s'écrasait au milieu d'un grand
jaillissement de flammes contre le montant du lit où gisait le corps de l'abbé.
Dans mon élan, j'avais bousculé la créature qui grogna du surprise et chuta
lourdement, dégageant la sortie. Peu soucieux de griller a' l'étage, Charles et
moi nous nous engouffrâmes dans l'escalier. La porte d'entrée était béante et
nous n' arrêtâmes notre course folle
qu'une fois à trois ou quatre mètres du seuil.
Instinctivement,
nous levâmes les yeux : de la fumée filtrait déjà entre les ardoises du
toit. Charles me regarda:
-
On ne peut plus rien pour l'abbé mais . . . l'autre...?
-
Je ne crois pas l'avoir assommée...qu'est-ce qu'elle fabrique?
Il eut été très
imprudent de remonter là-haut. Nous restâmes donc là à contempler les progrès
du sinistre. Lorsque les vitres de
l'étage éclatèrent sous la chaleur, créant un appel d'air qui embrasa bientôt
la charpente, nous dûmes reculer un peu, le vent rabattant la fumée devant la façade. On entendait des cris au loin, les gens du
village avaient dû s'apercevoir de quelque chose et l'alarme était donnée. Si nous voulions garder les mains libres, il
était temps de nous en aller.
Comme nous tournions les
talons, Charles jeta un dernier coup d'oeil par dessus son épaule, me poussa du
coude et chuchota:
- Regarde!
Je suivis son regard et
quel ne fut pas mon étonnement de voir surgir à la lumière du jour l'étrange
créature de tantôt : une forme humaine dont toutes les proportions naturelles
auraient été comme tassées par un fort coup de poing sur le sommet du crâne, un
être de bande dessinée, tout bâti en largeur.
Pris d'une soudaine colère, je voulus me précipiter, espérant tirer dieu
sait quel renseignement de cet avorton dont la démarche hésitante avait quelque
chose d'indifférent, de presque mécanique, mais je restai stupéfait devant les
yeux révulsés, ne laissant apparaître que le blanc. Je criai.
Sourde apparemment, la
créature continuait à zigzaguer comme si ni nous ni rien n'existait. J'en restai bouche bée. Elle finit par disparaître derrière un
bouquet d'arbres.
Décidément, j'y
comprenais de moins en moins.
- Vite! Filons d'ici!
Charles avait
raison. Dans un instant les villageois
arriveraient et nous aurions bien du mal à expliquer sinon notre présence, du
moins notre passivité. Nous nous mîmes à courir, empruntant un chemin de terre
qui serpentait entre les prairies en s'éloignant du village.
Quand nous fûmes hors de
portée des regards et que nous pûmes ralentir notre course, Charles me dit
- Heureusement que tout
va brûler ! Imagine la tête de
ces gens devant le
cadavre effrayant de leur curé ? Et les ragots, s'ils avaient trouvé ses
livres!
- Il vaut mieux que tous
ignorent, répondis-je !
-Nous, nous allons
peut-être savoir. Reprit Charles en frappant du plat de la main le
porte-feuille en maroquin noir. Tâchons de contourner le village, prenons la
voiture et rentrons en ville, nous serons plus à l'aise chez moi pour étudier
tout ça.
-Allons-y ! J'ai hâte de savoir ce que contient ce
précieux journal. D'autant plus que nous ne sommes pas les seuls à nous y
intéresser. Si la créature est restée
si longtemps en haut, au péril d'elle-même, c'est qu'elle le cherchait et ceci
sous l'influence d'une force extérieure.
Je le croyais aussi. .
. Fabriquer un cocktail Molotov demande
un minimum d'intelligence et comment un être pareil...?
Soudain je fis le
rapport avec les propos de l'abbé:
- L' Olga! .
(24)Agolina:
ruisseau de la région verviétoise célèbre pour ses crues. Dans la région, le
mot est devenu quasi synonyme de torrent.
(25)Sorte
de lutin indigène.
(26)Macrâle:
sorciere.
(27)
guérisseuse qui "poigne" dans les zones douloureuses.
CHAPITRE VI
Chez Charles, deux
whiskies consécutifs, en dérogeant à nos habitudes gambrinesques n'avaient fait
qu'augmenter notre impatience. Aussi
est-ce d'une main fébrile que nous ouvrîmes le fameux journal.
La date du premier
message nous surprit:
"Cité du Vatican, 7
novembre 1935"
"Ce matin, après
l'audience papale, rencontré Eliphas L. (28), dans un couloir, déguisé en
séminariste. Lui cependant ne m'a pas
reconnu tout de suite et j'ai du lui faire le signe pour le tirer de ses
visibles préoccupations. D'abord surpris, il s'est vite ressaisi, m'a attiré à
l'ombre d'une colonnade et m'a dit:
- Frère, qui que tu
sois, d'où que tu viennes, quitte cet endroit.
Les forces hostiles du dehors ont commencé leur travail. Un homme est
dans ce pays et il porte en lui le sceau des missions de l'enfer. Il en est de
même au Nord, au pays d'Allemagne. Dis à tous les nôtres que tu rencontreras de
fuir le plus loin possible car il n'est pas d'endroit de la planète qui soit
vraiment à l'abri de ce qui va se déclencher. Cette fois aucun des nôtres ne
pourra rien parce que le cycle se boucle, parce qu'il faut franchir le fleuve
qui sépare l'une et l'autre ère. Il faudra sauver assez de nos frères pour
recommencer après...
Fort décontenancé, je ne
lui posai cependant aucune question.
Nous avions tous une confiance absolue en son savoir. Il est le plus avancé d'entre nous sur le
sentier.
Je lui répondis
simplement
- Ce qui est en haut est
comme ce qui est en bas! (29) Adieu Frère!
Il me quitta sur ces mots rituels:
- Que la paix de
l'univers soit avec toi !"
Sous ce premier
feuillet, l'abbé avait tracé la croix bien connue, au coeur rehaussé d'un lys.
Ainsi donc il était des nôtres, lui aussi ! Comment ne nous en étions-nous pas
doutés ?
La suite nous parut de
peu d'intérêt dans les circonstances présentes. Sans doute cette minutieuse
description des intrigues vaticanes fera-t-elle un jour les délices de quelqu'
historien mais elle ne nous était quant à nous d'aucun secours et nous sautâmes
rapidement plusieurs feuillets couverts de l'écriture nerveuse et rapide du
prêtre. Il nous fallut trouver la date de 1937 pour renouer avec les événements
qui nous intéressaient directement. On
y lisait la description au jour le jour de la lente adaptation de l'abbé à son
nouveau ministère. Adaptation faite d'abord de résignation puis peu à peu d'une
sorte de sentiment de douillette retraite. L'abbé nous parut un sage: il avait
découvert progressivement l'hédonisme et la douceur de vivre auquel peut seul
se livrer celui qui a renoncé aux plaisirs durs de l'ambition, à l'exaltation
des passions, à l'âpreté et à la hargne du vouloir. Deux ou trois allusions évidentes nous firent sourire, l'abbé
ayant visiblement établi avec se femme de ménage des rapports intimes tout
empreints de douceur, de paix et de saine hygiène.
Le plus intéressant, cependant,
nous attendait quelques folios plus loin.
Il s'agissait d'une longue chronique relatant l'évolution des affaires
politiques du pays et l'effrayante montée du rexisme : une espèce de folie
collective s'était à cette époque emparée de toute une partie de la population
et l'on voyait d'honnêtes démocrates préparer sans s'en douter un lit
confortable au fascisme, voire au nazisme qui allait s'abattre sur
l'Occident. Ce qui à nos yeux rendait
précieuse la relation de l'abbé et la distinguait de mille autres récits
semblables, c'était la mise en relation de deux phénomènes en apparence
étrangers l'un à l'autre : cette montée des forces du mal sur le terrain
politique d'une part et, d'autre part, de fréquentes allusions à la décadence
de tout ésotérisme occidental.
Le reste du texte était
encore plus passionnant, il nous rapprochait tout doucement du coeur du
problème et nous éprouvâmes à sa lecture le sentiment de prendre une véritable
leçon.
"16 juillet
1939"
. "Arrivé en Italie
aujourd'hui, par le train du Saint Gothard, je dois voir mon contact permanent
ici. C'est un moine qui habite la montagne, sur les premiers contreforts des
Alpes. J'ai su, de toute évidence, qu'il fallait aller le voir, que tout ce qui
se passe ici et qui nous menace tous, a une autre explication que celle des
journaux. Les forces sont en train de se déchaîner. Il est sans doute trop tard
pour éviter le massacre, mais au moins peut-on connaître le moment de la
rétraction (puisqu'aussi bien les forces sont pulsatiles). Dieu, dans son
infinie bonté a permis qu'elles aussi soient soumises à un minimum de lois
internes. C'est au moment de leur retour qu'il faudra les affaiblir et
peut-être aussi, si nous sommes assez nombreux, essayer de refermer les portes
sur elles. Je ne me fais pas d'illusion. . .
Je sais que l'homme essaye de le faire depuis qu'il existe, mais j'ai
aussi appris qu'agir et agir bien était, spirituellement, plus important que le
résultat de l'acte lui-même.
Bref, il m'a fallu une
heure, à partir du petit village de Ruggolo pour gravir le sentier raide qui
mène à l'hermitage. Pour une fois, mon moine était seul. . . Je veux dire
débarrassé de la foule de solliciteurs de tout acabit qui dérange en général sa
solitude. J'étais étourdi à la fois par le sang qui battait à mes tempes, par
la chaleur, par la lancinante chanson des cigales et par le contrepoint plus
aigu des nuées de mouches.
J'ai débouché dans un
véritable tunnel de verdure: une tonnelle qui semblait creusée même une vigne folle, des plantes sauvages
et domestiques apparemment mélangées sans ordre mais non sans art, une lumière
d'aquarium dans laquelle filtrait le soleil, un lieu de terre, de feuilles et
de fraîcheur. L'ermitage, adossé à la montagne, disparaissait sous une vigne
vierge qui, en estompant la façade, semblait l'intégrer au rocher. Les fenêtres
elles-mêmes étaient de simples trous noirs dans la verdure, posés aux endroits
les moins logiques. C'était une sorte de tanière creusée dans un jardin fou,
une accumulation baroque de bruits, de formes et de couleurs sensuelles. On eut
dit le monde avant le tri, avant la création. Le tout grouillant, vibrant d'une
vie animale dense, de mouches dont le nombre et les arabesques serrées
épaississaient la densité de l'air. Cette vibration sur place, ce mouvement
interne inscrit en lui-même généraient une paix statique, circonscrivaient une
bulle immobile, un oeuf, un athanor (30) devant lequel trônait le moine Stepan.
Il m'a accueilli les bras ouverts et m'a serré
avec force contre lui. Il avait rabattu
et roulé autour de sa ceinture de corde le dessus de sa bure et on lui voyait
un torse puissant, ramassé sur lui-même, des épaules de laboureur, des mains
extraordinaires faites pour peindre, pour étrangler ou pour rompre le pain. Je
sus tout de suite que pas plus que moi, il n'avait trouvé, même ici, une paix
totale : son aura (31) était d'un beau mauve en train de se clarifier. Sans
doute son travail portait-il quelques fruits. . . Après les salutations
rituelles, je lui demandé où en était son oeuvre. Il m'a regardé un instant, a souri, m'a demandé "laquelle
?" : puis, sans que je puisse vraiment saisir le sens de sa question, m'a
fait asseoir sur un banc de pierre. Il a disparu un moment à l'intérieur de la
maison et est revenu avec du vin.
J'avais peu de temps, alors je lui ai demandé tout de suite ce
qu'il pensait de la situation extérieure. Il était évidemment bien renseigné :
outre qu'il savait faire bavarder ses visiteurs, il avait de toutes façons
d'autres moyens de "voir".
Sa mine s'est tout de suite faite sombre et il m'a dit : "C'est à
partir de ce pays, entre autres, que la peste du dehors va s'étendre. Pas plus
que d'autres, je ne peux rien faire pour arrêter ça et sans doute n'y a-t-il
rien à faire. Sans aucun doute le passage par la peste est chose nécessaire
dans le grand enchevêtrement des pulsations universelles".
Je lui ai dit que je
venais chercher la connaissance et les signes qui me permettraient peut-être de
fermer au moins une des portes et à nouveau il m'a répondu énigmatiquement :
"Malus aeternus". . . (32) Tu
peux fermer les portes, mon frère, il en restera toujours une, entrebaillée, ou
dont la serrure ne fonctionnera pas. Car il est nécessaire, de toute éternité
que cela soit, et que l'hiver alterne avec l'été. N'empêche, si ton coeur est
tel qu'il te faille faire le printemps,
ce sera toujours ça de fait au nom du fantôme de brouillard, celui qui
porte en lui à la fois l'espoir et la mort, qui donne et qui subit".
-Je
fermerai les portes avec soin, dis-je, car Dieu veut que nous l'aidions à faire
triompher le bien.
-Enfant,
me répondit-il en haussant les épaules... que peut donc bien vouloir le dieu
dont tu parles s'il dépend de toi ?. . . Enfin. . . tous les chemins mènent à
Rome c'est-à-dire à l'Innommable. . . Bois et fais-moi le récit de ce qui se
passe dans ton pays. . . Oublie le reste de mes paroles.
Je ne les ai pas
oubliées. Même, ce fut en moi le début
d'une illumination profonde, surtout la dernière phrase de l'ermite. . . C'est
à partir de ce moment que je fus tiré de ma relative paix pastorale par les
livres interdits dont je m'entoure.
Depuis, le doute s'est insinué en moi. Ce doute dont je sais maintenant
qu'il est l'essentiel de l'homme, qu'il n'est pas effrayant et que l'on ne peut
vraiment vivre sans lui."
J'interromps
ici cette retranscription. Le lecteur ne m'en voudra pas, j'espère. Il me semble inutile de reproduire in
extenso la description de la lente montée du nazisme, des soupçons de plus en
plus confirmés de l'abbé quant aux forces qui présidèrent obscurément à cette
tempête de haine. Je vous passe également une longue étude relative à
l'utilisation que firent les nazis, en les inversant, des symboles de vie.
Comment ils en firent le plus hypnotisant et le plus effroyable des miroirs de
la mort. Comment ils insufflèrent à des
peuples la certitude de construire un monde, alors que conformément aux
symboles qui les gouvernaient, ils ne faisaient qu'engendrer la dissolution
universelle, le retour au chaos, à la loi de la jungle première.
Vous
avez vécu ces choses pour la plupart et si les plus jeunes d'entre vous
l'ignorent, il y a tant de sources d'information à leur disposition. . . !
Sautons donc à un passage plus proche du récit qui nous occupe. Les personnages dont nous avons fait
connaissance y révéleront leurs racines.
Collaboration et résistance prendront alors un éclairage nouveau,
inattendu, mais profondément lié au cours souterrain des choses.
Alors
même que l'abbé Delchambre, guidé par son généreux combat contre les ombres de
l'enfer, se dépensait sans compter dans le maquis, gagnant ainsi, outre le
reconnaissance très provisoire de ses concitoyens, une médaille de fort bon
aloi, certains protagonistes de cette histoire furent plus ou moins possédés
par la force venue de l'autre côté, plongeant plus ou moins dans le mal, qui
par la collaboration, qui par le marché noir.
Surprise:
entre deux pages du journal, nous trouvâmes
un message visiblement recopié par une autre main que celle de l'abbé.
Sans doute décodé d'un message radio:
"Clef
dispositif ennemi région Fagnes. STOP.
Kupfenburg sans doute ABWER. STOP. Nombreux contacts étranger avant guerre. STOP. Attendons instructions.
STOP. Clef 4-7-10..."
Nous restâmes évidemment perplexes, les derniers
chiffres cités prouvaient sans conteste l'existence de liens entre notre
organisation et le réseau de l'abbé.
Qui donc avait choisi comme clef du code ces trois nombres sacrés ? A qui donc ce message était-il destiné
? Notre Ordre avait-il été mêlé de si
près aux décisions ?
Charles,
qui avait les pieds sur terre, me fit remarquer que c'était certes là un sujet
d'études fort intéressant mais qui, pour l'heure, nous importait peu. L'essentiel étant de repérer les passages du
journal qui nous permettraient de démasquer les survivants de l'histoire, nous
apprendraient pourquoi cette porte-ci était restée entrebaillée et comment on
pourrait la fermer. Nous avons donc recommencé à feuilleter l'épais cahier
toilé, cherchant l'explication des événements concrets qui se déroulaient ici
et maintenant ; séparant peu à peu, les éléments anecdotiques de ce qui
présentait pour nous un intérêt immédiat, comme ce passage daté de l'année
1950:
"J'ai
bien observé le comportement du René depuis la fin de la guerre, il s'en est
bien tiré, protégé en haut lieu par Dieu sait quel personnage. Je sais à
présent que tant qu'il sera là, les forces du mal disposeront ici d'un
concierge. Quant au docteur, il a purement et simplement disparu à la
libération...
Je
ne me l'explique pas. De toutes façons, aucun de ces suppôts du démon ne
trouvera de châtiment en ce monde. . . Si je ne craignais le blasphème,
j'avouerais ne pas non plus être sûr de leur punition dans l'autre !"...
Suivaient
des pages et des pages pleines de ragots mineurs, d'événements quotidiens
insignifiants ; d'autres qui décrivaient par le menu la longue crise mystique
de l'abbé, les lectures interdites par l'Index, l'embrouillamini que le vieux
prêtre avait fini par faire de toutes ces théories.
-Nous
n'avons pas appris grand-chose, dis-je à Charles.
-
Attends, me dit-il, la fin me paraît plus riche!
Il
restait en effet quelques feuillets non-reliés glissés entre la dernière page
et la couverture. Là reposait tout
notre espoir. Les promesses
d'éclaircissement de l'abbé ne pouvaient avoir été vaines.
Charles
étala les feuilles sur la table, alluma l'électricité car la nuit tombait,
ferma les rideaux et se mit à fouiner dans une armoire.
-
Tu crois que c'est le moment, fis-je impatienté?
Mais
avec un grand sourire mon sage ami:
-Nous
allons sans doute savoir. . . Ne
pouvons nous maîtriser un instant notre curiosité et prouver, en face de ce
mystère, notre amour des choses de la vie ?
J'eus
un peu honte de ma réaction en voyant aussitôt atterrir devant moi deux petits
verres emplis d'un liquide incolore et odorant.
-
C'est mon genièvre, dit Charles...cinquante-cinq degrés de parfum...
maintenant,
voyons ces feuillets.
Visiblement
prises dans quelque moment de fièvre, les dernières notes de l'abbé
commençaient sans préambule:
"Je
sens qu'ils me cherchent. . . Ai-je assez contrarié leur action ici ! Un jour, fatalement, je finirai par faire,
soit distraction, soit ignorance, l'erreur qui leur permettra de m'atteindre.
Ce jour-là, quelqu'un devra prendre la relève et parachever mon travail. Il
faudra qu'il trouve quelque part les indications nécessaires à la poursuite de
la lutte. Ceci lui permettra sans doute de comprendre et peut-être d'agir. J'ai peur de voir venir ce jour où je serai
moi aussi poussé par la porte. . et
d'une manière si violente que je ne puis y songer sans frissons. C'est pourtant
de grand coeur que je sacrifierais ma pauvre carcasse si cela devait être utile
à l'équilibre et au jeu des forces éternelles.
Que suis-je en face du déchaînement cosmique des puissances de 1'
"Etre" ? Assez parlé de moi ! Il y a urgence. Celui qui lira ceci
après ma mort possédera sans doute les connaissances nécessaires pour éclairer
de leur jour réel les événements des derniers conflits mondiaux. Probablement
saura-t-il
aussi se protéger efficacement des attaques étranges dont il ne manquera pas
d'être l'objet. Quoi qu'il en soit, je
le conjure de se conformer A LA LETTRE
aux prescriptions en la matière. Il doit savoir qu'il manie des forces dont la
moindre, en se retournant contre lui, peut l'écraser définitivement, non
seulement dans son corps, mais aussi dans son âme. Rien moins que l'anéantissement pur et simple, hors même du cycle
des réincarnations.
Que
celui qui n'a pas le "Signe arrête
donc ici sa lecture, qu'il craigne les événements effroyables dont je serai
peut-être un jour moi-meme victime et qui sont pires que la mort. .
Je
lançai à Charles un regard en coulisses. Tout armés que nous étions, c'était
quand même inquiétant: le brave abbé avait craint pour lui-même malgré sa
longue expérience.
-
J'ai peur aussi, me dit Charles comme s'il avait deviné ma pensée, mais ce
n'est pas une raison... Nous devons arrêter ça ! De toute évidence, l'abbé a
commis une erreur qui a permis aux forces du dehors de l'annihiler. Songe à la
dépense d'énergie que cela représente pour elles ! Il va s'en suivre une courte
période de répit. . . environ quarante-huit heures, ce qu'il leur faudra pour
reconstituer leur potentiel. Si nous faisons vite, nous aurons les mains
relativement libres.
- Pauvre type !
soupirai-je. Son sacrifice nous aura été bien précieux. Lisons vite et avisons.
Le
deuxième feuillet portait l'en-tête rituel :
"Salutem anguli stellae "(33)
"Devant
le déchaînement du mal dans le monde, il n'était plus possible de lutter
seulement par des moyens ésotériques. Les portes avaient été franchies par trop
d'influences du dehors pour qu'il serve encore à quelque chose de les fermer.
Il y avait plus urgent. Il fallait entrer dans la lutte prosaïque, dans la
croisade armée. J'ai été très vite contacté par des frères qui se situaient au
plus haut niveau des forces de résistance. Mon travail consistait simplement à
relever les mouvements des troupes nazies sur la route proche. J'eus vite fait
de
remarquer qu'il me suffisait de m'installer dans le clocher, à l'abri des
abat-son, pour avoir de la route une vue suffisante. Une puissante paire de
jumelles me permettaient même d'identifier les unités. Je transmettais ces
renseignements par l'intermédiaire du facteur et j'ignorais tout de la suite de
la filière. Un jour de mai 1943, alors que l'avance des forces alliées
commençait à permettre quelqu' espoir, j'appris de mes paroissiens
l'arrestation du facteur et de plusieurs notables de la ville. Il me fallait
fuir. Je bouclai aussitôt un maigre bagage et réussis à disparaître une
demi-heure à peine avant que la gestapo ne se présente au presbytère. Je savais
heureusement où me rendre. Une chaîne
de relais constituée par les cures avoisinantes me permit de prendre contact
avec le maquis des Fagnes duquel je restai un membre actif jusqu'à la
libération.
On
a assez décrit la vie des maquis, l'ambiance angoissante de cette époque de feu
et de larmes, pour que je ne m'étende pas plus ici sur ce sujet. Là-haut,
pourtant, dans la rudesse d'un micro-climat particulièrement humide et froid,
soignant nos malades et nos blessés, assistant nos mourants, réconfortant
chacun, apportant l'évangile aux croyants, mon amitié et un peu de chaleur aux
autres, j'ai eu tout le loisir de me demander comment notre petit réseau avait
pu être découvert. La soudaineté des événements ne m'avait guère permis d'y
réfléchir auparavant. Nous avions dû
être épiés, espionnés, serrés de près par des gens résidant en permanence dans
le village. Ce que je savais des
activités étranges du docteur Küpfenburg me revint alors à l'esprit.
Indice évident à l'appui de mes suppositions: de
toute la durée des hostilités, le château avait été épargné et le docteur
laissé en paix par l'occupant alors que tous nous subissions des tracasseries
diverses.
Que
dire aussi de la personnalité inquiétante de sa femme, apparue tout d'un coup
au château sans que quiconque ait pu la voir arriver et dont les initiés
assuraient qu'elle était en fait un Golem?
Elle était paraît-il d'une grande beauté, mais muette et inaccessible,
ne sortant jamais. Il en avait eu un fils, cependant, au mépris d'une belle
théorie. . . mais ce fils semblait, lui aussi, possédé par un autre monde. On avait parlé tour à tour de schizophrénie et
de paranoïa pour expliquer son évidente méchanceté.
Quant
à la disparition du docteur à la fin de la guerre, elle était tout aussi
mystérieuse. Nul ne sut jamais, dans la confusion de la libération, ce qu'il
était devenu et on ne put rien tirer de sa "femme" muette, ni de son
fils aliéné.
A
y regarder de plus près, le René et son
valet semblaient aussi avoir été épargnés.
Etait-ce à cause des visites régulières qu'ils faisaient au château ? Que contenait alors la mystérieuse enveloppe
qui passait à ce moment d'une main à l'autre ?
Des
renseignements destinés à l'occupant ? Mais alors, pourquoi cela aurait-il,
comme je l'appris plus tard, continué après le conflit ?
Peu
à peu, la lumière se fit dans mon esprit. L'évidence me sauta aux yeux. La terrible vérité s imposa à moi : il y
avait dans mon village une de ces "portes" dont parlent les textes
anciens. C'était un de ces multiples lieux de passage par où "ils"
peuvent influencer les hommes, infléchir le cours de l'histoire, envahir les
esprits disponibles et prendre possession des corps mal protégés. Cette porte,
probablement fermée depuis des siècles, quelqu'un avait du l'ouvrir, complice
mystérieux de centaines d'autres qui avaient agi ainsi au même moment en divers
endroits de la planète.
Tout
cela supposait une organisation minutieuse de multiples contacts. Vu sa correspondance suivie avec l'étranger,
on pouvait raisonnablement soupçonner le René de jouer le rôle d'agent de
liaison. Le tout laissait entrevoir, de ce côté-ci du réel, l'existence d'une
société secrète ayant poussé très loin l'étude des vieux textes et repéré, à la
suite de longues études, l'emplacement des "portes". On se rend
compte à présent de la volonté de puissance néfaste qui les animait !"
Le
texte s'interrompait là, inachevé, nous sembla-il.
- La kabbale noire ?
Demanda Charles qui pensait tout haut.
- Qui sait ?
Mon
exaltation allait croissant. Peut-être l'excellent alcool de Charles y était-il
pour quelque chose. . . mais les révélations de l'abbé, pour partielles
qu'elles soient, me semblaient motiver bien des inquiétudes. Décidément, il fallait passer à l'action. La
peur vient avec le flou, l'indécis, l'incompréhensible. Savoir, c'est déjà
commencer à vaincre, à résoudre.
Tout
commençait à s'ordonner dans ma tête.
-
Charles, te rappelles-tu ce que tu m'as dit à propos du valet, de son étrange
comportement au bord de l'étang et de cet objet mystérieux qu'il lance à
travers le miroir de l'eau ? N'est-ce pas une sorte de message codé ? Une information, voire une sorte de rapport
qui passe ainsi, via le château, des correspondants du René jusqu'aux êtres
extérieurs ? Il nous faut agir Nous ne pouvons rien contre ces dangereux
intermédiaires. Je ne vois qu'une possibilité : couper le cordon ombilical qui,
à travers l'étang, les relie aux puissances du dehors. Hélas, nous ne pouvons
pas plus! D'autres portes subsisteront sans doute ailleurs, très loin
peut-être.
- C'est notre destinée, me répondît Charles
en soupirant, comme semblait l'avoir compris l'abbé, l'équilibre du destin veut
qu'il reste toujours une faille par où le mal s'introduit dans le monde. Ce
n'est pas une raison pour ne pas tenir jusqu'au bout notre rôle, si absurde
soit-il.
- C'est Sisyphe ! Dis-je en souriant. En attendant, il faut trouver l'endroit où
poser notre verrou... et vite! Quand ils auront repris des forces, ils risquent
de s'en prendre à d'autres, peut-être même à nous. Il existe de toutes façons
dans le village assez d'esprits simples sur lesquels ils peuvent agir. Ils ont
eu Colas parce que, malgré sa forte tête, l'alcool affaiblissait sa volonté.
Ils l'ont enfermé dans les rites nécessaires à sa crédulité. Rappelle-toi les
étranges trouvailles de l'abbé sur le sol du cercle : la cassolette, l'encens,
la drogue, tout cela devait donner au pauvre homme la sensation de communiquer
magiquement avec ses maîtres: je pense qu'ils avaient besoin de lui pour
surveiller leur pire ennemi: le curé.
C'était habile. Ils avaient tout
prévu, sauf, comme d'habitude, le hasard. Pourtant, on ne trouve aucune
allusion à Colas dans les notes de l'abbé.
-Ce
n'est pas étonnant, dit Charles, ces événements sont trop récents pour qu'il
ait eu le temps de les consigner.
D'ailleurs, même les derniers textes semblent remonter à plusieurs
années.
Tout
en écoutant mon ami, je réfléchissais à toute vitesse. Je l'interrompis
soudain:
-
Ecoute, il me semble que je tiens le bon bout! La seule chose qui reste sans
explication dans notre hypothèse, c'est la disparition de Colas et sa soudaine
réapparition juste avant sa plongée dans l'autre monde. Il est en outre étrange que le corps se soit
retrouvé gisant dans la petite chapelle. Qui l'a déposé là en plein
déchaînement des éléments? La chute de la foudre sur l'autel doit, elle aussi
être un signe. J'ai au fond de moi
l'intuition que ce faisceau de faits nous indique quelque chose. La solution
passe par la chapelle, mais nous avons besoin d'un complément d'information. Il
faut retrouver l'Olga ! Outre qu'elle peut nous apprendre quelque chose, il
faut la mettre hors d'état de nuire! Cela nous permettra de continuer notre
enquête plus à l'aise.
(28) Eliphas Levi
(29) Adage alchimique.
(30) Athanor
(31) Aura
(32) Expression latine: le mal éternel.
(33) Salut par les angles de l'étoile.
CHAPITRE
\TII
Le
village était en effervescence.
Prévenus par nos soins, des fermiers étaient allés chercher le corps de
Colas et avaient voulu le conduire au presbytère pour que l'abbé dise sur lui
les dernières oraisons. Ils étaient tombés pile sur les pompiers improvisés
qui, dépassés, contemplaient les ruines encore fumantes. Le cadavre était donc
resté sur son brancard, abandonné au milieu de la route tandis qu'à cent mètres
de là, le groupe des indigènes discutait avec animation face au dernier pignon
subsistant de la bâtisse.
Le
spectacle nous surprit assez.: Colas semblait attendre impatiemment qu'on
voulut bien enfin lui rendre les honneurs funèbres et, pour protester contre
cet indigne oubli du respect dû à sa condition présente, s'était mis à puer de
façon proprement épouvantable. Il ne s'agissait pas des effluves douceâtres et
écoeurants de la décomposition, mais bien d'un atroce mélange de vapeurs de
souffre et de bitume, de suie et de plastique brûlé. . . Une odeur inhumaine,
insupportable parce que non-naturelle.
Bien
entendu, on n'avait pas retrouvé le corps de l'abbé. L'intérieur du bâtiment
était complètement réduit en cendres. . . Pas de danger non plus qu'un curieux
aille mettre son nez dans la bibliothèque... tout ce savoir interdit n'était
plus que poussière et que vent.
D'ailleurs, deux gendarmes en uniforme empêchaient les curieux de
s'approcher trop près. Charles alla trouver l'un d'eux:
-
Que s'est-il passé ?
L'autre le toisa d'un air méfiant.
-
Coulà, djè nè sé rin ! C'est one drale d'affére, todis!
(34)
-
Le diable est peut-être venu chercher le propriétaire, dit Charles qui aimait
se moquer des casquettes galonnées.
-
Nu fé nin tant aller t'badjawe, monsieur l'esprit fort! D'abord, cesteus't'on
curé qui viquéf châl, è si s'reu ben possib, djustimin...ces djins là,on'sé moy
qui qui hantent...di tot façon, ça n'sint nin comme one incendie di
chrétien!...En tout cas, il y aura sans doute une enquête!
L'allusion
à l'enquête officielle avait automatiquement ramené la langue noble sur les
lèvres du Pandore...
Moi,
j'étais retourné près du corps de Colas, décidé à le fouiller, dans l'espoir
vain de trouver un détail qui nous aurait échappé et qui puisse nous aider.
Tout
à coup, de derrière la haie qui bordait le chemin, il mie sembla percevoir
comme un frôlement. Cela n'eut pas attiré autrement mon attention en des temps
normaux, mais dans l'état d'excitation où nous nous débattions depuis le début
de cette histoire, mes sens avaient fini par prendre une acuité extraordinaire.
Curieusement, je ne sursautai point : tendu comme une corde de guitare, je
pivotai lentement sur moi-même, en ayant l'air d'analyser la forme des nuages.
Une tignasse rousse dépassait entre les rameaux d'aubépines. . . Je ne sais
pourquoi j'identifiai immédiatement, par une sorte d'intuition, la propriétaire
de ce crin rouge. D'un air aussi dégagé que je pus, j'allai rejoindre Charles
que les soeurs Rapin avaient entrepris de convaincre quant à la dégénérescence
profonde du monde moderne, des moeurs en général et de celle de la jeunesse en
particulier, émaillant le tout de "nous l'avions bien dit" compassés
et surets. Semblant pris d'un intérêt prodigieux pour la conversation, je
tournai ostensiblement le dos au cadavre en réussissant à accrocher le regard
de Charles qui me faisait face. Pendant
que les Rapin continuaient leur babil à base de fiel et de prétention
vinaigrée, je lui fis signe de suivre mes yeux et les posai ostensiblement sur
la haie. Quelque chose à ce moment en agita les branches et je vis le visage de
mon ami se tendre d'attention. Désormais, les Rapin continuèrent à dégoiser
dans le vide.
Mon
esprit, lui, travaillait intensément:
Que
faire ? A n'en pas douter c'était
l'Olga. Que venait-elle chercher ici ? J'allais devoir laisser le pauvre
Charles en proie aux deux gorgones et me
mettre
à filer discrètement la créature, si possible même, m'en saisir et la faire
parler. . . Si elle en était capable!
Un
froissis de feuilles se déplaçait le long de la haie et je me mis en mouvement,
suivant doucement, de la route, la progression discrète de mon gibier.
J'avais
compris! Elle tentait de profiter de l'abandon provisoire du corps de Colas. .
. A quelques mètres du cadavre, sûr de ne pas avoir été repéré, je me glissai
derrière le tronc d'un gros chêne, prêt à bondir. Un instant encore et l'étrange personnage paraissait à quatre
pattes dans un trou de la haie, au ras du sol. Deux trois sauts accompagnés de
contorsions diverses et elle se retrouvait à genoux à côté du brancard. Un regard rapide du côté de l'attroupement
pour s'assurer que personne ne faisait attention à elle. Elle plongea la main
dans la poche droite du pantalon de Colas.
Je
bondis.
Elle
eut un geste pour fuir mais j'agrippai sa manche gauche et rapidement, lui
plaçai une infaillible clef d'immobilisation. Elle ne cria pas, sentant
instinctivement, sans doute, qu'elle n'avait pas plus intérêt que moi à attirer
l'attention. De ma main libre, je réussis à desserrer l'étreinte de ses doigts
: une enveloppe chiffonnée tomba à terre et je mis aussitôt le pied dessus.
Alors,
la résistance musculaire que développait ma prisonnière faiblit en une
fois. Une transformation si profonde
s'opéra dans son expression qu'elle me fit pitié. Son masque quelque peu féroce
semblait s'être brusquement dissout dans une terreur sans nom. Elle tremblait de tous ses membres, faisant
ainsi vibrer dans une pitoyable grimace ses traits irréguliers. Elle me regardait de ses yeux vides agrandis
d'angoisse et pourtant, j'étais certain de ne pas être la cause de sa terreur. D'ailleurs, à présent, elle ne semblait plus
vouloir se défendre... Un chien se mit à hurler dans une cour proche. Comme
pris de panique, à ma grande surprise, l'être lémurique sauta se nicher dans
mes bras, cachant sa tête dans ma veste et tremblant de plus belle. Nous
allions finir par attirer l'attention.
Je ramassai l'enveloppe, la fourrai en poche et lentement mais
fermement, j'entraînai ma captive vers la voiture. Charles, s'étant dieu sait
comment débarrassé des Rapin, me suivait à distance d'un air parfaitement
dégagé. Au premier coude du chemin, je m'arrêtai pour lui laisser le temps de
nous rejoindre. Sans un mot, il prit l'enveloppe dont un coin dépassait de ma
poche et, tout en marchant, en déchira le dessus. Il en sortit un curieux morceau de cuir noir couvert de signes
kabbalistiques rouges.
-
Inutile de perdre notre temps à nous interroger ici, dis-je. Filons à la
voiture
Nous
pressâmes le pas. De loin, apportés par
le vent, nous percevions les aboiements des chiens.
On
eut dit que tout le village hurlait à la mort. L'Olga semblait de plus en plus
effrayée. Notre présence pourtant paraissait lui apporter quelque sécurité. Je
ne la tenais même plus. Elle collait à
mes talons comme un chien de chasse.
-
Espérerait-elle nous reprendre le talisman ?
J'
avais inconsciemment exprimé tout haut ma préoccupation.
-
Peut-être, fit Charles, de toutes façons, nous n' en tirerons rien. . . elle
est complètement idiote et sans doute en leur pouvoir.
Nous
arrivions à la voiture. Charles prit le
volant, je fis asseoir l'Olga sur la banquette arrière et m'installai à côté
d'elle.
-
Où allons-flous ? Fit mon ami en
manoeuvrant le levier de vitesse.
-
Nulle part, dis-je, roule n'importe où.
Nous serons plus en sécurité que dans un endroit défini et cela nous
laissera le temps de réfléchir. Ce disant, j'avais extrait de la boîte à gants,
par dessus le dossier du siège avant, le pentagramme en argent qui constituait
en quelque sorte le lien avec nos frères. Je le cachai dans le creux d' une
main que, brusquement, j'ouvris sous le nez de l'Olga... Elle sursauta aussitôt
comme sous l'effet d'une brûlure, se rétracta dans l'angle du siège, croisant
ses mains devant son visage et protégeant le tout de ses genoux repliés. Le pentagramme disparut rapidement dans ma
poche et j'entrepris de la rassurer. Elle tremblait de nouveau de façon
convulsive. Il m'était à présent
évident que quelque force du dehors l'habitait et la possédait entièrement.
Tout
en suivant la scène dans le rétroviseur, Charles avait viré dans un chemin
creux. Nous étions durement secoués par les cahots.
-
Il y a une ferme en ruines à une centaine de mètres, nous y serons à l'abri
pour faire le point. Je voudrais
vraiment regarder attentivement ce bout de cuir. J'ai l'impression que c est la
clef de toute l'énigme.
Tout
en prononçant ces mots, il arrêta la voiture dans une cour envahie par la
végétation. Devant nous, de vieux murs en grès, lézardés mais encore
debout. Une porte pendait à son gond
inférieur, surmontée comme un visage édenté de l'éclat brisé des fenêtres. A
gauche, dans les granges, la toiture était effondrée. Nous pénétrâmes dans une pièce lépreuse ayant sans doute servi
de cuisine. Des graffiti couvraient les
murs, toutes sortes d'ordures jonchaient le sol. Dans un coin des excréments
humains. Au centre, les restes d'un feu de brindilles.
-
Les gamins du village viennent souvent jouer ici, dit Charles, j'en ai fait
autant à l'époque.
-
Ça n'a pourtant rien d'une villégiature, fis-je remarquer.
Je
frissonnai, pris par l'humidité froide, l'odeur de souterrain moisi et la
tristesse déprimante des murs.
L'OLga
s'était assise dans un coin. Elle restait là, hébétée, à contempler ses
godillots. Toute faculté de réaction
semblait l'avoir quittée.
Charles
approcha le mystérieux morceau de cuir du jour poussiéreux qui coulait de la
fenêtre et resta là de longues minutes à le retourner dans tous les sens,
cherchant à trouver une signification à l'enchevêtrement étrange de droites, de
courbes, de boucles, de zigzags qui composaient comme un cartouche maléfique.
-
Ça ressemble à une signature, dis-je. . . Je crois que c'est de ce côté qu'il
faut chercher.
Mais
je me retins de poursuivre devant l'air concentré de Charles. Je savais qu'il feuilletait mentalement les
pages d'une culture qui, en ce qui concerne ce sujet particulier, était
véritablement encyclopédique. Je faisais confiance à sa prodigieuse mémoire, à
son esprit logique qui lui avait fait répartir toutes ces connaissances comme
dans un classeur à tiroirs, chacune à sa juste place. Certainement, il allait
trouver. . . Il avait déjà trouvé. Je le voyais à son regard, puis au fin
sourire de satisfaction qui monta à ses lèvres tandis qu'il me tendait le bout
de cuir en disant
-
C'est la signature traditionnelle d'Astaroth. Il commande je ne sais plus
combien de légions infernales...
J'eus
un moment de stupéfaction. Bien sûr, je connaissais l'existence de ces
signatures étranges retrouvées au bas de pactes diaboliques ou utilisées par
les "souffleurs" noirs mais j'avais toujours été quelque peu
sceptique, y voyant plus la trace du délire humain que la patte des forces du
dehors. Jamais je n'aurais cru que nos
redoutables adversaires aient repris à leur compte les noms tarabiscotés que
leur attribuaient les hommes. Cependant, je remis à plus tard l'étude de cette
intéressante question. Autre chose me
tarabustait. Je m'en ouvris à Charles:
-
Colas n'aurait jamais pu fabriquer cela lui-même. Où aurait-il appris ? Il
savait à peine lire et écrire!
-
Il savait pourtant bien d'autre choses, répondit Char-les. . . Par exemple à quoi sert une salamandre et
comment la faire surgir de la boîte en argent!
Rappelle-toi
les trouvailles de l'abbé. En fait, je commence à comprendre et si vraiment je
ne me trompe pas, nous avons peut-être presque gagné la partie. Nous avons des débuts de preuves. Colas
était "brûlé" ici. Ils l'avaient introduit auprès de l'abbé pour
surveiller celui qu'ils savaient leur plus dangereux ennemi. Hélas pour lui, son penchant pour la dive
bouteille et la naïveté de ses ruses l'ont perdu. L'abbé a eu des doutes, puis
des certitudes après sa découverte au cercle. . . Il a alors fallu que les
êtres du dehors se débarrassent de l'un et de l'autre. Pour Colas, c'était facile, il suffisait de
lui donner l'ordre de passer de l'autre côté, via la porte, c'est-à-dire
l'étang , puis rejeter seulement son corps en un autre endroit. Pour l'abbé c'était plus complexe, il n'était pas soumis à leur pouvoir, il
fallait attendre un faux pas. Ce faux
pas l'abbé a certainement dû le faire, acculé qu'il était par sa générosité et
son désir de sauver l'âme de Colas...
-
Comment cela ? interrompis-je.
Charles
eut un geste agacé, montrant que je dérangeais le fil de ses pensées.
-
Il aura voulu tenter l'épreuve de force, tu comprends ? Le seul moyen de sauver
Colas était de vaincre la force d'ascendant de son maître, de le provoquer en
quelque sorte en combat singulier. . . Il a pu jouer sur plusieurs techniques.
. . Que sais-je ? Peut-être a-t-il évoqué
Astaroth en se protégeant d'un cercle magique. Hélas, il devait manquer de
pratique. Sans doute ses principes
religieux ne lui permettaient-ils de la chose qu'une connaissance livresque. .
. C'est toujours très dangereux. Un peu
comme d'apprendre à conduire dans un livre.
- Qu'allons-nous faire ? fis-je
pour meubler, car j'étais plutôt sidéré même si toute cette histoire commençait
à prendre un tour cohérent.
- La même chose que l'abbé !
lâcha Charles avec la plus grande placidité.
-
Hein ? . . . Mais tu es fou ! . . . Je sais bien qu'on a plus de pratique que
lui, mais enfin. . . on n'a jamais touché à des puissances de ce niveau ! Nous ne développerons jamais assez
d'énergie pour les retenir et puis...
-
Ecoute ! Charles parlait d'une voix
calme, il avait planté son regard dans le mien et tentait, via ce bief, de me
communiquer et sa force et sa résolution.
-
Ecoute, répéta-t-il encore, on n'a pas le choix... Tu sais qu'il ne suffit pas
de fermer la porte. Coincés dans notre monde, ils peuvent encore être plus
dangereux. Quelque chose habite
visiblement l'Olga. Il faut obliger
cette puissance a se manifester encore et la reconduire là d'où elle est sortie
: à l'étang. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'autre solution ! La situation est
grave,
ce n'est pas seulement Colas qui est en jeu, mais la paix de ce village, voire
de la région, ou pire encore. On a vu ce qu'ils sont capables de faire à partir
d'une seule faille comme celle-ci. . . Même si on se détruit en le faisant,
nous avons un devoir, nous comme tous nos frères. Qui d'autre d'ailleurs
pourrait faire ce travail ? Ne savais-tu pas en entrant chez nous ce que nous
pouvions être amenés à risquer ? Et en ce faisant, n'es-tu pas devenu partie
agissante de l'équilibre du bien et du mal ?
Peux-tu refuser ce qui est devenu ta participation au monde ?
-
Arrête ! Fis-je. Pas besoin de me faire la morale! On va le faire... Bien sûr
qu'on va le faire... et après, s'il y a un après, on racontera nos mémoires
dans un bouquin qui aura pour titre : "Les démineurs du petit Jésus".
Ceux qui ne nous croiront pas nous prendront pour des mythomanes et ceux qui
nous croirons nous prendront pour des fous inconscients...
J'avais
beau plaisanter, ma mine démentissait le ton léger de mes paroles. Au vrai, je crevais de frousse, comme un
alpiniste qui sait qu'il va risquer la limite de ses possibilités. Nous ne
serions pas trop de deux et nous allions tenter le tout pour le tout.
-
De toutes façons, marmonnai-je entre mes dents pour me rassurer un peu, si on
se casse la gueule, d'autres frères prendront la relève. . . Ce vieux combat ne
sera jamais fini, l'important c'est d'être fidèle à soi-même, au rôle qu'on
s'est choisi, sinon on n a pas de sens et on s'emmerde. . . C'est pire que
tout.
Charles
ne m'écoutait pas. On sentait qu'il rassemblait en lui toute l'énergie
disponible. Je jetai un regard rapide à
l'Olga, elle était véritablement prostrée, affalée comme ces marionnettes qu'a
quitté la main du montreur et qui gisent, renversées, sur la rampe du théâtre.
On pouvait être tranquille de ce côté.
Charles
traçait sur le sol un cercle approprié à nos deux présences, d'environ trois
mètres de diamètre, inscrivant en son centre les lettres hébraïques sacrées: le
iod, le hé, le vau et un autre hé.
-
Tâche de dénicher une tige de fer, me dit-il, nous n'avons pas d'épée ici.
En
fouinant, dans les pièces voisines, je ne fus pas long à trouver notre affaire:
une tige d'un demi centimètre d'épaisseur et d'environ un mètre de long. Au
moment où je la tendais à Charles, il ne put s'empêcher de lire sur mon visage
la frousse manifeste dont j'était la proie. Il voulut une dernière fois
m'encourager:
-
Moi aussi j'ai peur, me lança-t-il comme en aboyant.
Nous
nous regardions, pâles et défaits. Vrai, nous n'avions pas l'air conquérant.
Nous pénétrâmes néanmoins dans le cercle.
-
Et elle ? demandai-je en montrant l'Olga.
-
Elle nous gênerait dans le cercle et puis. . . Et puis il me vient une idée.
-
Tu veux t'en servir comme appât ? . . . Mais, c'est de l'assassinat!
Je m'attendais peu à la réaction emportée de
Charles. Visiblement, il était sous l'emprise d'un grand énervement. Plus que moi encore, il semblait devoir
lutter pour dominer ses frayeurs:
-
Monsieur fait le délicat ? me cracha-t-il à la figure. Mais enfin est-ce que
nous avons le choix? Est-ce qu'ils hésitent eux ? . . . Tu as vu l'abbé?
Oui,
évidemment, j'avais vu. Et je ne tenais
guère à subir le même sort. . . Alors,
si vraiment l'Olga. . . qu'avions-nous
à faire de la morale humaine face aux démons issus d'une réalité autre ?
-
Calme-toi, dis-je, il faut nous mettre en état de concentration, et plus nous
nous énervons, plus ce sera long.
Nous
rivâmes nos yeux sur la signature étrange inscrite dans le petit morceau de
cuir.
Je
ne puis, vous vous en doutez, révéler ici les rites secrets qui nous permirent
d'appeler du dehors cette entité ni de la rendre visible. Cela fait partie des
choses qu'on ne peut dévoiler sans graves conséquences Tous nos frères,
d'ailleurs, ont juré de respecter à ce sujet un silence absolu. Sait-on,
lecteurs, si l'un d'entre vous ne serait pas tenté quelque jour par pareille
expérience sans être protégé ni par l'initiation ni par le reste des
connaissances?
Sachez
seulement que, sans ce bout de cuir, cela nous eut été impossible et que, sans
le cercle magique qui nous protégeait, sans la tige de fer qui nous permettait
entre autres de projeter à l'extérieur notre énergie psychique, nous nous
serions sans doute détruits à ce jeu, physiquement et peut-être même
astralement.
Les
gestes rituels étant donc accomplis, les paroles indispensables prononcées,
nous restâmes assis au milieu du cercle, dans le plus grand état de
concentration. C'était quelque peu dangereux déjà car si le cercle nous
protégeait des esprits immatériels, il ne nous mettait nullement à l'abri d'une
initiative personnelle de l'Olga. Notre état de concentration nous empêchait de
la surveiller. Par bonheur, il ne se passa rien de ce côté, du moins à ce
moment. Au bout d'un temps qu'il m'est difficile d'évaluer, tant notre état
particulier nous plaçait en dehors des normes et mesures habituelles, il nous
sembla que l'atmosphère s'emplissait d'une sorte de bruit d'air pulsé, puis
d'une succion, comme, hypertrophié, le bruit de la décharge d'une baignoire.
Cela s'accéléra peu à peu jusqu'à devenir un sifflement à la fréquence à peine
audible. En même temps, nous portions nos efforts vers le coin droit de la
pièce et il nous parut que l'air s'y épaississait, se troublait, comme sous
l'effet de la chaleur. Il perdait de sa transparence puis s'opacifiait
carrément, restant à peine translucide: un brouillard opalin localisé dans un
volume d'à peu près un mètre cube.
Au
fur et à mesure qu'elle se chargeait d'énergie, cette masse se mit à diffuser
une sorte de lueur dorée, pulsatile. A
intervalles réguliers, les contours se cernaient d'une sorte d'aura pourpre qui
déjà nous fixait sur notre réussite. Ce seul signe nous montrait à l'évidence à
qui nous avions affaire. Un temps encore, puis la chose se mit à lancer dans tous les sens des
pseudopodes de lumière, de plus en plus loin de son centre.
Une
fois, elle effleura notre cercle, rétracta brutalement son tentacule, le
repropulsa avec force dans notre direction, fut brutalement arrêtée par la
paroi invisible qui nous protégeait. Comme étonnée (mais ce mot a-t-il un sens
ici ?), elle envoya plusieurs pseudopodes tâter prudemment notre abri, sans que
jamais ces membres mystérieux puissent y pénétrer. Elle en fit le tour,
cherchant toujours à s'introduire dans une faille. Lorsqu'elle eut constaté la
parfaite herméticité du cercle magique, il nous sembla qu'elle entrait dans une
violente colère, ou tout au moins déployait des efforts terribles pour casser
comme une noix notre refuge. Les bras de lumière nous entourèrent alors de toutes parts comme pour une
monstrueuse phagocytose.
La
chose avait tourné au rouge cadmium vif. Toute la chambre en était illuminée
comme le bout incandescent d'une gigantesque allumette. Une épouvantable odeur de brûlé nous prenait
à la gorge, avec des relents de souffre et de bitume. Visiblement, elle pouvait à présent se manifester d'elle-même.
Prolonger notre fourniture d'énergie ne faisait que nous mettre à chaque minute
plus en péril. Quittant notre état de prostration nous nous mîmes en devoir
d'entamer la seconde partie de l'opération.
-
L'épée, vite!
Je
tendis à Charles la barre de fer. Visant avec soin le centre plus lumineux de
la chose qui à présent nous enserrait de toutes parts, mon ami fit franchir à
la pointe d'acier la limite du cercle... Mettant fin ainsi à la protection
qu'il nous octroyait.
L'effet
fut instantané . Comme sous l'action
d'une décharge électrique, la chose se rétracta sur elle-même. En une fraction de seconde, elle n'était
plus qu'un point incandescent, d'une brillance inouïe, flottant à une dizaine
de centimètres de la pointe de l'épée.
-
Ça va, me dit Charles qui de sa main libre s'essuyait le front, on y
arrive! Nous la tenons à présent, nous
pouvons sortir du cercle. . . mais attention, surtout ne pas lâcher l'épée une
seconde!
Dieu
sait quelle salutaire intuition me fit à ce moment me retourner
brusquement
! L'Olga s'était levée et se jetait sur nous, toutes griffes dehors. Je criai:
-
Attention!
Charles
n'eut pas le temps de parer l'attaque et les doigts de la créature se
refermèrent en crochet sur son cou. Je
me jetai aussitôt sur le dos de l'assaillante, tentant de toute ma force de lui
faire lâcher prise. Rien
n'y
fit, c'était une tour de béton, des tenailles surhumaines. Charles, déjà, battait
l'air de ses bras.
-
L'épée ! Pensais-je.
Je
la lui pris des mains, l'étincelle de lumière dansait toujours à son extrémité.
Charles chancelait. Il fallait absolument intervenir. . . J'eus soudain une idée:
plongeant
la main dans ma poche j'en sortis mon briquet. Vite! Une flamme ! . La robe de
l'Olga était en nylon. . . En un instant ce fut une torche!
Elle
hurla épouvantablement, lâcha Charles qui tomba assis sur le sol, crachant et
éructant, puis elle se précipita au dehors, courant à corps perdu,
attisant
ainsi le feu qui la dévorait. A dix pas de la porte, elle trébucha, tomba, eut
au sol quelques mouvements convulsifs et resta immobile sous la flamme qui
mourait doucement sur son dos.
Charles
s'était relevé. Ecoeurés du spectacle,
abrutis par la soudaineté de l'attaque, étourdis par la violence de tout ceci,
nous restâmes sans rien dire. Combien de temps ? Cela me parut long, mais il ne
s'agissait peut-
être
que de quelques secondes. Nous étions plantés là à essayer de calmer le tumulte
de nos artères, à essayer de remettre de l'ordre dans notre esprit.
Tout
à coup, Charles sursauta:
-
L'épée . . . Où est-elle ?
Cela
me réveilla aussi sec. . . Mon dieu! Je
l'avais donc lâchée ? Sous l'effet de
la surprise ? Dans les mouvements
désordonnés qu'avait entraîné la fuite de l'Olga?
-
Regarde! Cria Charles les yeux exorbités d'horreur.
Le
mirage incandescent et poulpeux de tantôt s'était reformé au dessus du cadavre
recroquevillé de l'Olga. Mon ami eut un mouvement de recul.
-
Ne bouge pas, lui dis-je d'une voix blanche. Je crois que" la chose"
a mieux à faire à présent qu'à s'occuper de nous..
Elle
s'était en effet étalée comme une couverture de bruine sur le cadavre, le
masquant totalement à nos yeux. Elle
tourna bientôt au vert électrique, puis au mauve, émettant un gargouillis
étrange comme un bruit de bulles dans l'eau savonneuse, revenant enfin à son
blanc opalin d'origine. On distinguait
à présent les contours du corps. Peu à
peu, comme absorbée par la forme humaine, le brume se dissipait, révélant à nos
yeux incrédules la plus fantastique des régénérescences.
"La
chose" avait fini par disparaître complètement, absorbée semblait-il à
l'intérieur d'un corps tout neuf. Il nous sembla que celui-ci respirait déjà.
Je
voulus m'avancer, j'avais ramassé la barre de fer et comptais bien m'en servir
comme d'une arme pour défendre chèrement notre peau. Charles me rattrapa par le bras:
-
Tu sais bien que c'est inutile. . . et puis, tu risques de tout gâter. . . Ne
bouge pas . . . Attends!
Après
deux ou trois mouvements convulsifs, l'être s'était assis. Je n'en croyais pas mes yeux : au lieu du
corps atrocement mutilé de l'Olga, nous contemplions le dos nu d'une créature
de rêve sur la peau brune de laquelle glissait comme une aile une splendide
cascade de cheveux noirs.
Elle
se leva, toujours nous tournant le dos, nous laissant admirer des formes
parfaites. Dans le soir qui commençait à tomber tout cela avait quelque chose
de fascinant. Les premiers rayons de la
lune nimbaient ce corps nu d'une aura de lumière. . . Elle se mit en marche : ses pieds ne semblaient pas toucher le
sol. On eut dit qu'elle glissait le long de la haie du chemin. Deux longues
jambes en fuseau la portaient avec une grâce de sylphide.
Attentifs
à ne pas provoquer le moindre bruit, nous la suivîmes, tendus à l'extrême,
pressentant que nous touchions au coeur du mystère. Nous avions oublié notre
peur tant la curiosité nous dominait et tant (pourquoi ne pas l'avouer ?) le
charme de cette scène nous envoûtait. Il est bien vrai que le diable est beau,
pensai-je en moi-même et, pendant quelques instants, je ne fus plus si sûr
d'avoir choisi le bon rôle, ni le bon clan.
Nous
descendions un talus, la forme nous précédant d'une dizaine de mètres, lorsque
soudain, sous le pied de Charles, une pierre roula.
Nous
eûmes juste le temps de nous plaquer dans le fossé. La créature s'était
retournée, exposant au halo d'une des rares lampes publiques une poitrine
parfaite, des cuisses d'animal sauvage, un ventre lisse comme un lac. . .
"Comme un lac "... L'idée passa très vite dans ma conscience.
Maintenant, j'aurais mis ma main à couper que je savais où elle allait. Nous
l'observions d'entre les herbes avec le pénible sentiment que ses yeux de
malachite perçaient notre retraite, fouillaient nos cerveaux. Elle n'avait
pourtant pas du nous voir, car, finalement, elle se remit en marche, toujours
lente et aérienne. Nous lui laissâmes cette fois prendre un peu de champ avant
de nous remettre à la suivre.
Lorsqu'elle
pénétra dans les premières ruelles du village, on eut dit un tableau de Paul
Delvaux. Qu'arriverait-il si un paysan attardé se trouvait sans crier gare sur
son chemin ? Si quelque malheureux
tombait sur cette créature dont nous connaissions tout le pouvoir maléfique ?
Heureusement, les rues étaient désertes. Peut-être les gens étaient-ils encore
en train de se repaître du rare spectacle que représentait pour eux l'incendie
du presbytère ? Peut-être restaient-ils sur les lieux à palabrer
interminablement, dominés par la perplexité, ressentant ce frisson étrange qui
parcourt le dos des gens de la terre devant les malheurs répétés, à
l'enchaînement incompréhensible?
Je
me faisais ces réflexions tout en me glissant soigneusement d'une encoignure à
l'autre, profitant du moindre jeu d'ombre pour me confondre avec les murs.
Soudain, je m immobilisai derrière la grande roue d'un tracteur, faisant signe
à Charles de me rejoindre. Deux formes humaines venaient de déboucher du fond
de la
ruelle.
On les distinguait mal.
-
Le René et l'Arthur. . . J'en était sûr ! Fit Charles en
me
saisissant le bras.
-
Quoi ?
-
Tu n'a pas encore compris ?
-
Cette créature. . . Le golem du docteur
Küpfenburg!... Tu comprends ?
Non,
je n'y comprenais pas grand chose, tout cela me paraissait s'embrouiller à
nouveau.
Les
deux ombres s'étaient arrêtées. Le "Golem", puisque d'après Charles
c'était lui, s'arrêta face à eux,
ouvrit les bras, les noua en torsade au-dessus de sa tête, les abaissa, les
index tendus dans le direction des deux compères, puis se mit en marche. Sans
qu'un mot ait été échangé, ils la suivirent d'une démarche un peu raide, un peu
automatique, comme hypnotisés.
-
Direction l'étang, me souffla Charles, qui semblait fébrile et réjoui. C'est la
retraite de Russie, on approche du dénouement.
Un
peu vexé, je pensai à part moi que cela au moins, je l'avais trouvé tout
seul. Il fallait néanmoins rester
prudent, cette armée en déroute restait redoutable. Quelle mystérieuse force
l'avait rappelée en arrière au moment où nous semblions à leur merci ? Sans
doute fallait-il qu'un autre ennemi, bien plus dangereux que nous les menace.
J'avais
dû verbaliser ma pensée sans m'en rendre compte car Charles me fit signe de
baisser la voix et me glissa dans l'oreille avec un sourire
-
Le temps. . . Le temps. . . La grande loi du temps.
Ils
sont pulsatiles, tu le sais bien ! C'est grâce à notre seule énergie psychique
que la chose a pu se manifester plus longtemps que de coutume dans notre monde.
C'est nous qui l'avons chargée de potentiel. A présent, elle s'affaiblit et
repart vers la porte.
-
Pourquoi alors l'Arthur et le René ?
Charles
eut un geste agacé et s'arrêta un moment. Nous étions dans l'entrebâillement
d'une porte de grange.
-
Je ne vois qu'une explication, me dit-il. . . Nous avons un allié. . . Celui
qui règle, ou plutôt CE qui règle le rythme des choses. . . Peut-être nos
ennemis sont-ils au bout de leur cycle d'influence, prêt à entrer en latence.
-
Si tu as deviné juste, répondis-je, c'est maintenant ou jamais. . . Il faut
fermer les portes. . . Le tout serait de les trouver, nous n'avons que de
maigres indices!
-
Ils nous y conduisent! . . . Attends.
Nous
avions traversé tout le village, nos déductions semblaient exactes. Le petit groupe avait considérablement forcé
l'allure et contournait à présent le bouquet d'arbres qui nous masquait l'étang
du château.
Courant
à leur suite avec le plus de précautions possibles, nous nous cachâmes derrière
un buisson d'où la vue prenait la rive en enfilade.
Là,
debout au bord de l'eau, le valet du René se livrait à une danse étrange, sous
l'oeil indifférent d'icelui: il tournait sur lui-même, proférant des paroles
incompréhensibles. A côté, immobile, la forme nue du golem découpait sa
blancheur sur l'ombre noire des sapins. Le René semblait prostré, crispant
entre ses doigts une vieille casquette sale.
Alors, tout se passa très vite. Il y eut un "plouf", comme si
l'Arthur avait jeté à l'eau quelqu'objet pareil à un caillou et tout de suite,
l'eau de l'étang se mit à girer sur elle-même avec un grand bruit de
succion. Elle courait à une vitesse
fantastique le long des berges, creusant en son centre une sorte d'entonnoir
obscur d'où semblait émaner le bruit. Nous ne pûmes voir ce qui se passait sur
la rive. Un vent furieux s'était levé et, instinctivement, pour éviter la gifle
des rameaux, nous avions un instant plaqué nos visages au sol.
Un
cri déchirant passa comme un cheval fou à notre gauche. Nous eûmes le temps
d'entrevoir une tête aux yeux exorbités, une main ouverte cherchant dieu sait
quel appui en direction des nuages.
Entraîné dans le fantastique tourbillon, le cri s'arrêta soudainement au
centre de l'étang. . . Nous relevâmes la tête. Le forme nue était toujours là.
Etrangement, elle se mit à rire,
d'un
long rire de gorge, perlé et cynique. Puis d'un seul coup, plongea la tête la
première dans l'élément encore déchaîné. Un craquement effroyable. . . Il nous
sembla que la surface entière du lac se soulevait comme sous l'impact d'une
bombe pour retomber en pluie autour de nous. Un autre craquement fit aussitôt
écho : le sapin le plus voisin de notre abri, brisé par le souffle, vint
écraser ses branches à quelques dizaines de centimètres de notre refuge.
Je
tirai Charles violemment en arrière et hurlai:
-
Filons d'ici ! On va y laisser notre peau!
Nous
battîmes en retraite vers les maisons les plus proches, tournant le dos à
l'étang dont la surface était encore agitée d'un ressac impétueux. Le ciel roulait au-dessus de nos têtes comme
un charroi au galop.
Tout
à coup, un double éclair illumina la campagne avoisinante. Il y eut une explosion titanesque : le
château, touché par la foudre venait littéralement d'exploser, projetant en
l'air se toiture d'ardoise. Nous restions trempés, stupéfaits, paralysés,
plantés au milieu du chemin, ne songeant même plus à nous abriter des débris
qui volaient autour de nous. Il nous fallut un moment pour prendre conscience
de cette autre rougeoiement qui à l'autre bout du village ensanglantait
l'horizon.
-
Nom de Dieu ! . . . La chapelle. . .
elle aussi! fit Charles d'une voix blanche.
Vraiment,
nos nerfs étaient mis à rude épreuve, nous étions près de craquer. Je sentais monter des larmes sans motif, de
celles qui traduisent simplement la décharge de l'angoisse. Charles claquait des dents et tout son grand
corps d'échassier était agité d'un tremblement convulsif.
Il
se fit un long silence, chacun tentant de reprendre et son souffle et le
contrôle de ses nerfs. Finalement, je réussis à bégayer:
-
Il . . . il faut éviter d'ameuter les villageois.
Charles
mit un temps avant de me répondre.
-
Un orage aussi brutal, en cette saison, un coup de tonnerre isolé frappant des
lieux qu'ils redoutent, le tout combiné avec la mort de Colas et de l'abbé,
sans compter la disparition du René et de l'Arthur! . . . Ca risque en effet de
les rendre perplexes
-
Oui, il faudra trouver des explications rationnelles pour rassurer ces pauvres
gens. . . D'ailleurs, notre présence
doit fameusement les intriguer. J'espère que, dans leur tête ardennaise, ils ne
nous rendent pas responsables de tout ceci!
-
Bah! Au pire on nous regardera de travers. . . au mieux, ça alimentera les
conversations pendant les veillées quand la télévision sera en panne!
-
Je suis quand même curieux de voir ce que la distorsion rurale aura fait de tout
cela dans vingt ans, dis-je avec un demi sourire.
Cette
conversation avait un peu contribué à nous détendre. De plus, ayant la certitude d'avoir vu de nos propres yeux
"repasser" la clique ennemie, nous commencions, pour la première fois
depuis plusieurs jours, à respirer librement, à ne plus nous sentir poussés par
l'urgence.
-
Etant donné le nombre d'inconnues qu'il y a pour eux dans le déroulement des
faits, ce sera comme toujours, mon vieux! . . . A partir d'évènements
disparates, dont ils ne peuvent réaliser ni le fil conducteur ni les rapports,
leur extraordinaire esprit créatif, leur fantastique sens de la poésie
reconstruiront un conte merveilleux en accord avec les vieilles croyances. Une
sorte de création collective l'enrichira de génération en génération pour,
finalement, brosser bien plus le portrait de ce qu'ils sont eux que des
événements tels qu'ils se sont passés.
Bavardant
ainsi, un peu honteux de notre panique éperdue, le coeur encore battant mais
bien moins crispés déjà, nous nous mîmes en route en direction du centre du
village, respirant lentement et bien à fond l'air froid et humide de la nuit.
Doucement, après ces visions de cauchemar, nous reprenions pied dans le
concret. On eut pu croire, à présent,
et n'eut été les lueurs d'incendie qui rougeoyaient au loin, qu'il ne s'était
rien passé ici d'extraordinaire. Il tombait un crachin paisible. Le vent
s'était apaisé. La lune filtrait d'une brèche entre deux nuages. Un grand
silence mouillé régnait autour de nous. . . Telle est la faculté d'oubli
qu'elle est en nous génératrice de l'illusion du normal. Et si grande notre
incrédulité devant l'anormal que nous nous raccrochons à ce calme apparent pour
refuser d'admettre ce qu'il cache.
C'est
ainsi qu'il nous avait fallu, au début de cette histoire, tout l'éveil de nos
yeux prévenus pour discerner le bal fantastique que masquait les petits faits
quasi comiques dont Charles m'avait fait part. Comment un non initié aurait-il
pu soupçonner que ces anecdotes n'étaient que des symptômes, que l'affleurement
d'un iceberg, que les bulles irisées visibles à la surface d'un bouillon de
sorcière autrement corrosif ?
Nous-mêmes
sans doute ne nous serions pas engagés dans cette aventure s'il n'y avait eu
sous nos yeux le retour de Colas après sa longue absence, sa mort mystérieuse,
puis la découverte inexplicable de son corps dans la chapelle frappée une
première fois par la foudre.
Arrivé
à ce point de mes réflexions, je sursautai:
-Charles,
Nom d'un chien! . . . La chapelle. . .
Elle brûle, comment saurons-nous si. . . ?
Décidément
notre répit avait été de courte durée. Nous étions encore trop essoufflés pour
courir mais nous hâtâmes le pas. Allions-nous aussi y retrouver les corps du
René et de l'Arthur ?
(34) Ca, je n'en sais rien, c'est une drôle
d'histoire, en tout cas!
(35) Ne bavarde pas tant . . . d'abord,
c'était un curé qui vivait ici. Et ce serait bien possible, justement, vu que
ces gens-là, on ne sait jamais qui ils fréquentent et que ça ne sent pas comme
un incendie de chrétien.
CHAPITRE
VIII
Nous
arrivâmes les premiers sur les lieux de l'incendie. Sans doute les villageois
ne savaient-ils plus où donner de la tête : ils avaient du courir directement
de la maison de l'abbé jusqu'au château. La charpente de la chapelle brûlait, dégageant
des volutes épaisses de fumée noire illuminée par en dessous des éclats orange
et rouge sombre du feu interne. Le
tout ronflait comme une forge, lançant par moment de craquetantes gerbes
d'étincelles qui montaient à plusieurs mètres. Le vitrail de droite, miraculeusement intact montrait encore une
sainte Thérèse de Lisieux brûlant des feux mouvants et colorés de l'enfer. A
mon grand ahurissement, (mais n'était-ce pas une illusion due à la fatigue?) il
me sembla un bref instant que les mains de la sainte, jointes jusque là dans
une attitude de prière, se portaient soudain à son visage, en un geste
d'horreur. Je le répète, cela ne dura qu'une seconde, après quoi, sous l'effet
de la chaleur, le vitrail éclata, laissant encore provisoirement en place le
squelette de ses plombs rougeoyants.
Nous ne pouvions nous approcher trop près du brasier tant la porte aux
ventaux déjà calcinés nous soufflait au visage une haleine brûlante. Nous
regardions de tous nos yeux, cherchant à percer la lumière éblouissante de la
flamme.
Soudain,
j'empoignai le coude de Charles
-
Regarde.
On
voyait à l'intérieur comme une ombre qui remuait.
Je
m'approchai un peu plus, jusqu'à l'extrême limite du supportable. Je retenais
mon souffle, l'air n'était qu'incandescence. Alors, entre mes paupières
plissées, je vis!
Quel
horrible spectacle! Au pied de l'autel, deux corps affalés brûlaient avec des
soubresauts. Les membres, en se
recroquevillant, produisaient des mouvements inattendus, crispés, secs,
contredisant le jeu des articulations naturelles. Nous pouvions voir se rouler dans des spasmes démoniaques deux
torches humaines.
Quoique
le bras de l'une fut déjà réduit à l'état de braise, le buste se redressa
soudain comme sur son séant. De la bouche et des yeux vides s'échappaient des
flammèches bleues tandis que le torse brûlait comme une bûche de sapin et
qu'une main réduite à l'épaisseur des os se tendait vers le ciel en une
supplique décharnée. On eut dit des damnés plongés à mi-corps dans la fournaise
dévorante de l'enfer. . . Ni Charles ni moi n'aurions pu avec certitude mettre
un nom sur ces restes humains ravagés et l'incendie était trop violent pour que
nous puissions, par la suite, retrouver un indice d'identification. Néanmoins, le parallèle avec ce qui était
arrivé à Colas sautait aux yeux. Il s'agissait bien, à n'en pas douter, des
corps de l'Arthur et du René.
Nous
reculâmes de quelques mètres car le nouvel entablement en chêne de l'autel
venait de se briser par le milieu comme une vulgaire planche de pin, noyant les
corps sous une pluie de braises et mettant du même coup fin à ce spectacle
insoutenable.
-
Voilà dit Charles. Ils absorbent les
âmes, via l'étang du château, et c'est ici qu'ils rejettent les corps vides. On
ne peut pas dire que l'Arthur et le René soient vraiment
"morts". Simplement, ils ont
changé d'état. Sans doute sont-ils fondus à présent dans ces forces redoutables
du dehors... Profitons qu'il n'y a encore personne ici pour au moins fermer
cette porte-ci.
Pour
le château, on avisera plus tard.
Tout
en parlant, il avait tiré de sa poche un grand pentagramme en étain couvert de
caractères semblables à ceux du bout de cuir dérobé à l'Olga. Il fit du regard
le tour de la chapelle : l'abside, derrière, semblait brûler avec moins de
violence.
-
Passons là derrière, reprit-il, cela me paraît moins dangereux. Il n'y a déjà
plus de charpente et, à l'abri du mur de pierres nous pourrons opérer.
-
Que comptes-tu faire ? Fis-je en
contournant à distance l'incendie.
-
Il faut que ceci soit en contact étroit avec les moellons du mur et aussi,
suffisamment bien dissimulé pour que personne n'en soupçonne la présence ni le
déterre par mégarde. . . Il faudra l'enfouir soigneusement. J'avais empoigné un
piquet de clôture qui traînait par là et eus vite fait de ménager au pied du
mur une petite excavation. De temps en
temps, des gerbes d'étincelles passaient en fusant non loin de nos têtes.
Nous
déposâmes au fond du trou la plaque gravée du pentagramme posé sur la tranche
de façon que toute sa surface soit au contact de la pierre, rebouchâmes le trou
avec des cailloux et de la terre, remîmes en place les mottes de gazon roussi
et enfin, nous écartâmes avec soulagement.
Charles,
illuminé par les flammes qui continuaient à lécher perfidement le plafond de la
nuit, avait un visage d'alchimiste heureux : il souriait, découpant une denture
africaine au milieu d'un visage cuivré par les reflets et noirci par la
suie. Sa barbe était toute recroquevillée
du côté gauche. Il avait vraiment l'air de Dante sortant des enfers.
Je
lui souris.
-
Nous ne pouvons plus rien ce soir. Il est temps d'aller nous reposer. Demain la journée risque d'être bien
remplie, elle aussi.
J'étais
un peu ému. . . Ainsi, nous commencions à voir le bout du tunnel, aidés bien
sûr par la rétraction des forces extérieures.
Je posai ma main sur l'épaule de mon ami et nous restâmes longtemps sans
bouger.
-
Les villageois vont finir par arriver ici, il est temps de partir, dit
finalement Charles.
Nous
remîmes au lendemain le soin de fermer la porte de l'étang. Puisque les forces semblaient en pleine
rétraction, il n'y avait plus d'urgence. Seul restait notre désir d'en finir au
plus vite, de nous libérer totalement l'esprit, de retrouver la vie de tout le
monde.
Une
dernière inquiétude me vint tandis que nous cheminions vers l'endroit où nous
avions laissé la voiture.
-
Pourtant, le Golem. . . elle aussi avait un corps... Et nous n'en avons vu que
deux. Et le fils fou ? Disparu dans l'incendie du château ?
Ma
nuit ne fut pas des meilleures. J'y baignai dans un demi-sommeil où les
réflexions conscientes s'enchevêtraient de lambeaux de rêve. Je me réveillais
fréquemment et quittais alors le confortable divan de Charles pour aller fumer
une cigarette dans la chambre de séjour.
On
ne peut pas dire qu'il me restait de l'angoisse, ni même de l'inquiétude. Non, c'était plutôt comme le prolongement
des énervements vécus. Je n'arrivais pas à enclencher la vitesse inférieure, à
me brancher sur un rythme plus calme, à me détendre. Mon esprit tournait à vide
et mes muscles tournaient en rond.
Par
la porte entrouverte de sa chambre, j'entendais Charles se retourner dans son
lit, marmonner parfois des mots inintelligibles. . . Sa nuit n'avait pas l'air
plus paisible que la mienne. Vers six heures
du matin, n'y tenant plus, je pris la responsabilité un peu égoïste de le
réveiller, pensant qu'après tout, je ne le privais pas de grand chose.
Nous
fîmes notre toilette, suivie d'un petit déjeuner taciturne, pesant encore de ce
sommeil inaccessible. Nous crûmes nécessaire d'ajouter au yaourt matinal un peu
de ce gin-seng dont on assure qu'il est un précieux adjuvant pour des gens dans
notre état. Enfin, toutes fenêtres ouvertes pour profiter du vent de la course,
nous nous mîmes en route vers Bousinglé, murés chacun dans un mutisme lourd de
fatigue. Comme toujours, nous parquâmes
la voiture à l'écart et traversâmes à pied le village.
Il
ne fallait pas traîner. Nous redoutions de nous faire surprendre en pleine
opération par quelque villageois borné et superstitieux. D'autre part, Si nous laissions passer le
coup de huit heures du matin, la position de la lune se serait vraiment trop
modifiée et il nous faudrait attendre de longues semaines pour retrouver des
circonstances aussi favorables.
Nous
nous hâtâmes donc, procédant le plus rapidement possible aux calculs
d'orientation que nous imposaient les rites anciens. Finalement, Charles me désigna un buisson facilement
reconnaissable à sa forme de bouteille.
Il était situé à mi-chemin de l'étang et des ruines encore fumantes du
château.
-
Ici! lâcha Charles qui se mît à remuer du bout de son soulier la terre meuble
entre deux racines.
Je
m'écartai de quelques pas, sachant Charles capable d'enterrer seul, dans les
règles, le pentagramme magique qui devait barrer la porte.
L'étang
m'attirait avec un irrésistible pouvoir de fascination. Je m'arrêtai à son
bord, les yeux errants sur l'eau noire et lisse comme un diamant brut,
résistant à un vague désir d'y plonger à mon tour.
Curiosité
? . . . Ou dernier piège tendu sous mes
pas par les forces du dehors? Il me
fallait échapper à cette hypnose naissante. Je finis par détourner les yeux
avec effort et les ramenai sur mes pieds... Un étrange objet dépassait de
dessous mon soulier gauche. C'était une statuette en terre cuite, à moitié
enfouie sous les herbes et d'une quinzaine de centimètres de haut. Je la
ramassai et me mis à l'examiner : d'une facture assez maladroite, elle montrait
cependant d'évidents attributs féminins. De plus, entre les seins était incrustée
une pierre noire et ronde portant en intaille la même signature que celle
relevée sur le talisman de l'Olga.
Je
courus à Charles qui tassait la terre de son talon.
-
Regarde. . . C'est à peine croyable!
-
Où as-tu trouvé ça ?
-
Au bord de l'étang, juste à l'endroit où. . . En un éclair, la lumière se fit
dans mon esprit. C'était évident! C'était le corps du Golem, la statuette que
le diabolique docteur Küpfenburg avait réussi à animer, l'emplissant de l'âme
d'un esprit des ténèbres. Une âme suffisamment puissante pour se transformer à
volonté, passant sans difficulté et suivant les nécessités du moment, d'un
corps difforme à la perfection étrange de la mystérieuse épouse du docteur.
-
Qu'allons-nous faire de cet objet ? Dis-je, perplexe et vaguement méfiant à
l'égard de la petite chose qui pesait dans ma main.
-Il
n'y a plus rien à craindre fit Charles en haussant les épaules, l'âme et la
forme l'ont quitté, ce n'est plus qu'un morceau de brique, mais mieux vaut le
détruire, dieu sait qui pourrait, le hasard aidant, s'en emparer et, qui sait .
. . s' en resservir.
Armé
d'un gros caillou, je réduisis en poussière l'objet de nos craintes, à la suite
de quoi, je pris la précaution de jeter au milieu de l'étang la petite intaille
noire.
-
Voilà, je crois que nous avons fait tout le nécessaire... Il me semble que je
respire à fond pour la première fois depuis bien longtemps!
De
fait, je sentais se relâcher ma tension, mes nerfs se dénouer brutalement,
comme un ressort de montre sautant hors de ses attaches. Nous restions là à nous regarder, souriant
d'un pauvre sourire épuisé, subissant le contre-coup de la peur, de toute la
nervosité accumulée depuis quelques jours, lorsqu'un cri nous remit illico en
alerte:
-
Vinez turtos! Dji les a veyou ! Dja
tot veyou! . Au mâcrè! ... . au mâcrè! (36)
Juste
le temps de lever la tête, juste le temps de voir sortir, d'un bouquet de
jeunes épicéas, sur l'autre rive de l'étang, le corps massif et la robe rose de
la Georgette qui courait vers le village d'un petit trot de chèvre.
-
Merde! Ne pus-je m'empêcher de dire.
Affronter
la peur et la bêtise combinée de nos confrères à deux pattes nous paraissait
plus redoutable que tout ce que nous venions de vivre.
Tout
était à craindre! Il s'était enfin
passé quelque chose digne de remuer l'eau dormante des esprits, de bouleverser
le rythme fixe, le rituel immuable du temps rural. Nous étions tout à coup
l'imprévu, extrayant brutalement les indigènes du cadre étroit et rassurant des
certitudes du travail. Les fermiers avaient donc du sentir s'insinuer en eux la
peur, voire l'angoisse.
Pour
tout citadin, l'angoisse est une petite
bête familière qui dégoûte plus qu'elle n'effraye. Un cafard, avec lequel on a
appris à vivre et auquel on ne prête attention que quand sa prolifération
dépasse les limites à lui fixées. Quand
son flot déborde les digues et les écluses automatiques dont nous l'avons
entouré. . . Et même alors, il existe toute une batterie d'armes
extraordinairement efficaces pour lui faire réintégrer les normes du
supportable. . . Parfois cependant, l'angoisse se répand comme une épidémie de
choléra. Sur terrain vierge, la maladie ne rencontre pas d'obstacles. Elle devient alors particulièrement
virulente, déclenchant dans l'organisme du malade, avec des torrents
d'adrénaline, des comportements violemment agressifs. L'importance historique
de cette maladie n'échappera à personne, ses complications habituelles ayant
nom : bouc émissaire, racisme, xénophobie, voire la plus grave, laquelle
entraîne généralement une issue fatale : la guerre.
Bref,
pendant que mon esprit scientifique fonctionnait ainsi, méditant hors de propos
sur les dangers qui nous menaçaient, nous étions en danger et Charles,
réalisant à quel point notre absence de réaction nous exposait, me fît du bras
le signe impérieux de détaler.
Tout
le problème était de savoir par où. Il
nous eut été difficile de regagner la voiture, devant pour cela, soit
retraverser le village, soit prendre par les champs, en terrain parfaitement
découvert. C'eut été nous faire repérer à coup sûr ! . . . Peut-être les ruines du château
inspireraient-elles aux villageois une frousse superstitieuse bien plus
efficace...
Un
seul regard échangé avec Charles me montra qu'il avait compris. Nous nous mîmes
donc à courir lorsqu'un bruit de pas sur le chemin nous alerta.
-
Les voilà! Les voilà! Hurlait dans notre dos la voix aigüe des Rapin , laquelle
précédait une douzaine de tête obtuses dangereusement environnées de fourches,
bâtons, et autres ustensiles contondants.
Nous
nous engouffrâmes dans la porte de l'écurie, miraculeusement restée debout.
Toussant et éructant, à cause de la fumée qui stagnait encore et de la
poussière
que soulevaient nos pas, nous pénétrâmes dans ce qui nous sembla une cour, le
plafond paraissant s'être volatilisé. Nous trébuchions sur des poutres abattues
ou clignotaient encore quelques braises.
-
Restons ici, dit Charles, ils n'oseront pas entrer et cela nous laissera le
temps de leur parler, de les calmer, de les rassurer.
De
fait, la bande s'était arrêtée, en demi-cercle, à quelque distance des murs,
hésitante, dansant d'un pied sur l'autre, murmurant et grondant, effrayée mais
hargneuse comme des chiens à l'attache.
-
Binde di robettes! V'z'avez sogne! C'est-y des hommes ou dè flan caramel ? (37)
Cria de derrière le rideau protecteur des mâles l'aînée des Rapin.
Les
hommes grondèrent sous l'insulte, mais ne bougèrent pas.
-
Dja d'kwè v'fé roter, reprit la voix, nos irans avou nos binamé bon dju
d'Tancrémont. . . Si vos avez l'fwè, y
n'pou rin vos arriver I (38)
Par
l'embrasure d'une petite fenêtre en forme de meurtrière, nous observions la
scène : l'aînée des Rapin, flanquée de sa soeur, brandissait par dessus les
têtes un petit crucifix. Georgette,
elle, avec sa jupe de petit canard rose, tournait comme un chien de berger,
houspillant son mari, exhortant les autres, passant de l'insulte à
l'encouragement.
Elle
évitait simplement et prudemment de se trouver à un moment quelconque entre le
groupe et nous. Nous étions tendus, prêts à tout. Leur premier élan était certes brisé mais, Si nous tardions trop
à parler, chauffés à blanc par leurs passionnarias, ils finiraient par se
ressaisir.
Charles montra le buste dans l'embrasure de la
fenêtre.
-
Ecoutez-moi! Nous n'avons fait que ce
qu'il fallait pour vous protéger...
Il
dut rentrer précipitamment la tête : une pluie de cailloux crépitait sur le
mur, ponctuée de huées et de coups de sifflet.
-
Moussi foû d'châl, mâcrè ! Vos avez toé nos curé et bé sûr lu Colas avou!
-
Vinez si v'zestez si fwèr!
-
Vinez o nos irans vo kwèri I (39)
Une
voix très convaincue ajouta encore:
-
Nos avons l'bon dju d'Tancrémont avou nos aut'. . . alors!
C'est
ce "Gott mit uns" qui déclencha la croisade. Menaçant, le groupe
entier se porta lentement en avant. Cette fois, même si nous avions eu
l'intention de sortir, nous n'aurions plus pu le faire.
A
ce moment, un nouveau cri fusa, de derrière le mur houleux qui progressait vers
notre abri
-
Arrêtez! Nom di dju! Arrêtez! .
Les
paysans hésitèrent un instant, tournèrent la tête, puis se remirent en marche.
-
Arrêtez I Arrêtez nom di dju qui d'j'vos dit! C'est mi, l'Mareye!(40)
Là,
le mur se cloua sur place et les regards se firent perplexes. On vit bientôt
surgir de derrière la bande, trottinant et soufflant, une petite vieille cassée
en deux, appuyée sur sa canne. Elle
était visiblement la proie d'une grande émotion qui accentuait encore l'effet
de la course.
A
la manière dont les indigènes s'écartèrent sur son passage, on pouvait juger de
l'autorité morale dont elle semblait jouir dans la petite communauté. Charles
me poussa du coude et j'eus un soupir de soulagement. Nous avions reconnu la
vieille Marie, "lu Ripoûgneuse", celle à qui tout un chacun
reconnaissait outre ses dons de guérisseuse, quelque commerce primitif avec l'occulte.
Indispensable à la santé physique des bestiaux et des habitants, elle était
respectée, voire vaguement crainte malgré l'aura toujours bénéfique dont la
rumeur publique entourait ses interventions. On ne lui avait jamais, par
exemple, décerné le titre péjoratif de "macrale", même si l'abbé
Delchambre tonnait régulièrement contre cette représentante de
"l'obscurantisme païen". Les paysans avaient stoppé leur progression
à quelques mètres à peine de l'embrasure de la porte, formant arc de cercle autour
de la Marie, laquelle s'avançait vers nous. Nous nous risquâmes sur le pas de
la porte. Un murmure courut les rangs à
notre apparition. La Marie leva la tête vers nous, du mieux que le lui
permettait son dos cassé de sciatique, et attacha à nos physionomies un regard
réduit à deux fentes dans les replis du visage. Sa canne se pointa un instant vers nous, soit pour nous signifier
de rester sur place, soit pour nous désigner à la meute qui ne pipait plus mot. Enfin, la canne reprit sa fonction d'appui,
et, s'en servant comme d'un pivot, la vieille se retourna vers le groupe:
-
Hoûté"m'ben, tot vos aut'!
Dit-elle d'une voix qui était étonnement claire et forte pour son âge. .
. Li prumi qui voudra apougnî ces dgins
ci, il attirera sur lui la malédiction di saint Guy! C'est mi qu'el'dit! Vos
avez des tièsses di bwè et vos n'cunochez rîn à tot çoula. . . Vos avez sogne
et v'z'estez capôbe di fé one belle cornichonereye! Vos avez les tchvès trop
près d'el tiesse po saveur çou qu'vo d'vez à ces deux-ci. Vov z'estez co layi
miner par ces deux frumelles là. Qu l'djale les mareye! Vos allez cessez
d'mîner l'arèdje vochâl et clore vos grandè gueuyes. . . Sinon. . .
conclut-elle en français. . . vous aurez à faire à moi. (41)
Pendant
ce fier discours, elle s'était avancée parmi les rangs de nos assaillants et y
frayait un passage à grands moulinets de sa canne. Les fermiers baissaient le
nez comme des enfants que l'on aurait morigéné. Tournant les talons, elle
revint alors nous chercher, nous empoignant chacun par un bras.
-
Bé vite Allez I Po l'moumin y sont tot estomaqués... (42)
Ainsi
encadrés nous passâmes sous une voûte de regards écarquillés.
-Ast'heure,
adieu vos deux et (elle baissa la voix) merci po tot çouqu'v'avez fé. (43)
-Adieu,
la Marie! Fit Charles à son tour, mais c'est à nous de vous remercier!
-Allez I Allez I çu
n'est rin d'çoula, fit la Marie avec un fin petit sourire, d'ja bé veyou
qu'v'estez "marqués".Allez, nu rawordez pus! (44)
Il
valait mieux s'en aller, en effet, la Georgette et les Rapin se concertaient à
nouveau d'un air peu amène. N'eut été la peur que leur inspirait la Marie,
elles auraient à nouveau tisonné la vindicte populaire.
Nous
nous retirâmes donc avec dignité, sans un regard en arrière, quoiqu'une
furieuse envie de courir jusqu'à l'automobile nous tint au ventre.
Cette
fois, c'était bien fini!
(36)Venez
tous ! Je les ai vus ! J'ai tout vu! Au sorcier! Au sorcier!
(37)Bande
de lapins! Vous avez peur! Est-ce des hommes ou du flan caramel?
(38)J'ai
de quoi vous faire marcher... nous irons avec notre bien-aimé bon Dieu de
Tancrémont . Si vous avez la foi, il ne peut rien vous arriver.
Le
vieux bon Dieu de Tancrémont est un grand Christ en bois, extrêmement ancien et
qui fut longtemps, dans un hameau proche , l'objet de fervents pèlerinages.
(39)Sortez
d'ici, sorciers, vous avez tué notre curé et sans doute Colas aussi. Sortez ,
si vous êtes si forts! Venez ou nous irons vous chercher.
(40)Arrêtez
nom de Dieu que je vous dis, c'est moi, la Marie.
(41)Ecoutez-moi
bien. . . le premier qui voudra empoigner ces gens-ci attirera sur lui la
malédiction de saint Guy. C'est moi qui le dit! Vous avez des têtes de bois et
vous ne connaissez rien à tout ça. Vous avez peur et vous êtes capables de
faire une belle "cornichonnerie"". Vous avez "les cheveux
trop près de la tête" pour savoir ce que vous devez à ces deux-ci. Vous
vous
êtes encore laissés mener par ces deux femelles là. . . Que le diable les
épouse! Vous allez cesser de foutre le bordel et fermer vous grandes gueules.
(4Z)Bien
vite, allez! Pour le moment, ils sont tout déconcertés.
(43)Maintenant,
adieu vous deux et . . . merci pour tout ce que vous avez fait.
(44)Allez,
allez, ce n'est rien de cela. . . J'ai bien vu que vous étiez
"marqués". Allez, n'attendez plus!.
EPILOGUE
Nous
sommes revenus à Bousinglé, longtemps après. Pour voir comment les choses
avaient évolué. Nous nous sommes promenés dans les ruelles sans être reconnus,
interrogeant l'un ou l'autre à propos des transformations que nous pouvions
constater. La petite chapelle avait été reconstruite. . . Pas avec le meilleur goût nous
semblait-il. Nous constatâmes avec un
sourire que le bon sens campagnard avait fait remplacer l'autel de chêne par
une solide et massive pierre de taille à l'épreuve de toutes les diableries. Ce fut paraît-il l'objet d'une fameuse
querelle entre les Rapin et la
Georgette. Chacune désirant offrir au
seigneur un autel plus digne de lui et mieux propre à assurer la priorité de la
généreuse donatrice lors de l'inévitable séjour au paradis.
Tout
ce petit monde, on le voit, se sentait près de sa fin. La disparition des
protagonistes de cette histoire avait signé le changement d'époque. . . fidèle
à elle-même, la tradition avait envoyé en bloc Colas, l'abbé, l'Arthur, le
René, l' Olga et quelques autres mystérieux individus rejoindre la peu
terrifiante cohorte des fantômes de la Saint Jean. La vieille Marie était elle
aussi allée planter ses choux dans les vignes du seigneur. En une fois, le village avait basculé dans
l'ère moderne. La ferme du René avait été rachetée par un liégeois qui avait
fait fortune en Afrique. Il avait
modernisé l'exploitation, introduit des tracteurs et des machines agricoles,
obtenu de si beaux résultats que chacun avait suivi sa trace, mécanisé,
rationalisé.
Une
sculpture vaguement cubiste ornait à présent la place entre le cercle et
l'église. C'était l'oeuvre d'un
indigène diplômé de l'école des beaux-arts du chef-lieu voisin. Nul cependant
n'avait remplacé l'abbé Delchambre.
Manque de goût sans doute pour la solitude et la vie monotone du curé de
campagne.
On
avait aussi profité des dégâts occasionnés par les mystérieuses tempêtes pour
"moderniser" les fermes, s'inspirant, en pire, du style faussement
rural des secondes résidences qui, par ailleurs, poussaient comme des
champignons. Autre signe des temps, on
s'était également muni de voitures clinquantes, histoire de remplacer l'odeur
des étables par une puanteur plus en rapport avec la mode et le siècle.
Quant
aux événements que nous avons relatés, ils semblaient oubliés. . . La mémoire
des hommes enregistre ce qu'elle désire et écarte plus ou moins consciemment ce
qui l'inquiète ou la gêne. . . Bref, on eut pu croire que rien ne s'était
passé. D'ailleurs, s'était-il bien passé quelque chose ? Si le journal de l'abbé, soigneusement rangé
dans la bibliothèque n'avait pas été là pour nous le rappeler, peut-être en
aurions-nous douté nous-mêmes. Pour qui
ne possédait pas cette preuve, tout, absolument tout, pouvait s'expliquer d'une
façon on ne peut plus rationnelle: une
maladie peu connue avait emporté le vieil abbé, lequel était de toute façon,
comme on dit élégamment chez nous, assez vieux pour faire un mort ; quelques
intempéries un peu violentes avaient ébranlé les toitures et provoqué quelques
incendies dans lesquels, comme de juste, certains habitants avaient
disparu. On avait en outre trouvé le
cadavre d'un ivrogne dans la petite chapelle.
C'était
curieux peut-être, tragique sans doute, mais non point surnaturel!
Il
suffisait , pour adopter cette version des faits de négliger quelques
imperceptibles détails révélateurs. C'est ce que firent les citadins
villégiateurs et à leur suite les jeunes coqs du village.
Quant
aux anciens, à force de voir hausser les épaules devant leurs récits et sourire
avec commisération en leur avançant leur fauteuil, ils comprirent qu'ils
avaient perdu leur privilège séculaire. Ils finirent par se taire et se
dépêcher de mourir.
Nous sommes allés en
promenade jusqu'au château, histoire de voir Si là aussi tout était rentré dans
l'ordre. L'étang, en tout cas, était toujours à sa place, toujours aussi calme
dessous sa moire, couvert par endroits de feuilles de nénuphar et de lentilles
d'eau. Devant ce site idyllique, nous avions peine a croire notre mémoire. Les
ruines du château étaient pourtant là, juste à côté, pour nous rappeler les
derniers instants de notre aventure. Apparemment on n'avait touché à rien, Si
ce n'est pour entourer l'encombrement des pierres et des poutres noircies d'un
réseau de barbelé. Une plaque de bois, déjà ancienne semblait-il portait les
mots "A VENDRE" et les herbes
folles poussaient avec les ronces un peu partout. Des lierres commençaient à
escalader les pans de mur. Au pied du buisson en forme de bouteille, aucune
trace, l'herbe avait recouvert notre cachette. Nous pouvions dormir désormais
sur nos deux oreilles.
Avant de quitter le
village, nous voulûmes faire une dernière halte au bistrot où toute cette
histoire avait pris naissance. Là aussi
le goût du modernisme avait laissé son empreinte de strass et de plastique.
Assis à une table en stratifié, nous voulûmes commander notre bière brune
traditionnelle, servie au tonneau. Le nouveau patron, un citadin, nous regarda
comme des momies surgies d'un autre âge:
- Messieurs, dit-il d'un
ton de reproche, c'est un établissement moderne, ici! Si vous le désirez, je
peux vous servir de la bière anglaise en bouteille.
Nous n'avions pas le
choix, et, sur notre assentiment, il se dirigea vers son comptoir, les yeux
levés au ciel, l'air de dire : "Ah ! Ces touristes!". Il finit par
nous apporter deux verres de pale-ale que le béotien avait réfrigéré...
De quoi nous faire
encore plus regretter nos chopes et notre trappiste.
- A Colas! Fis-je à
Charles en levant mon verre.
- A Colas! fit Charles
en écho. Ce vieil ivrogne, lui,
savait au moins servir
la bière.
- Vous n'êtes pas d'ici,
vous. Fit le patron qui avait entendu
et voulait se montrer un peu agressif.
- Non, dit Charles,
c'est la première fois que nos venons au village. . . Qu'est-ce que c'est que
cette propriété à vendre ? Intéressant ?
-
Très! Fit le bougnat en se rengorgeant. Les paysans assurent que l'endroit est
hanté. . . Superstition, évidemment. .
. mais ça a fait tomber le prix à une bouchée de pain. . . Vous êtes amateurs ?
Puis,
avec un sourire fielleux, content de se venger de nous
-
De toutes façons, vous arrivez trop tard, messieurs, c'est vendu. . . depuis
hier. . . A un docteur allemand qui veut rénover tout ça. Il fera bâtir une
grosse villa et retourner tout le terrain pour y planter des épicéas... Charles
faillit s'étrangler dans la mousse de sa bière.
-
Et. . . Peut-on savoir le nom de l'heureux élu ?
-
Bah ! C'est un nom a coucher dehors,
répondit le troquet. . . Küp. . . Küpfenburg ou quelque chose comme ça.
C'est
seulement à ce moment que moi, je compris.
J'était
en train d'avaler une gorgée de mon ersatz de bière. . . La surprise m'envoya le liquide dans les
bronches et je partis de la plus abominable quinte de toux de toute mon
existence.
Le
bougnat vindicatif riait aux larmes . .